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LE TRAIN DE VIE DU NÉFASTE BIGOT



Le train de vie de Bigot fut un des scandales de notre ancien régime expirant. Ses dépenses étaient celles d'un prince. II tenait table ouverte et donnait des fêtes splendides. Dans ses déplacements, il se faisait accompagner par une suite nombreuse dont il payait tous les frais de voyage. Rien de plus fastueux que ces excursions. Le sieur Franquet, ingénieur français, en a raconté une dans ses intéressants mémoires. C'était en 1753; Bigot se rendait à Montréal; il avait invité mesdames Péan, de Lotbinière, de Repentigny, Marie de Saint-Simon, MM. Franquet, Saint-Vincent, de Lanaudière, Dumont, de Repentigny, des Méloizes et de Saint-Luc. La société, en comptant l'intendant et son secrétaire Deschenaux, se composait donc de quinze personnes. Il y avait de plus un maître d'hôtel, des cuisiniers et des domestiques, en tout une trentaine. L'intendant avait envoyé en avant les bagages et une partie de ses gens, chargés de préparer, le long du chemin, tout ce qui était nécessaire pour le confort de ses hôtes. Le départ eut lieu le 8 février. Le premier parti arrêta à la Pointe-aux-Trembles; le second, à Sainte-Anne-de-la-Pérade ; le troisième, à Yamachiche; le quatrième, à l'île au Castor; le cinquième, à la Pointe-aux-Trembles (sur l'île de Montréal) et le sixième à Montréal. Partout des relais de chevaux frais étaient préparés. A toutes les étapes des repas plantureux étaient servis; on faisait bonne chère et l'on jouait gros jeu. A Montréal, où l'intendant avait une résidence, il hébergea presque toute sa compagnie. (< M. Bigot est homme fort honorable," écrit Franquet, avec la ferveur d'un estomac reconnaissant, <( il est d'une attention pour tout le monde dont peu de gens sont capables. Quoique d'une santé fort délicate, il aime le plaisir, n'est jamais si content que quand il peut obliger. Il avait tous les jours dix-huit ou vingt convives, soir et matin, mettait six fois la nappe contre le général une, et il n'aurait cessé d'avoir les dames de la ville à manger... si le général ne l'eût engagé de s'en dispenser." Cette relation de Franquet nous donne un piquant aperçu du faste déployé par l'intendant Bigot.

" II n'en rabattit presque rien durant les années de détresse de 1757, de 1758 et de 1759. Le Journal de Montcalm, celui de Bougainville, leurs lettres, celles de Doreil, les autres correspondances et les mémoires de l'époque nous font assister à ces criminelles extravagances. Pendant que le peuple pâtissait et manquait de pain, on festoyait et l'on jouait à l'intendance. Bigot eut le cynisme de s'en glorifier dans son mémoire justificatif. On y lit le passage suivant en réponse au témoignage de M. de Montreuil: " II (Montreuil) a prétendu que pendant qu'on était réduit au cheval et à quatre onces de pain, le sieur Bigot avait chez lui une table de vingt couverts, des jeux criminels, et qu'il donnait des fêtes. Bien loin de s'en défendre, le sieur Bigot se le rappelle avec plaisir. Il tenait une table de vingt couverts, mais il la tenait pour les officiers, pour la plupart de ceux même qui se déchaînent aujourd'hui contre lui; et il la tenait bien plus exactement encore dans les années où la disette était plus grande que dans les autres, le motif étant plus pressant. Il ajoutera seulement que, dans les années où le pain était tari, on ne servait sur sa table que quatre onces de pain à chaque personne et qu'il y avait toujours trois ou quatre plats de cheval que le cuisinier déguisait et que les convives mangeaient sans le reconnaître. Après le repas, les officiers jouaient, s'ils voulaient; mais le sieur Bigot rentrait dans son cabinet et travaillait sans discontinuation. Quelquefois, il donnait chez lui des fêtes qui duraient toute la nuit. Il destinait les plus grandes salles pour le peuple qu'il y faisait inviter. Par là il lui faisait oublier sa misère. Pour lui il n'y prenait aucune part. Il se retirait à son heure ordinaire, pour reprendre son travail le lende- main et être en état de le soutenir." A lire ce passage, ne dirait-on pas que Bigot était un homme rangé, qui donnait des festins par pur esprit de charité et ne touchait jamais une carte. On est confondu par tant d'impudence. La vérité c'est que Bigot était un viveur et un viveur effréné."