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L'ARRIVÉE DE M. DE FRONTENAC À QUÉBEC



Vers la fin de l'été de 1672, le comte de Frontenac débarquait à Québec; le 12 septembre, en une séance solennelle que présidait M. de Courcelles, gouverneur sortant, assisté de l'intendant Talon, le Conseil Souverain de la Nouvelle-France enregistrait les lettres patentes du roi nommant le nouveau gouverneur général. Louis de Buade, comte de Palluau et de Frontenac, était alors un homme dans la force de l'âge, cinquante ans environ; il avait fait une brillante carrière militaire, mais rien, semble-t-il, ne l'avait préparé au rôle qu'il allait jouer dans le Nouveau-Monde. Son père,(< premier maître d'hôtel et capitaine du château de Saint-Germain-en-Laye, était un des familiers de Louis XIII; lui-même fut le propre filleul de ce roi. Soldat de bonne heure, Louis de Buade servit successivement en Flandre, en Italie, en Allemagne, devant Candie. A la bataille d'Orbitello, où périt Brézé, il était maître de camp au régiment de Navarre; " c'est là qu'il eut un bras cassé, blessure dont il ne guérit jamais complètement. Il assistait, en 1664, à la journée de Saint-Gothard, et l'établissement au Canada des soldats de Carignan-Salières, qui prirent part à ce combat, fut peut-être une des raisons de sa nomination dans la Nouvelle-France.

" Nous savons que Frontenac eut des compétiteurs, un au moins, le comte de Grignan, gendre de madame de Sévigné:
"Ayez une vue du Canada comme d'un bien qui n'est plus à portée," écrit madame de Sévigné à sa fille;<( M. de Frontenac en est le possesseur; " et la marquise se console en déclarant qu'il eût été bien triste d'aller habiter un pays si lointain, avec des "gens qu'on serait fâché de connaître en celui-ci." Quelque dépit perce sous cette résignation dédaigneuse, et peut-être, si madame de Grignan n'eût souhaité un pareil exil, sa mère se fût-elle moins pressée de lui écrire, le 6 avril 1672, le jour même de la nomination de M. de Frontenac.

" Dans les provisions du comte, le roi déclare que "M. de Frontenac a donné plusieurs preuves de son expérience et de sa valeur," et qu'il a " toutes les qualités nécessaires pour s'acquitter dignement des devoirs de sa charge;" pour une fois, le protocole n'a pas menti. Frontenac laissait, d'ailleurs, à la cour des amis bien placés pour le soutenir et le défendre contre les adversaires que sa fermeté parfois brutale allait bientôt lui susciter: madame de Frontenac fut, de tous, le plus actif; elle était en correspondance régulière avec le comte, et c'est un malheur que nous n'ayons pu retrouver ses lettres, qui devaient être riches de détails curieux et instructifs; elle usa de toute son influence, de toutes ses relations pour faire prolonger le gouvernement de son mari; et ce n'est point, sans doute, dans la seule intention de le tenir éloigné d'elle.

"Quelle que fût la médiocrité de sa fortune, Frontenac voulut arriver au Canada comme un gouverneur qui comprend la dignité de sa situation; il avait reçu quelques libéralités du roi, 6000 ) livres " pour se mettre en équipage," 9000 environ pour former {< une compagnie de vingt hommes de guerre à cheval, dits carabins," qui seraient sa garde du corps; il avait chargé un vaisseau de tt ses ameublements et équipages," mais les Hollandais, auxquels Louis XIV venait de déclarer la guerre, s'en emparèrent à la hauteur de l'île Dieu."

Source: Henri Lorin, Le Comte de Frontenac.