(Urtica dioïca; Angl: nettle; All: nessel; Tibétain: safo)

L'ortie ou grande ortie appartient à la famille des Urticacées. C'est une plante vivace de 50 cm à 1,50 m à feuilles cordiformes, dentées, poilues, pétiolées et urticantes qui porte de minuscules fleurs vertes en grappes de juin à octobre. Les poils creux à la pointe fragile situés sur les pétioles des feuilles contiennent une substance chimique complexe comprenant notamment de l'acide formique. C'est cette substance qui est responsable de ces démangeaisons brûlantes dont nous avons tous pâti un jour ou l'autre au cours d'une promenade à la campagne.

A côté de l'ortie commune pousse l'ortie brûlante, " Urtica urens "ou " Urtica minor " dont tout le feuillage est recouvert de ces poils urticants dont le contact suffit à déclencher une éruption cutanée.

Une plante voisine, populairement appelée ortie blanche ou ortie morte, est le lamier blanc (Lamium album) que l'on cuisine comme les orties, ou comme succédané de l'épinard. Il pousse sur le bord des chemins, les décombres et les clairières. Il a une saveur forte, aromatique, rappelant le miel et est moins amer que les orties. Il mérite son nom vulgaire d'ortie morte car aucun de ses poils ne pique. Cette labiée se distingue des orties par ses feuilles d'un vert très clair et par ses fleurs blanches qui ont un grand pétale supérieur formant une voûte. Ce sont ces fleurs en forme de gueule béante qui lui valent le nom de lamier blanc, en souvenir de Lamia devenue ogresse, dévoreuse d'enfants, après que Héra jalouse ait tué le bébé qu'elle avait eu de Zeus.
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Cette plante commune et envahissante qui poursuit l'homme dans tous les lieux habités d'Europe, et jusqu'à 2400 m d'altitude, n'a pas très bonne presse. Elle est bien souvent perçue soit comme une malédiction pour les imprudents qui s'y piquent, soit comme un légume de disette. " Jeter son froc aux orties ", c'est renoncer à une vocation, rien de bien enthousiasmant! Même le langage des fleurs ne leur fait pas la part belle. En Provence, les jeunes gens, pendant les belles nuits de mai, allaient jadis chanter des couplets improvisés sous les fenêtres de leurs amies. Les fleurs leur servaient de comparaison. Ainsi la violette évoquait le doute et le soupçon, quant à l'ortie c'était la rupture. Toujours en Provence, l'ortie était un signe de damnation. Du côté de Menton, on pensait que les défunts dont les fosses étaient envahies d'orties ou de plantes épineuses étaient des damnés qui croupissaient en enfer. L'absence d'orties ou de plantes à épines indiquaient qu'ils étaient au ciel, et un mélange avec des plantes sans épines au purgatoire.

L'ortie a pourtant des qualités, et bon nombre de ses vertus alimentaires et thérapeutiques étaient bien connues des générations précédentes. Les Romains les mangeaient comme des plats d'épinards. Pline et Catulle vantent ses vertus dépuratives et

conseillent d'en manger au sortir de l'hiver pour purifier et revitaliser l'organisme de façon à prévenir les maladies. Une cure du 21 mars au 20 avril serait idéale selon Pline.

Au Moyen Age, l'école de Salerne juge les infusions et décoctions de feuilles astringentes, diurétiques et digestives. Quant à l'ortie blanche, elle est jugée astringente, tonique et vulnéraire.

Autrefois les maquignons ajoutaient de l'ortie à l'avoine des chevaux pour leur donner un poil plus brillant et un air fringant. Pour activer la ponte des poules des graines et feuilles d'ortie fraîche ou séchée étaient mélangées à la pâtée. On donnait aux canetons comme fortifiant des feuilles fraîches hachées menues avec du son et du lait caillé. Dans le Morvan, l'ortie servait à engraisser les dindonneaux ce qui leur donnait bon goût.

En Grande Bretagne, on préparait jadis des bières de ménage avec de l'avoine, de l'orge... et de l'ortie blanche en guise de houblon.

Au cours de la première guerre mondiale, c'est la pénurie et se multiplient les livres sur l'art d'accomoder les restes et de tirer parti de tout. Le 26 juin 1916, un journaliste Louis Forest invite le Tout-Paris dans les salons du journal Le Matin à un " déjeuner de la poubelle délicieuse " dont le menu a été concoté par Prosper Montagné:

  • Croûtes de moelle végétale
  • Joues de boeuf aux croquettes d'ortie
  • Salade de flore sauce ménagère
  • Fanes de carottes à la crème
  • Cosses de petits pois à la française
  • Gâteaux aux écorces de fruits

Alors l'ortie n'est-elle bonne que pour les périodes de disette? Pas sûr, le snobisme s'empare périodiquement des aliments, jusque-là dédaignés, des pauvres et les met à la mode du jour. Il y a quelques dizaines d'années un des chefs de file de la " nouvelle cuisine " mettait à son menu des " escargots à la fleur d'ortie ". Ce mélange se voulait novateur, aussi surprenant qu'insolite, mais il y a bien longtemps que les Bourguignons qui ont bien des façons traditionnelles de préparer les escargots, mangent des escargots à l'oseille et à l'ortie. Mais foin de fleur d'ortie ! Ils utilisent l'extrémité les pousses, avec les jeunes feuilles avant que l'ortie, l'ortie qui pique, et non l'ortie blanche, ait fleuri.

L'ortie fait partie de ces feuilles que la vogue de l'épinard a mis en déroute comme la consoude, le Bon-Henri, l'amarante, ou encore le chénopode ou l'arroche des jardins. Elle a eu pourtant des défenseurs comme Georges Boizot, un centenaire, ancien maire de Dinoze dans les Vosges que les journaux des années 80 avaient tiré de l'anonymat et appelaient le " grand-père les orties " tant il croyait à leurs vertus et s'en était fait l'ardent propagandiste. " Lorsque j'étais exploitant agricole, disait alors George Boizot, mes vaches atteignaient toujours un rendement en fait supérieur à celui des vaches des autres fermiers voisins. C'était simple: je les nourrissais régulièrement avec des orties sèches, dont j'avais toujours des bottes dans un grenier. "
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Protection

Du fait de son contact désagréable de son action piquante et des démangeaisons qu'elle provoque, l'ortie est considérée comme une protection contre le mauvais oeil, les influences néfastes, les maladies, les fantômes et les sorcières. Selon les Anglais, l'ortie naît spontanément de la terre arrosée par de l'urine humaine et ses pouvoirs de protection et de guérison sont renforcés si elle pousse dans un endroit sombre. Par contre dans certaines régions on dit que lorsque des orties poussent sur une tombe, c'est très mauvais signe, c'est que le défunt est damné pour la vie éternelle.

Magie et sorcellerie

L'ortie était liée à des pratiques magiques. Selon Albert le Grand: " Qui tiendra cette herbe dans sa main avec de la mille-feuille, n'aura point peur et ne sera point effrayé à la vue de quelque fantôme. Que si on la joint avec du jus de serpentine et qu'après s'en être frotté les mains on jette le reste dans l'eau, on prendra facilement avec la main les poissons qui s'y trouvent."

Suivant une croyance très répandue, on pensait pouvoir se débarrasser d'une maladie en la transmettant à un être ou un objet qui en souffrait et dépérissait à la place de celui qui la leur avait passée. En ce qui concerne les plantes, cette transmission se faisait souvent par l'urine. Ainsi en Lorraine raconte Paul Sébillot, il fallait uriner 9 jours consécutifs sur des orties pour se débarrasser de la jaunisse et remédier aux excès de bile. Dans le Dauphiné le malade devait sortir à la nuit noire par la fenêtre de sa chambre, se rendre discrètement près d'un pied d'ortie et lui donner en guise d'offrandes, du sel et du pain répandus sur le sol, en disant: " Ortie, je te remets ma fièvre ", puis le malade devait rentrer chez lui, cette fois en passant par la grande porte. Le lendemain matin, en principe, l'ortie était flétrie, toute abîmée et le malade guéri.

Le Courrier International de la semaine du 22-28 août 96 reprend cette brève publiée dans la Stampa: " Au départ, ils pensaient les brûler vives, comme le veut la coutume locale. Après réflexion, et en accord avec la police, le habitants du bourg de Calquasig, à 120 km de Quito, en Equateur, se sont contentés de flageller les coupables, en public et devant les caméras de Teleamazonas. Margot et Alicia étaient accusées de sorcellerie.

Tradition tibétaine

Dans l'esprit des Tibétains, la soupe d'orties est liée au saint Milarepa (1040-1123), grand mystique et poète, auteur de Les 100 000 chants, car quand il pratiquait la méditation solitaire dans des grottes, son alimentation, des plus frugales, consistait surtout en orties. C'est d'ailleurs pourquoi certains peintres de thangpa (peintures religieuses sur toile) le représentent avec le teint coloré en vert à force d'avoir mangé exclusivement de la soupe d'orties. Dans la vallée de Kyiriong, la Vallée Heureuse, se trouve une des plus célèbres grottes de méditation de Milarepa, lieu de pélerinage. Les environs sont complètement arides, à l'exception d'une large bande d'orties sauvages qui part de la grote et descend toute la pente jusqu'à la vallée. Les gens disent que Milarepa a un jour renversé son bol de soupe et que cette bande indique le chemin par lequel son bol a roulé jusqu'en bas.
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Médecine populaire

L'ortie a connu de multiples applications dans la médecine populaire. Du suc d'ortie obtenu en écrasant tout bêtement quelques feuilles dans un torchon servait à faire cesser les saignements de nez et de lotion capillaire... pour les chauves! Dans les campagnes on donnait autrefois aux enfants pour le " pipi au lit " des graines d'ortie réduites en pâte avec du miel ou des galettes de blé ou de seigle faites avec une décoction de graines en guise d'eau.

Certaines pratiques font frémir. Ainsi contre la sciatique, on recommandait dans le Briançonnais de se coucher dans un lit d'orties fraîches ou dans d'autres régions de fouetter la zone douloureuse avec des orties fraîches, puis de passer en lotion un peu de vin blanc ou de vinaigre. En cas d'hémiplégies et paraplégies, il fallait fouetter le membre paralysé avec des orties, puis masser avec de " l'huile de ver de terre " ou de la graisse de jeune chien. Des orties pilées avec du sel étaient appliquées sur la gencive en cas de maux de dents, des décoctions d'ortie utilisées contre les aphtes. Les Bretons appliquaient des orties fraîches sur les ampoules des pieds et des mains.

Contre les convulsions redoutées chez les enfants lors de l'irruption dentaire et pour faciliter la pousse dentaire, on frottait les gencives avec de la racine de guimauve ou d'ortie blanche.

Selon les Anglais, se coiffer à l'envers avec un peigne frotté de suc d'ortie favorisait la pousse des cheveux. Dans L'ami des femmes ou Lettres d'un médecin, P.J. Marie de Saint-Ursin dans la seconde édition de 1805, se moque de ce genre de pratiques également répandues chez nous et recense " les moyens de donner aux cheveux une végétation plus active" : " On indique aussi le suc d'ortie; mais il faut peigner à rebours... Fiat lux. Enfin le charlatanisme recommande le lait de mouches, l'aurone, la sauge, l'aneth, les cendres de rat, de taupes, de hérissons, les crottes de rat, de chèvres, etc. etc. etc. "

Feuilles

Les feuilles jeunes et tendres sont très riches en vitamine A et C, B2 et B5 en acide folique, en fer, silice et magnésium, en potassium et en calcium, en silice et en zinc et en chlorophylle. Dans le poids sec de l'ortie, on compte 38% de protéines. L'ortie est recommandée aux anémiques et aux convalescents.

Beauté

Manger de l'ortie est excellent pour la peau, et favorise l'éclat du teint, ce que n'ignoraient pas les Romains. C'est un très bon nettoyant et désodorisant pour les peaux grasses en infusion ou en décoction. Elle a un effet contre l'acné.

Sa richesse en vitamines B2, B5, d'acide folique, de zinc et de silice la rend utile pour traiter les ongles cassants et la chute des cheveux et favorise la repousse.

Infusion

L'ortie a des propriétés astringentes, digestives et diurétiques. Elle délasse les pieds douloureux et fatigués.

Racine

La racine développée, fibreuse, ramifiée de l'ortie a fait l'objet d'études qui ont mis en lumière qu'elle avait une action favorable sur le traitement des symptômes liés à l'adénine bénin de la prostate. Son efficacité est due à la présence de stérols qui limitent l'hypertrophie de la prostate, ce qui permet d'améliorer les manifestations gênantes de cette hypertrophie.
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Feuilles

Les feuilles de la grande ortie sont à utiliser au printemps, et ceux de la petite ortie en été. Les feuilles ont une saveur aigrelette, astringente.

Attention!

Prenez des gants. Il faut prendre des précautions pour cueillir l'ortie, mais dès que les feuilles sont cuites, elles perdent leur pouvoir urticant. Les feuilles séchées ne piquent pas non plus. 

Astuce

Le suc d'oseille est très efficace pour calmer les démangeaisons causées par les orties. 

Industrie

L'ortie sert à faire des shampooings pour tonifier le cuir chevelu et éliminer les pellicules, donner lustre et vitalité aux cheveux. On en extrait industriellement de la chlorophylle. Les fibres servaient jadis à faire du papier et de la filasse après rouissage. Tissées, elles donnent une étrange toile verte pratiquement indestructible. Toute la plante contient une teinture jaunâtre utilisée autrefois pour teindre la laine.
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Galien dit que " les graines cuites avec du vin cuit excitent au jeu de l'amour " et il conseille en cas d'impuissance de prendre une cuillère à café de graines moulues mélangées à du miel ou de la confiture. Est-ce efficace ou pas? En tout cas cela semble moins radical que les méthodes d'une prêtresse dont parle Pétrone. Celle-ci fouettait les hommes qui le désiraient, surtout des vieillards, " sous le nombril, sur les reins et sur les fesses " avec des tiges d'ortie pour leur donner de la vigueur. Ce type de traitement constitué de coups de fouet avec cette plante liée à la planète Vénus, combiné à des massages lombaires au poivre noir a une longue descendance.

Certains plutôt que de se frotter la verge avec des feuilles fraîches, ce qui n'est pas forcément des plus commodes préfèrent s'appliquer de la pommade d'ortie. N'allez pas croire que ces pratiques ont disparu. Mésségué cite le cas d'un centenaire de ses amis, volage et coureur de jupons impénitent qui n'hésitait pas à se rouler dans les orties pour se " recharger " sexuellement !

Selon les Allemands, mettre des feuilles d'ortie sous le matelas conjugal à l'insu de son conjoint favorise une sexualité débridée. Si on a pris la précaution de les saupoudrer de sel juste avant de les cueillir, elles auront un pouvoir érotique encore plus fort.

L'ortie était aussi utilisée pour des charmes magiques amoureux. Selon Jean-Claude Bologne, auteur de Du Flambeau au bûcher, " baptisée dans l'urine d'une femme, elle sera jetée dans un feu alimenté au bois des tombes et aux os des morts... pour que le mari brûle du même amour. "


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L'ortie, traitée comme les épinards et l'oseille, s'emploie de la même façon que l'oseille dans des soupes, des sauces, avec des poissons comme le brochet aux orties du Berry... Signalons les pormanciers, des saucisses savoyardes composées de fressure et de viande de porc, de vert d'ortie ou de bette.

Bien oubliée chez nous, sinon des végétariens et des adeptes de la forme et du naturel, elle est très bonne et garde pas mal d'amateurs en Russie, en Scandinavie aussi bIen qu'au Japon et au Canada et au Tibet.

Les Tibétains disposent de très peu de légumes: radis, champignons, navets, moutarde, pommes de terre que l'on fait sécher en partie pour l'hiver dans les zones chaudes et irriguées. Dans certaines zones où vivent les nomades, rien ne pousse en raison de l'altitude sauf l'herbe... et des orties. Ils s'enorgueillissent de la soupe d'orties à base de feuilles sèches ou fraîches, parfumée au poivre du Sichuan et au gingembre, cuites dans un bouillon de viande enrichi d'un peu de lait et d'une cuillère de farine pour épaissir.
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