(Prunus Insititia; Angl : mirabelle)

La mirabelle, cette petite prune d'or ronde comme une bille, fondante et sucrée, incarne la Lorraine, comme l'olive la Provence ou la pomme la Normandie. Et même si ce n'est pas une exclusivité de la Lorraine, ce sont les seules mirabelles qui poussent dans l'ancien duché qui ont fait la renommée de ce petit fruit qu'il ne faut pas confondre avec les reines-claudes. Les autres, celles que l'on trouve dans plusieurs régions de France et même dans des pays étrangers, notamment en Allemagne, en Belgique, en Italie, en Espagne et même en Grèce, ne font que porter un nom générique. C'est en Lorraine que le mariage de l'arbre et du sol, fait d'argile et de calcaire connaît sa plénitude. Dans Le Pays Lorrain de 1934, Charles Sadoul écrit: " Prenez un mirabellier de la meilleure espèce, transplantez-le en Lorraine, en Provence ou aux environs de Paris, au bout d'un an ou deux vous n'aurez plus qu'une prune jaune, fade. Tandis que chez nous quel délice que cette chair juteuse, onctueuse, parfumée ! J'ai idée que ce ne fut point l'orange, mais notre mirabelle qui fut la pomme d'or du jardin des Hépérides, connue par les récits enthousiastes des Grecs égarés chez les Leuques ou les Médiomatriques. "

Au printemps c'est la floraison, les vergers se couvrent d'une mutitude de petites corolles blanches. " Celui qui voudrait empêcher les mirabelliers de fleurir, il faudrait qu'il soit bien malin ", écrit Paul Claudel dans Jeanne d'Arc au bûcher. Au mois d'août, c'est le temps des mirabelles;  les arbres croulent sous le poids de ces petites prunes rondes lustrées de jaune, pigmentées de rouge. La récolte, jadis l'apanage des femmes, se fait habituellement par le ramassage manuel des fruits sur les arbres ou tombés à terre, mais aussi par le ramassage semi-mécanique ou mécanique sur des bâches des fruits que l'on a " hochés ", " holés ", " halés"; bref, que l'on a secoués. On le fait avec une grosse branche munie d'un crochet rembourré pour ne pas meurtrir les branches, à l'aide d'un câble flexible relié à un tracteur ou d'un ensemble vibratoire qui transmet des secousses multi-directionnelles.
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Des noyaux appartenant à l'espèce Prunus Insititia ont été retrouvées lors de fouilles archéologiques dans le sol d'anciennes cités lacustres en Suisse et dans la Dauphiné notamment, ce qui nous ramène à quelques millénaires avant notre ère. Dans l'antique cité gallo-romaine de Grand dans les Vosges, des noyaux de prunes dont des noyaux de mirabelles ont été découverts. On ignore s'il s'agissait d'un fruit déjà cultivé localement ou implanté par les Romains.

Nous n'avons aucune mention écrite du mirabellier avant  son introduction à Mirabeau dans le Vaucluse puis en Lorraine par le roi René (1409-1480), duc d'Anjou et de Lorraine, monarque provençal, dit " Le bon roi René ".  Selon le chroniqueur Bourdigues du début du 16e siècle, " le bon roy se réjouissait à planter et à enter arbres ... et pour certains fut le premier qui d'estranges pays fist apporter... singularitez ignorées en Anjou. " Celui-ci avait de qui tenir puisque c'est son grand-père, duc d'Anjou qui avait introduit en France la première prune " damas "  au retour de la cinquième croisade.

Toutes les personnalités importantes de passage à Metz se voyaient offrir des mirabelles, confites ou en confiture, comme un cadeau de valeur. Ce fut le cas pour Charles IX et sa mère Catherine de Médicis lors de leur venue en Lorraine en 1586 en visite officielle. A partir du 16e siècle, la réputation de la mirabelle confite et de la confiture de Metz n'était plus à faire.

On sait qu'en 1789 quatorze confiseurs préparaient à Metz chacun de 600 à 2000 pots de cinq à six kilos. De plus, ce qui ne gâte rien,  si l'on en croît la Lorraine illustrée de 1886 de Loridan Larchey:  " il paraît qu'à la fin du siècle dernier les charmes des confiseuses s'alliaient à la beauté des produits pour stimuler les acheteurs !" Un certain ancien chanoine de Verdun, toujours vert bien qu'octogénaire aurait été conquis par les charmes d'une marchande de la Place Saint Jacques à qui il adressa plusieurs " poulets " dont l'un commençait par ses vers:

" Que ne vendez-vous le plaisir de vous voir !
J'en serais plus jaloux que de vos mirabelles..."

En 1675, l'abbé Merlet range la mirabelle parmi les prunes "  les meilleures et les plus connues " et écrit: " La mirabelle est une espèce de petit Damas blanc, qui charge beaucoup, quitte son petit noyau des mieux, est assez sucrée... Il y a la grosse et la petite Mirabelle, toutes deux d'égale bonté. " Le Baron de Tschoudi note en 1777 que " Le commerce que l'on fait à Metz de la mirabelle confite en entier est un objet considérable ". De La Bretonnerie écrit en 1784 : " on en fait de bonnes compotes et d'excellentes confitures, celle de Metz est la plus estimée." Une revue horticole de 1850 loue " les pruneaux d'Agen, de Tours, le cidre de Normandie, le kirsch wasser de Fougerolles, les figues de Marseille, les raisins de Corinthe mais aussi les Mirabelles de Metz ..." Un ouvrage de 1886, La Lorraine Illustrée, vante avec enthousiasme la mirabelle: " Une gloire messine est aussi la mirabelle et cette gloire n'est pas moins méritée. Il y a beaucoup de fausses mirabelles; quand on y a goûté une fois, il n'y a plus d'erreur possible; petite ronde, d'un beau jaune mat qui s'abricote au soleil, exhalant un parfum doux et pénétrant, la mirabelle est la plus saine et la plus délicate des prunes. Malgré le soin de préparations réputées et goûtées depuis longtemps, la mirabelle confite ou réduite à l'état de pruneau ou de marmelade, ne sera jamais comparable à la mirabelle mangée sur l'arbre à l'heure où la brume matinale lui donne une sorte de velouté ! C'est d'une délicatesse, d'une fraîcheur sans pareille. "

L'hiver de 1779-1880 au cours duquel " des arbres centenaires avec des troncs comme des chênes éclatèrent la nuit avec un bruit sec " fut terrible et anéantit la plupart des plantations de quetschiers et de mirabelliers, mais les Lorrains encouragés par l'administration allemande replantèrent.  Des mirabelliers de préférence, car plus résistants que les quetschiers. Les dégâts considérables causés à la vigne par le phylloxéra à partir de 1892 furent aussi favorables à l'extension des vergers.

Notons que tous les traités d'agriculture antérieurs au 19e siècle sont muets sur l'utilisation de mirabelles dans la fabrication d'eau-de-vie.

" Lorsque j'offre une bouteille de mirabelle à un ami, il m'arrive d'y écrire :
Radieuse mirabelle aux vertus souveraines
Tu portes en toi l'âme de la Lorraine."

Dans les campagnes, la goutte était parée de vertus curatives. On en prenait les lendemains de fête dans des infusions de menthe ou de camomille, histoire de se remettre des libations de la veille. On l'avalait quand on avait la grippe en grog dans un verre d'eau chaude, certains que cela couperait net les racines du mal pendant la nuit. On en prenait aussi en cas de rage de dents, d'indigestion, d'urticaire. On s'en servait aussi pour nettoyer une plaie superficielle, ou en frictions contre les rhumatismes ou les crampes. On en frottait la plante des pieds des bébés fragiles pour qu'ils soient plus vigoureux. Mais comme l'écrit Joseph Cressot dans Le Pain au Lièvre : " Les méchantes langues disent que plus on a de goutte plus on en boit. C'est peut-ête vrai  de certains villages et de certaines gens; mais chez nous on était plutôt sobres... Vraiment, à part les deux ou trois ivrognes que doit posséder tout village qui se respecte, nous ne savions pas ce qu'est l'alcoolisme. Claude Thouvenot dans  Le Pain d'autrefois va dans le même sens: " Il s'agissait en effet de cas d'espèces. Chaque village, chaque bourg avait ses pochards, ses " buveurs de profession ". Les ouvriers des chantiers ou des ateliers; charretiers, cultivateurs pauvres, ouvriers maçons , charpentiers, forgerons, charrons, maréchaux ferrants et autres " artisans du feu " étaient souvent des consommateurs d'autant plus importants qu'ils se déplacaient, recevaient des clients, ou faisaient des " métiers à boire ".

Dans la Lorraine d'autrefois on appelait brandeviniers les fabricants d'eau-de-vie, les artisans spécialistes qui distillaient leurs propres récoltes ou celle des autres. Quant au bouilleurs de cru, c'était au sens large, les propriétaires qui distillaient ou faisaient distiller leur propre marc, leurs propres fruits. Aujourd'hui c'est ceux qui détiennent toujours le privilège de distiller ou de faire distiller en franchise tout ou partie de la récolte dans la limite d'un certain volume d'alcool pur fixé par la loi. Les bouilleurs de crus de mirabelles étaient encore plus de 130 000 il y a 25 ans.

La dernière semaine d'août,  toute la ville de Metz et de nombreuses localités de la région vivent au rythme de la Fête des Mirabelles.
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La belle Mira
D'après la légende, " Une belle princesse habitait jadis un château de Lorraine. Elle s'appelait Mira. Comme elle était non seulement très jolie, mais aussi très bonne, elle accueillit un jour au château une vieille femme qui demandait l'hospitalité. Or, cette femme n'était autre qu'une fée qui, touchée par la bonté de la princesse, voulut remercier celle-ci à sa manière. Des arbres sans fruits entouraient le château. D'un coup de sa baguette magique, la fée suspendit aux branches de petites boules dorées, toutes plus belles les unes que les autres. quand cela fut fait, elle dit en s'adressant à la princesse: " puisque tu t'appelles Mira et que ta beauté n'a d'égale que ta générosité, ces fruits porteront désormais le nom de mirabelles..."

Météo
Le proverbe lorrain l'affirme: " Quant' les mirôblèys sont fyôris, les trôs promèys de Mai, a z'a n'ont, s'i faît bé; s'i pyût, c'ast faît ", ce qui signifie que " Quand les mirabelliers sont fleuris, les trois premiers jours du mois de mai, on en a (des mirabelles )s'il fait beau, s'il pleut, c'est fini, il n'y a plus d'espoir. "

Comptine

" Saint Nicolas, mon bon patron
Apportez-moi des macarons
Des marrons pour les garçons
Des biscuits pour les petites filles
Des mirabelles pour les d'moiselles"

Saint Nicolas
Voici la légende de la mirabelle telle que la rapportait l'abbé Miot (1906-1932), ancien curé de Foug:


" Un jour, le duc Ferry, quittant sa bonne ville
De Nancy, s'en alla jusqu'à Varangéville;
Il était triste et las, déjà vieux et cassé
Pliant sous le fardeau d'un lourd et long passé...
Il vint s'agenouiller, au seuil du sanctuaire,
Où de Saint Nicolas, l'image séculaire,
Se dresse toute en marbre, avec les trois enfants
Qui sortent de la cuve, ingénus, triomphants.
Saint patron, dir Ferry, la Lorraine est meurtrie
Par une guerre atroce implacable inouïe.
Les brigands ont brûlé, villages et hameaux
Multipliant partout, l'épouvante et les maux.
Les blés verts sont fauchés: la récolte est perdue,
Mes gens meurent de faim, pauvre foule éperdue,
Désertant leur foyer, haletants, aux abois,
Ils ont fui sous l'orage et campent dans les bois.
Ceux qui tombent aux mains, de ces bandits féroces,
Périssent au milieu de souffrance atroces.
Pour comble de malheur, la Peste au front hideux,
Décime chaque jour, mon peuple miséreux.
Plus d'espor ici-bas ! Seule votre puissance,
Bon Saint Nicolas, peut finir notre souffrance,
Faites pleuvoir sur nous, vos bienfaits souverains;
Secourez vos amis, les enfants des Lorrains.
Pendant, ce temps, le Saint baissait sa blanche tête,
En écoutant pensif, l'émouvante requête.
Il disparut soudain s'envolant vers le Ciel.
En disant : je m'en vais consulter l'Eternel,
Il reparut bientôt et dans un geste auguste,
Tendit au noble duc un magnifique arbuste.
"Accepte ce présent, que Dieu vient de créer,
Dit-il et fais le croître et se multiplier.
Et bientôt tu verras tes vieux friches en herbe,
Se couvrir d'un manteau de verdure superbe,
Les fruits qui surgiront auront la couleur de l'or,
Du trône de Dieu même et seront un trésor
Pour tes sujets. Du sol lorrain seul apanage
Ce fruit venant ailleurs sera dur et sauvage.
Il te fournira même, une douce liqueur,
Qui pourra de la peste anéntir l'horreur. "
Ferry remercie, se saisissant de l'arbre,
Et Nicolas repris son visage de marbre.
Lorrain ! Soyez heureux, car c'est depuis ce temps,
Que vos riants coteaux, fleurissent au printemps,
Produisant à l'automne une moisson si belle,
D'un fruit si bon, si doux, si fin: la mirabelle.
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La mirabelle, comme la plupart des prunes, est  riche en fibres et légèrement laxative et diurétique. Elle est riche en vitamines E, un antioxydant qui peut retarder les effets du vieillissement en protégeant les cellules des effets nocifs des radicaux libres.
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Fruits de bouche:
Recherchées pour les conserves, les confiseries, les compotes, il y a celles " de Metz " à petit noyau et à faces latérales lisses. Il y a surtout les plus grosses, la Lorraine plus ronde, plus grosse et plus parfumée, la Mirabelle double, la Drap d'Or, la Grosse mirabelle que l'on dit " de Nancy " au noyau épais à la surface ridée au point d'attache du pédoncule. La pleine saison des mirabelles est le mois d'août. Mais les premières sur les étals sont les précoces comme la Prune Mirabelle précoce et la Prune précoce de Bergthold qui mûrissent en juillet, les tardives comme la Mirabelle parfumée de septembre et la Mirabelle tardive de Corny qui mûrissent à la mi-septembre.

Mises à part la variété des damasines, on trouve parfois sous le nom de mirabelles de petites prunes rouges dont la chair colle fortement au noyau. Ce sont souvent des fruits d'importation, plus beaux à voir qu'à manger, car acides et farineux

Astuces:
  • Une mirabelle s'achète si possible couverte de pruine, légère buée blanchâtre. Si elle est dépourvue de cette couche peu esthétique, elle doit être ferme, sentir agréablement, ne pas avoir de taches et ne pas être fendue.
  • Attention! Contrairement aux autres prunes elle ne se congèle pas bien.

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La mirabelle se prête à de multiples préparations, tartes, pruneaux, confitures, compotes, omelettes,  gratins, beignets, mirabelles au sirop, confites ou en pâte de fruits.

" Les cochonneux de la Seille " sont une préparation  traditionnelle de petits pâtés au vin gris et à la mirabelle. La localité de Darney a donné son nom a deux spécialités à la mirabelle, un dessert, et de petits pâtés à base de foie et de viande de porc pochée. En effet, la mirabelle est aussi utilisée en cuisine salée avec des viandes, du lapin ou en vinaigre.

Une des meilleures façons d'explorer les multiples possibilités qu'offre la mirabelle est de se référer à un article de Serge Poirot, Le réveillon mirabelle du chef Christophe Noël, paru en décembre 1990 dans l'Est Républicain:

"Pour son menu de la Saint- Sylvestre, le cuisinier du " Panache " a mis ce petit fruit jaune à toutes les sauces.

Et quel repas: cocktail royal mirabelle en apéritif, râbles de lapereaux en gelée à la mirabelle confite pour les hors d'œuvre, filet de turbot poêlé et mirabelles au sirop en entrée, granité mirabelle pour faire " le trou " avant le plat de résistance: caille farcie aux ris de veau et morilles et son flan de mirabelles. Fromage enfin: tête de moine en girolles sur salade et sa vinaigrette à la mirabelle, dessert: nougat glacé à la pistache et bergamote de Nancy au coulis de mirabelle, café et pour conclure pousse-mirabelle de Rozelieures, mélange de liqueur et d'eau de vie. "
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