Le contre
A Rome, une tête d'ail protégeait les fiancés des
avances des Néréides, des nymphes jalouses. Dans la mythologie
scandinave, Huldra Tall-Maya, invisible de dos, attire les maris, mais
elle ne s'attaque pas à ceux qui sentent l'ail. Le pouvoir de l'ail
contre les maléfices ne tiendrait-il pas tout simplement à
son odeur? En tout cas, si les relents d'ail sont capables d'incommoder
serpents, vampires et sorcières, au point de les faire déguerpir,
comment en serait-il autrement des gens ordinaires?
Les exemples de répulsion ne manquent pas! Horace fulmine et
lance de violentes imprécations contre l'ail dans ses écrits:
" On raconte que l'ail est l'estomac des moissonneurs... Pour moi,
c'est plutôt un poison destructeur créé par une sorcière
crochue! Il brûle tout mon être comme le soleil d'Apulia ou
la tunique de Nessus portée par Hercule! Et si jamais, O Mécène,
le caprice te prenait de goûter à l'herbe maudite, que ta
maîtresse refuse de t'embrasser, et qu'elle te fuit à l'autre
bout de la couche concubine! "
Pour être honnête, il faut dire que Mécène,
jaloux, lui avait joué un sale tour en lui faisant manger un repas
fortement aillé. et que Lydie horrifiée par l'haleine d'Horace
qui ne pouvait pas supporter d'être séparé de sa maîtresse
plus de quelques heures le repoussa et rompit à jamais. Il avait
donc des raisons toutes personnelles de détester l'ail et d'écrire:
" Si quelque jours, un fils étranglait son vieux père,
C'est par l'ail qu'il devrait périr.
La ciguë est bien moins meurtrière. "
Quand Jason, le conquérant de la Toison d'or, délaissa
Médée pour la jeune Créüse, Médée
frotta d'ail une tunique qu'elle envoya à sa rivale.
Amour courtois et ail n'ont pas non plus fait bon ménage, et
dans le Roman de la Rose, au 13e siècle, l'ail,
et les lèvres grasses sont vivement déconseillées
à l'amoureux qui veut séduire une belle :
" ne qu'il n'ait pas ses lèvres ointes
de sape, d'aulx, ne de char grasse. "
Rabelais parle de la puante haleine qui était venue de l'estomac
de Pantagruel, " alors qu'il mangea tant d'aillade ", cette nourriture
du peuple qui lui avait été offerte par les Amorautes. Son
exhalaison répandit une peste qui aurait provoqué la mort
de " deux cent vingt millions et soixante mille et seize personnes dans
la semaine. "
Shakespeare dans le Songe d'une nuit d'été fait
dire à Bottom : " Mes chers acteurs, ne mangez, ni ail, ni oignon
car nous devons garder l'haleine absolument pure et fraîche ". Et
dans Mesure pour Mesure : " Le duc voulait converser avec un va-nu-pieds,
bien que celui-ci sentit le gros pain et l'ail. " Dans une lettre à
une amie d'Italie, le poète Shelley écrit : " Mais
que croyez-vous donc? Les jeunes femmes de haut rang mangent (vous ne devinerez
jamais quoi) de l'ail! " Dumas note avec malice : " Tout le monde connaît
l'ail et surtout les conscrits qui l'emploient pour se faire réformer
". Un proverbe Yiddish de New-York dit : " Trois nickels vous donneront
un ticket de métro, mais la noble allium, elle, vous donnera un
siège. "
Le pour
Et pourtant, odeur ou pas, l'ail a une solide réputation d'aphrodisiaque.
Ne dit-on pas qu'il suffit d'être deux pour en manger? Pendant le
festival de Cérès, les fidèles prenaient un philtre
à base d'ail et de coriandre pour accroître leur virilité.
Mais curieusement les Grecs et les Romains pensaient qu'il n'était
aphrodisiaque que pour les hommes et pas pour les femmes. Bien au contraire
ils pensaient qu'il entraînait chez elles une certaine somnolence
et endormait leurs sens. Pendant les fêtes d'initiation des Thermophilies,
elles observaient 9 jours de jeûne et d'abstinence, et mâchaient
de l'ail qu'elles n'aimaient guère, mais qui devait les libérer
de tout désir charnel.
Selon le Talmud, " L'ail rend le sperme plus abondant ".
Dans le Décameron, Boccace met en scène un jeune
homme qui essaie de séduire Monna Belcolare en lui offrant régulièrement
des bouquets d'ail frais. Et à la même époque Platine
n'hésite pas à dire que l'ail est susceptible de pousser
les hommes à " mercellerie et frénésie ".
La médecine indienne place l'ail et l'oignon parmi les aliments
" chauds " et les classe parmi les excitants et aphrodisiaques. Et c'est
à ce titre que pour les Hindous, tous ceux dont les sens ne doivent
pas être éveillés et qui ne doivent pas avoir de pensées
impures, doivent s'abstenir de consommer de l'ail. Cela concerne aussi
bien ceux dont la vie est axée sur l'élévation spirituelle
que les célibataires. C'est le cas des brahmanes strictement orthodoxes,
tels ceux du Cachemire, des renonçants qui ne veulent pas d'entraves
à leur vie spirituelle, mais aussi des veuves de haute caste qui
n'ont pas le droit de se remarier. C'est aussi le cas des moines bouddhistes
ou des jaïns. Ces derniers, déjà végétariens
très stricts, s'imposent un interdit de plus avec l'ail et l'oignon
et cela qu'ils soient moines ou laïcs.
La littérature védique ne cite pas l'ail, la première
mention ne remonte qu'au 2e siècle avant J.C., ce qui
d'ailleurs ne veut pas dire qu'il était inconnu avant, mais sans
doute simplement qu'il était tenu en peu d'estime par les Aryens.
Ce texte dit que l'ail, le lasuna, était très apprécié
des Mlecchas et des Yavanas, c'est-à-dire des populations indigènes,
et des étrangers venus de l'Occident, bref, des Barbares, mais interdit
à tous ceux qui menaient une vie austère et à tous
ceux qui participaient à des cérémonies (ce qui laissait
quand même pas mal de monde!). Les témoignages des voyageurs
chinois en Inde, Fa Xian au 5e siècle et Xuan Xang au
7e siècle vont dans le même sens. Xuan Xang raconte
même que les mangeurs d'ail étaient expulsés à
l'autre bout des villes.
Les Coréens croient également aux vertus " remontantes
" de l'ail et en croquent des gousses crues comme si c'étaient des
bonbons. Ils sont fiers de descendre d'une Ourse qui selon le mythe a obtenu
le pouvoir de se transformer en femme en s'abstenant de regarder le soleil
pendant 100 jours et en prenant pour toute nourriture 20 gousses d'ail!
[HAUT DE LA PAGE] 
L'ail est d'usage courant partout dans le monde.
Europe
Longtemps négligé en France, il est devenu populaire
à la suite des brassages de populations dus aux Croisades. S'il
est indispensable avec le gigot, avec la persillade, les escargots, les
cèpes à la bordelaise, ou les cuisses de grenouille, il reste
plus en faveur dans le sud que dans le nord. A l'ouest, par exemple, nous
avons par exemple les chapons de Gascogne - croûtons de pain frottés
à l'ail ajoutés à la salade -, la micade - ail émincé
en petits cubes frits avec de la graisse d'oie, avec du pain et du persil
pour accompagner cèpes, ou tomates à la poêle -, le
tourin - soupe à l'ail. L'aillade se prépare avec les pousses
vertes. Dans le sud-est, l'ail parfume la bourride, les soupes, la ratatouille,
les daubes. Il est écrasé dans l'aïoli servi avec morue
et légumes cuits à l'eau, très proche de l'ali-oli
catalan.
Colette était amateur et écrit avec gourmandise : " Laquelle
d'entre vous, lectrice, en savourant l'authentique lièvre à
la royale, fondant, chaud dans la bouche, sait que soixante gousses d'ail
ont coopéré à sa perfection! un lièvre royale
réussi n'a pas de goût d'ail. Sacrifiées à sa
gloire collective, à une consomption sans seconde, les soixante
gousses d'ail, méconnaissables, sont pourtant présentes,
indiscernables cariatides qui soutiennent une flore légère
et grimpante d'herbes potagères... " Soixante gousses d'ail! Ni
plus, ni moins, vous avez bien lu!
Un proverbe espagnol dit : " L'ail cru et le vin pur aident à
passer les montagnes sans encombre ". En Italie, l'ail est à l'honneur
dans la cuisine de Naples, de l'Apulie ou du Piémont où on
prépare la bagna calda, une sauce chaude pour légumes
froids, avec beurre, huile d'olive, beaucoup d'ail et des truffes blanches.
Par contre la cuisine romaine n'en fait pas grand cas. La Grèce
est fameuse pour sa sauce à l'ail, la skordalia.
Si les pays du Nord sont moins amateurs d'ail que le Sud, il y a malgré
tout des nuances. Ainsi l'Autriche en use plus volontiers que l'Allemagne.
Quant aux Pays scandinaves, ils consomment plus d'oignon que d'ail. L'Arménie,
la Géorgie ou les États Baltes sont mieux disposés
que la Russie à l'égard de l'ail.
L'exception anglaise
On le sait, les Anglais ont pour principe de ne pas aimer l'ail, bien
qu'ils soient les inventeurs du pain à l'ail. Même à
l'époque Tudor où la cuisine fut particulièrement
prodigue en épices exotiques comme en toutes sortes d'herbes locales,
les Anglais n'en plébiscitèrent pas l'ail pour autant. Ils
lui préféraient l'alliaire, ou herbe aux aulx, une
crucifère aux feuilles dentelées en forme de coeur et aux
petites fleurs blanches au parfum d'ail très discret, bien oubliée
aujourd'hui. Ils aiment volontiers rappeler cette légende d'origine
turque selon laquelle l'ail est une invention de Satan et que quand il
fut chassé du Paradis, l'ail poussa sous l'empreinte de son pied
droit et l'oignon sur celle de son pied gauche.
John Evelyn qui fit publier en 1699 le premier traité anglais
sur les salades, Acetaria, a discourse of Sallets et que l'on ne
peut guère accuser de pusillanimité dans l'emploi des herbes
et aromates puisqu'il établit une liste de pas moins de soixante-treize
herbes et plantes pour assaisonner les salades est formel à propos
de l'ail. Il écrit : " Nous défendons absolument son entrée
dans nos salades, en raison de son insupportable puanteur, qui le faisait
tant détester des Anciens que les coupables des plus horribles crimes
(avons-nous lu) étaient condamnés à en manger comme
part de leur châtiment ".
Amérique du Nord
Beaucoup d'Américains partagent avec leurs cousins anglais leur
mépris et leur méfiance pour les mangeurs d'ail, mais les
différentes cuisines ethniques ne s'en privent pas et il existe
même une association des amateurs d'ail, les " Lovers of the stinking
rose ".
Afrique du Nord
Ail, oignon, poivre et piment sont très présents.
Moyen-Orient
L'ail est utilisé avec une relative discrétion au Moyen
Orient, sauf peut-être au Liban où il est associé au
persil et au citron. En Iran, l'ail est considéré comme vulgaire.
Asie
Il est omniprésent dans toutes les cuisines asiatiques. Faire
revenir de l'ail, du gingembre et des oignons constitue le premier d'une
majorité des recettes indiennes. Ail, coriandre et citronnelles
forment le trio infernal de la cuisine thaïe. Ail, poivre noir et
graines de sésame grillées celui de cuisine coréenne.
Les Chinois sont également friands d'ail frais en branches, de sauté
de tiges de fleurs d'ail au porc.
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