Chapitre 4 - Bal de la Saint-Jean Page 110



La voiture roule à petite vitesse, Anik ne sait plus où elle
se trouve.
Tout au long du parcours, les gens la saluent, l'applaudis-
sent, le rêve commence.
Elle ne se reconnaît plus. Les grands arbres ont endossé leur
costume de feuilles, une mousse verte miroite dans le sous-
bois avec des taches blanches. Ici et là, du muguet sauvage
fleurit encore. Auvents et marquises offrent une féerie de
couleurs et de rappels troublants. Quel déploiement! Ça
vous fait perdre la raison, tous ces styles qui se succèdent
pêle-mêle; les Grecs voisinent avec les Louis, le Directoire
s'adosse à Picasso, l'Orient côtoie la Renaissance, les Bé-
douins voisinent avec les Romains ...
Anik ne voit plus les gens groupés sur son passage, elle n'a
d'yeux que pour les terrasses où les dalles polies de nos
granits rivalisent avec les Carrare. La Rolls poursuit son
chemin et entre dans la clairière. Nouvel établissement, une
immense nappe d'eau agitée par de nombreuses fontaines,
qui prêtent vie aux réflexions des marbres, occupe presque
la moitié de ce dégagement.
— Pauline, je ne comprends rien! C'est impossible! Je rêve!
—Vous ne rêvez pas, Anik. Lors de votre dernière visite,
tout ceci reposait sous les abris de bois et les grosses toiles
brunes. Nous devons protéger tout ce décor contre l'inva-
sion de la moto-neige qui fait tant de ravages. Voilà votre
trône et ici, le grand feu que vous aurez l'honneur d'allumer
ce soir.
—Maintenant, allons chez moi.
Le chauffeur prend le virage en souplesse et quelques cen-
taines de pieds plus loin s'immobilise face à une roulotte
dont les attributs rappellent Schônbrunn.