Eugénie Grandet - page 37



— Eh ' bien, mademoiselle, en nous occupant de cette fille,
nous nous occuperons de vous. Écoutez. Si vous vouiez faire
votre salut, vous n'avez que deux voies à suivre, ou quitter le
monde ou en suivre les lois. Obéir à votre destinée terrestre ou
à votre destinée céleste.
—Ah! votre voix me parle au moment où je voulais
entendre une voix. Oui, Dieu vous adresse ici, monsieur. Je vais
dire adieu au monde et vivre pour Dieu seul dans le silence et
la retraite.
— Il est nécessaire, ma fille, de longtemps réfléchir à ce
violent parti. Le mariage est une vie, le voile est une mort.
— Eh ! bien, la mort, la mort promptement, monsieur le
curé, dit-elle avec une effrayante vivacité.
— La mort ! mais vous avez de grandes obligations à remplir
envers la Société, mademoiselle. N'êtes-vous donc pas la mère
des pauvres auxquels vous donnez des vêtements, du bois en
hiver et du travail en été ? Votre grande fortune est un prêt
qu'il faut rendre, et vous l'avez saintement acceptée ainsi. Vous
ensevelir dans un couvent, ce serait de l'égoïsme; quant à
rester vieille fille, vous ne le devez pas. D'abord, pourriez-vous
gérer seule votre immense fortune? vous la perdriez peut-être.
Vous auriez bientôt mille procès, et vous seriez engarriée en
d'inextricables difficultés. Croyez votre pasteur : un époux
vous est utile, vous devez conserver ce que Dieu vous a donné.
Je vous parle comme à une ouaille chérie. Vous aimez trop
sincèrement Dieu pour ne pas faire votre salut au milieu du
monde, dont vous êtes un des plus beaux ornements, et auquel
vous donnez de saints exemples.
En ce moment, madame des Grassins se fit annoncer. Elle
venait amenée par la vengeance et par un grand désespoir.
— Mademoiselle, dit-elle. Ah ! voici monsieur le curé. Je me
tais, je venais vous parler d'affaires, et je vois que vous êtes en
grande conférence.
— Madame, dit le curé, je vous laisse le champ libre.
— Oh ! monsieur le curé, dit Eugénie, revenez dans quelques
instants, votre appui m'est en ce moment bien nécessaire.
— Oui, ma pauvre enfant, dit madame des Grassins.
— Que voulez-vous dire ? demandèrent mademoiselle
Grandet et le curé.
— Ne sais-je pas le retour de votre cousin, son mariage avec
mademoiselle d'Aubrion ?... Une femme n'a jamais son esprit
dans sa poche
Eugénie rougit et resta muette ; mais elle prit le paru
d'affecter à l'avenir l'impassible contenance qu'avait su prendre son père.
—Eh! bien, madame, répondit-elle avec ironie, j'ai sans
doute l'esprit dans ma poche, je ne comprends pas. Parlez, parlez
devant monsieur le curé, vous savez qu'il est mon directeur.
— Eh ! bien, mademoiselle, voici ce que des Grassins m'écrit.
Lisez.
Eugénie lut la lettre suivante :
Ma chère femme, Charles Grandet arrive des Indes, il est à
Paris depuis un mois...
— Un mois ! se dit Eugénie en laissant tomber sa main.
Après une pause, elle reprit la lettre.
... Il m'a fallu faire antichambre deux fois avant de pouvoir
parler à ce futur vicomte d'Aubrion. Quoique tout Paris parle de
son mariage, et que tous les bans soient publiés...
—Il m'écrivait donc au moment où... se dit Eugénie. Elle
n'acheva pas, elle ne s'écria pas comme une Parisienne : « Le
polisson ! ». Mais pour ne pas être exprimé, le mépris n'en fut
pas moins complet.
...Ce mariage est loin de se faire; le marquis d'Aubrion ne
donnera pas sa fille au fils d'un banqueroutier. Je suis venu lui
faire part des soins que son oncle et moi nous avons donnés aux
affaires de son père, et des habiles manœuvres par lesquelles nous
avons su faire tenir les créanciers tranquilles jusqu'aujourd'hui.
Ce petit impertinent n'a-t-il pas eu le front de me répondre, à
moi qui, pendant cinq ans, me suis dévoué nuit et jour à ses
intérêts et à son honneur, que les affaires de son père n'étaient pas les
siennes. Un agréé serait en droit de lui demander trente à
quarante mille francs d'honoraires, à un pour cent sur la somme des
créances. Mais, patience, il est bien légitimement dû douze cent
mille francs aux créanciers, et je vais faire déclarer son père en
faillite. Je me suis embarqué dans cette affaire sur la parole de ce
vieux caïman de Grandet, et j'ai fait des promesses au nom de la
famille. Si monsieur le vicomte d'Aubrion se soucie peu de son
honneur, le mien m'intéresse fort. Aussi vais-je expliquer ma
position aux créanciers. Néanmoins, j'ai trop de respect pour
mademoiselle Eugénie, à l'alliance de laquelle, en des temps plus
heureux, nous avions pensé, pour agir sans que tu lui aies parlé de
cette affaire...
Là, Eugénie rendit froidement la lettre sans l'achever.
— Je vous remercie, dit-elle à madame des Grassins, nous
verrons cela...
En ce moment, vous avez toute la voix de défunt votre
père, dit madame des Grassins.
—Madame, vous avez huit mille cent francs d'or à nous
compter, lui dit Nanon.
— Cela est vrai ; faites-moi l'avantage de venir avec moi,
madame Cornoiller.
— Monsieur le curé, dit Eugénie avec un noble sang-froid
que lui donna la pensée qu'elle allait exprimer, serait-ce pécher
que de demeurer en état de virginité dans le mariage ?
—Ceci est un cas de conscience dont la solution m'est
inconnue. Si vous voulez savoir ce qu'en pense en sa Somme de
Matrimonio le célèbre Sanchez, je pourrai vous le dire demain.
Le curé partit, mademoiselle Grandet monta dans le cabinet
de son père et y passa la journée seule, sans vouloir descendre
à l'heure du dîner, malgré les instances de Nanon. Elle parut le
soir, à l'heure où les habitués de son cercle arrivèrent. Jamais le
salon des Grandet n'avait été aussi plein qu'il le fut pendant
cette soirée. La nouvelle du retour et de la sotte trahison de
Charles avait été répandue dans toute la ville. Mais quelque
attentive que fût la curiosité des visiteurs, elle ne fut point
satisfaite. Eugénie, qui s'y était attendue, ne laissa percer sur
son visage calme aucune des cruelles émotions qui l'agitaient.
Elle sut prendre une figure riante pour répondre à ceux qui
voulurent lui témoigner de l'intérêt par des regards ou des
paroles mélancoliques. Elle sut enfin couvrir son malheur sous
les voiles de la politesse. Vers neuf heures, les parties finissaient,
et les joueurs quittaient leurs tables, se payaient et discutaient
les derniers coups de whist en venant se joindre au cercle des
causeurs. Au moment où l'assemblée se leva en masse pour
quitter le salon, il y eut un coup de théâtre qui retentit dans
Saumur, de là dans l'arrondissement et dans les quatre
préfectures environnantes.
— Restez, monsieur le président, dit Eugénie à monsieur de
Bonfons en lui voyant prendre sa canne.
À cette parole, il n'y eut personne dans cette nombreuse
assemblée qui ne se sentit ému. Le président pâlit et fat obligé de
s'asseoir.
— Au président les millions, dit mademoiselle de Gribeaucourt.
—C'est clair, le président de Bonfons épouse mademoiselle
Grandet, s'écria madame d'Orsonval.
— Voilà le meilleur coup de la partie, dit l'abbé.
— C'est un beau schleem^ dit le notaire.
Chacun dit son mot, chacun fit son calembour, tous voyaient
l'héritière montée sur ses millions, comme sur un piédestal. Le
drame commencé depuis neuf ans se dénouait. Dire, en face de
tout Saumur, au président de rester, n'était-ce pas annoncer
qu'elle voulait faire de lui son mari? Dans les petites villes, les
convenances sont si sévèrement observées, qu'une infraction de ce
genre y constitue la plus solennelle des promesses.
—Monsieur le président, lui dit Eugénie d'une voix émue
quand ils furent seuls, je sais ce qui vous plaît en moi. Jurez de me
laisser libre pendant toute ma vie, de ne me rappeler aucun des
droits que le mariage vous donne sur moi, et ma main est à vous.
Oh ! reprit-elle en le voyant se mettre à ses genoux, je n'ai pas tout
dit. Je ne dois pas vous tromper, monsieur. J'ai dans le cœur un
sentiment inextinguible. L'amitié sera le seul sentiment que je
puisse accorder à mon mari : je ne veux ni l'offenser, ni contrevenir
aux lois de mon cœur. Mais vous ne posséderez ma main et ma
fortune qu'au prix d'un immense service.
— Vous me voyez prêt à tout, dit le président.
— Voici quinze cent mille francs, monsieur le président, dit-elle
en tirant de son sein une reconnaissance de cent actions de la
Banque de France, partez pour Paris, non pas demain, non pas
cette nuit, mais à l'instant même. Rendez-vous chez monsieur des
Grassins, sachez-y le nom de tous les créanciers de mon oncle,
rassemblez-les, payez tout ce que sa succession peut devoir, capital
et intérêts à cinq pour cent depuis le jour de la dette jusqu'à
celui du remboursement, enfin veillez à faire faire une quittance
générale et notariée, bien en forme. Vous êtes magistrat, je ne me
fie qu'à vous en cette affaire. Vous êtes un homme loyal, un galant
homme ; je m'embarquerai sur la foi de votre parole pour
traverser les dangers de la vie à l'abri de votre nom. Nous aurons l'un
pour l'autre une mutuelle indulgence. Nous nous connaissons
depuis si longtemps, nous sommes presque parents, vous ne voudriez
pas me rendre malheureuse.
Le président tomba aux pieds de la riche héritière en palpitant
de joie et d'angoisse.
— Je serai votre esclave ! lui dit-il.
— Quand vous aurez la quittance, monsieur, reprit-elle en lui
jetant un regard froid, vous la porterez avec tous les titres à mon
cousin Grandet et vous lui remettrez cette lettre. À votre retour,
je tiendrai ma parole.
Le président comprit, lui, qu'il devait mademoiselle Grandet à
un dépit amoureux, aussi s'empressa-t-il d'exécuter ses ordres
avec la plus grande promptitude, afin qu'il n'arrivât aucune
réconciliation entre les deux amants.
Quand monsieur de Bonfons fut parti, Eugénie tomba sur son
fauteuil et fondit en larmes. Tout était consommé. Le président
prit la poste, et se trouvait à Paris le lendemain soir. Dans la
matinée du jour qui suivit son arrivée, il alla chez des Grassins. Le
magistrat convoqua les créanciers en l'Étude du notaire où étaient
déposés les titres, et chez lequel pas un ne faillit à l'appel. Quoique
ce fussent des créanciers, il faut leur rendre justice : ils furent
exads. Là, le président de Bonfons, au nom de mademoiselle
Grandet, leur paya le capital et les intérêts dus. Le paiement des
intérêts fut pour le commerce parisien un des événements les plus
étonnants de l'époque. Quand la quittance fat enregistrée et des
Grassins payé de ses soins par le don d'une somme de cinquante
mille francs que lui avait allouée Eugénie, le président se rendit à
l'hôtel d'Aubrion, et y trouva. Charles au moment où il rentrait
dans son appartement, accablé par son beau-père. Le vieux
marquis venait de lui déclarer que sa fille ne lui appartiendrait qu'autant
que tous les créanciers de Guillaume Grandet seraient soldés.
Le président lui remit d'abord la lettre suivante :
Mon cousin, monsieur le président de Bonfons s'est chargé de vous
remettre la quittance de toutes les sommes dues par mon oncle et celle
par laquelle je reconnais les avoir reçues de vous. On m'a parlé de
faillite!... J'ai pensé que le fils d'un failli ne pouvait peut-être pas
épouser mademoiselle d'Aubrion. Oui, mon cousin, vous avez bien
jugé de mon esprit et de mes manières : je n'ai sans doute rien du
monde, je n'en connais ni les calculs ni les mœurs, et ne saurais vous
y donner les plaisirs que vous voulez y trouver. Soyez heureux, selon
les conventions sociales auxquelles vous sacrifiez nos premières
amours. Pour rendre votre bonheur complet, je ne puis donc plus vous
offrir que l'honneur de votre père. Adieu, vous aurez toujours une
fidèle amie dans votre cousine.
EUGÉNIE.