Eugénie Grandet - page 36



Annette était enchantée de faire épouser une demoiselle laide et
ennuyeuse à Charles, que le séjour des Indes avait rendu très
séduisant : son teint avait bruni, ses manières étaient devenues
décidées, hardies, comme le sont celles des hommes habitués à
trancher, à dominer, à réussir. Charles respira plus à l'aise dans
Paris, en voyant qu'il pouvait y jouer un rôle. Des Grassins,
apprenant son retour, son mariage prochain, sa fortune, le vint
voir pour lui parler des trois cent mille francs moyennant les-
quels il pouvait acquitter les dettes de son père. Il trouva
Charles en conférence avec le joaillier auquel il avait commandé
des bijoux pour la corbeille de mademoiselle d'Aubrion, et qui
lui en montrait les dessins. Malgré les magnifiques diamants
que Charles avait rapportés des Indes, les façons, l'argenterie, la
joaillerie solide et futile du jeune ménage allait encore à plus de
deux cent mille francs. Charles reçut des Grassins, qu'il ne
reconnut pas, avec l'impertinence d'un jeune homme à la mode
qui, dans les Indes, avait tué quatre hommes en différents
duels. Monsieur des Grassins était déjà venu trois fois, Charles
l'écouta froidement, puis il lui répondit, sans l'avoir bien
compris : « Les affaires de mon père ne sont pas les miennes. Je vous
suis obligé, monsieur, des soins que vous avez bien voulu
prendre, et dont je ne saurais profiter. Je n'ai pas ramassé
presque deux millions à la sueur de mon front pour aller les
flanquer à la tête des créanciers de mon père ».
— Et si monsieur votre père était, d'ici à quelques jours,
déclaré en faillite ?
— Monsieur, d'ici à quelques jours, je me nommerai le comte
d'Aubrion. Vous entendez bien que ce me sera parfaitement
indifférent. D'ailleurs, vous savez mieux que moi que quand un
homme a cent mille livres de rente, son père n'a jamais fait
faillite, ajouta-t-il en poussant poliment le sieur des Grassins
vers la porte.
Au commencement du mois d'août de cette année, Eugénie
était assise sur le petit banc de bois où son cousin lui avait juré
un éternel amour, et où elle venait déjeuner quand il faisait
beau. La pauvre fille se complaisait en ce moment, par la plus
fraîche, la plus joyeuse matinée, à repasser dans sa mémoire les
grands, les petits événements de son amour, et les catastrophes
dont il avait été suivi. Le soleil éclairait le joli pan de mur tout
fendillée, presque en ruines, auquel il était défendu de toucher,
de par la fantasque héritière, quoique Cornoiller répétât
souvent à sa femme qu'on serait écrasé dessous quelque jour. En ce
moment, le facteur de poste frappa, remit une lettre à madame
Cornoiller, qui vint au jardin en criant : « Mademoiselle, une
lettre ! » Elle la donna à sa maîtresse en lui disant : « C'est-y
celle que vous attendez ? »
Ces mots retentirent aussi fortement au cœur d'Eugénie
qu'ils retentirent réellement entre les murailles de la cour et du
jardin.
— Paris ! C'est de lui. Il est revenu.
Eugénie pâlit, et garda la lettre pendant un moment. Elle
palpitait trop vivement pour pouvoir la décacheter et la lire. La
Grande Nanon resta debout, les deux mains sur les hanches, et
la joie semblait s'échapper comme une famée par les crevasses
de son brun visage.
— Lisez donc, mademoiselle...
— Ah ! Nanon, pourquoi revient-il par Paris, quand il s'en est
allé par Saumur ?
— Usez, vous le saurez.
Eugénie décacheta la lettre en tremblant. Il en tomba un
mandat sur la maison Madame des Grassins et Corret de Saumur.
Nanon le ramassa.
Ma chère cousine...
Je ne suis plus Eugénie, pensa-t-elle. Et son cœur se serra.
Vous...
II me disait tu !
Elle se croisa les bras, n'osa plus lire la lettre, et de grosses
larmes lui vinrent aux yeux.
— Est-il mort ? demanda Nanon.
— Il n'écrirait pas, dit Eugénie.
Elle lut toute la lettre que voici.
Ma chère cousine, vous apprendrez, je le crois, avec plaisir, le
succès de mes entreprises. Vous m'avez porté bonheur, je suis
revenu riche, et j'ai suivi les conseils de mon oncle, dont la mort
et celle de ma tante viennent de m'être apprises par monsieur des
Grassins. La mort de nos parents est dans la nature, et nous
devons leur succéder, J'espère que vous êtes aujourd'hui consolée.
Rien ne résiste au temps, je l'éprouve. Oui, ma chère cousine,
malheureusement pour moi, le moment des illusions est passé. Que
voulez-vous! En voyageant à travers de nombreux pays, j'ai réfléchi
sur la vie. D'enfant que j'étais au départ, je suis devenu
homme au retour. Aujourd'hui, je pense à bien des choses
auxquelles je ne songeais pas autrefois. Vous êtes libre, ma cousine, et je
suis libre encore; rien n'empêche, en apparence, la réalisation de
nos petits projets; mais j'ai trop de loyauté dans le caractère pour
vous cacher la situation de mes affaires. Je n'ai point oublié que je
ne m'appartiens pas; je me suis toujours souvenu dans mes longues
traversées du petit banc de bois...
Eugénie se leva comme si elle eût été sur des charbons
ardents, et alla s'asseoir sur une des marches de la cour.
... du petit banc de bois où nous nous sommes juré de nous aimer
toujours, du couloir, de la salle grise, de ma chambre en mansarde,
et de la nuit où vous m'avez rendu, par votre délicate obligeance,
mon avenir plus facile. Oui, ces souvenirs ont soutenu mon
courage, et je me suis dit que vous pensiez toujours à moi comme je
pensais souvent à vous, à l'heure convenue entre nous. Avez-vous
bien regardé les nuages à neuf heures^ Oui, n'est-ce pas? Aussi, ne
veux-je pas trahir une amitié sacrée pour moi; non, je ne dois
point vous tromper. Il s'agit, en ce moment, pour moi, d'une
alliance qui satisfait à toutes les idées que je me suis formées sur le
mariage. L'amour, dans le mariage, est une chimère. Aujour-
d'hui mon expérience me dit qu'il faut obéir à toutes les lois sociales
et réunir toutes les convenances voulues par le monde en se
mariant. Or, déjà se trouve entre nous une différence d'âge qui, peut-
être, influerait plus sur votre avenir, ma chère cousine, que sur le
mien. Je ne vous parlerai ni de vos mœurs, ni de votre éducation,
ni de vos habitudes, qui ne sont nullement en rapport avec la vie
de Paris, et ne cadreraient sans doute point avec mes projets
ultérieurs. Il entre dans mes plans de tenir un grand état de maison,
de recevoir beaucoup de monde, et je crois me souvenir que vous
aimez une vie douce et tranquille. Non, je serai plusfranc, et veux
vous faire arbitre de ma situation; il vous appartient de la
connaître, et vous avez le droit de la juger. Aujourd'hui je possède
quatre-vingt mille livres de rente. Cette fortune me permet de
m'unir à la famille d'Aubrion, dont l'héritière, jeune personne de
dix-neuf ans, m'apporte en mariage son nom, un titre, la place de
gentilhomme honoraire de la chambre de Sa Majesté, et une
position des plus brillantes. Je vous avouerai, ma chère cousine, que je
n'aime pas le moins du monde mademoiselle d'Aubrion, mais, par
son alliance, cassure à mes enfants une situation sociale dont un
jour les avantages seront incalculables : de jour en jour, les idées
monarchiques reprennent faveur. Donc, quelques années plus tard,
mon fils, devenu marquis d'Aubrion, ayant un majorât de
quarante mille livres de rente, pourra prendre dans l'Etat telle place
qu'il lui conviendra de choisir. Nous nous devons à nos enfants.
Vous voyez, ma cousine, avec quelle bonne foi je vous expose l'état
de mon cœur, de mes espérances et de ma fortune. Il esi possible que
de votre côté vous ayez oublié nos enfantillages après sept années
d'absence; mais moi, je n'ai oublié ni votre indulgence ni mes
paroles^ je me souviens de toutes, même des plus légèrement
données, et auxquelles un jeune homme moins consciencieux que je ne
le suis, ayant un cœur moins jeune et moins probe, ne songerait
même pas. En vous disant que je ne pense qu'à faire un mariage
de convenance, et que je me souviens encore de nos amours
d'enfant, est-ce pas me mettre entièrement à votre discrétion, vous
rendre maîtresse de mon sort, et vous dire que, s'il faut renoncer à
mes ambitions sociales, je me contenterai volontiers de ce simple et
pur bonheur duquel vous m'avez offert de si touchantes images...
Tan, ta, ta. — Tan, ta, ti. — Tinn, ta, ta. — Toûn ! —
Toûn, ta, ti. —Tinn, ta, ta..., etc., avait chanté Charles Grandet
sur l'air de Non più andrai,en signant :
Votre dévoué cousin,
CHARLES.
— Tonnerre de Dieu ! c'est: y mettre des procédés, se dit-il. Et
il avait cherché le mandat, et il avait ajouté ceci :
P. S. Je joins à ma lettre un mandat sur la maison des Grassins
de huit mille francs à votre ordre, et payable en or, comprenant
intérêts et capital de la somme que vous avez eu la bonté de me
prêter. J'attends de Bordeaux une caisse où se trouvent quelques objets
que vous me permettrez de vous offrir en témoignage de mon
éternelle reconnaissance. Vous pouvez renvoyer par la diligence ma
toilette à l'hôtel d'Aubrion, rue Hillerin-Bertin.
Par la diligence ! dit Eugénie. Une chose pour laquelle
j'aurais donné mille fois ma vie !
Epouvantable et complet désastre. Le vaisseau sombrait sans
laisser ni un cordage, ni une planche sur le vaste océan des
espérances. En se voyant abandonnées, certaines femmes vont
arracher leur amant aux bras d'une rivale, la tuent et s'enfuient
au bout du monde, sur l'échafaud ou dans la tombe. Cela, sans
doute, est beau ; le mobile de ce crime est une sublime passion
qui impose à la Justice humaine. D'autres femmes baissent la
tête et souffrent en silence ; elles vont mourantes et résignées,
pleurant et pardonnant, priant et se souvenant jusqu'au dernier
soupir. Ceci est de l'amour, l'amour vrai, l'amour des anges,
l'amour fier qui vit de sa douleur et qui en meurt. Ce fut le
sentiment d'Eugénie après avoir lu cette horrible lettre. Elle jeta
ses regards au ciel, en pensant aux dernières paroles de sa mère,
qui, semblable à quelques mourants, avait projeté sur l'avenir
un coup d'œil pénétrant, lucide ; puis, Eugénie, se souvenant
de cette mort et de cette vie prophétique, mesura d'un regard
toute sa destinée. Elle n'avait plus qu'à déployer ses ailes,
tendre au ciel, et vivre en prières jusqu'au jour de sa délivrance.
—Ma mère avait raison, dit-elle en pleurant. Souffrir et
mourir.
Elle vint à pas lents de son jardin dans la salle. Contre son
habitude, elle ne passa point par le couloir ; mais elle retrouva
le souvenir de son cousin dans ce vieux salon gris, sur la
cheminée duquel était toujours une certaine soucoupe dont elle se
servait tous les matins à son déjeuner, ainsi que du sucrier de
vieux Sèvres. Cette matinée devait être solennelle et pleine
d'événements pour elle. Nanon lui annonça le curé de la
paroisse. Ce curé, parent des Cruchot, était dans les intérêts du
président de Bonfons. Depuis quelques jours, le vieil abbé
l'avait déterminé à parler à mademoiselle Grandet, dans un
sens purement religieux, de l'obligation où elle était de
contracter mariage. En voyant son pasteur, Eugénie crut qu'il
venait chercher les mille francs qu'elle donnait mensuellement
aux pauvres, et dit à Nanon de les aller chercher ; mais le curé
se prit à sourire.
—Aujourd'hui, mademoiselle, je viens vous parler d'une
pauvre fille à laquelle toute la ville de Saumur s'intéresse, et
qui, faute de charité pour elle-même ne vit pas chrétiennement.
— Mon Dieu ! monsieur le curé, vous me trouvez dans un
moment où il m'est impossible de songer à mon prochain, je
suis tout occupée de moi. Je suis bien malheureuse, je n'ai
d'autre refuge que l'Église; elle a un sein assez large pour
contenir toutes nos douleurs, et des sentiments assez féconds
pour que nous puissions y puiser sans crainte de les tarir.