Eugénie Grandet - page 35



L'héritière eût-elle désiré un porte-queue, on !ui en aurait trouvé un. C'était une reine,
et la plus habilement adulée de toutes les reines. La flatterie n'émane jamais des
grandes âmes, elle esl l'apanage des petits esprits, qui réussis-
sent à se rapetisser encore pour mieux entrer dans la sphère
vitale de la personne autour de laquelle ils gravitent. La
flatterie sous-entend un intérêt. Aussi les personnes qui venaient
meubler tous les soirs la salle de mademoiselle Grandet,
nommée par elles mademoiselle de Froidfond, réussissaient-elles
merveilleusement à l'accabler de louanges. Ce concert d'éloges,
nouveaux pour Eugénie, la fit d'abord rougir, mais insensiblement,
et quelque grossiers que fussent les compliments, son
oreille s'accoutuma si bien à entendre vanter sa beauté, que si
quelque nouveau venu l'eût trouvée laide, ce reproche lui
aurait été beaucoup plus sensible alors que huit ans auparavant.
Puis elle finit par aimer des douceurs qu'elle mettait secrètement
aux pieds de son idole. Elle s'habitua donc par degrés à
se laisser traiter en souveraine et à voir sa cour pleine tous les
soirs. Monsieur le président de Bonfons était le héros de ce
petit cercle, où son esprit, sa personne, son instruction, son
amabilité sans cesse étaient vantés. L'un faisait observer que,
depuis sept ans, il avait beaucoup augmenté sa fortune; que
Bonfons valait au moins dix mille francs de rente et se trouvait
enclavé, comme tous les biens des Cruchot, dans les vastes
domaines de l'héritière. — Savez-vous, mademoiselle, disait un
habitué, que les Cruchot ont à eux quarante mille livres de
rente. — Et leurs économies, reprenait une vieille Cruchotine,
mademoiselle de Gribeaucourt. Un monsieur de Paris est venu
dernièrement offrir à monsieur Cruchot deux cent mille francs
de son étude. Il doit la vendre, s'il peut être nommé juge de
paix. — II veut succéder à monsieur de Bonfons dans la
présidence du tribunal, et prend ses précautions, répondit madame
d'Orsonval ; car monsieur le président deviendra conseiller, puis
président à la Cour, il a trop de moyens pour ne pas arriver.
— Oui, c'est un homme bien distingué, disait un autre. Ne
trouvez-vous pas, mademoiselle? Monsieur le président avait
tâché de se mettre en harmonie avec le rôle qu'il voulait jouer.
Malgré ses quarante ans, malgré sa figure brune et rébarbative,
flétrie comme le sont presque toutes les physionomies
judiciaires, il se mettait en jeune homme, badinait avec un jonc, ne
prenait point de tabac chez mademoiselle de Froidfond, y arrivait
toujours en cravate blanche, et en chemise dont le jabot à
gros plis lui donnait un air de famille avec les individus du genre
dindon. Il parlait familièrement à la belle héritière, et lui disait :
Notre chère Eugénie! Enfin, hormis le nombre des personnages,
en remplaçant le loto par le whist, et en supprimant les
figures de monsieur et de madame Grandet, la scène par
laquelle commence cette histoire était à peu près la même que
par le passé. La meute poursuivait toujours Eugénie et ses millions ;
mais la meute plus nombreuse aboyait mieux, et cernait
sa proie avec ensemble. Si Charles fût arrivé du fond des Indes,
il eût donc retrouvé les mêmes personnages et les mêmes
intérêts. Madame des Grassins, pour laquelle Eugénie était parfaite
de grâce et de bonté, persistait à tourmenter les Cruchot. Mais
alors, comme autrefois, la figure d'Eugénie eût dominé le
tableau ; comme autrefois, Charles eût encore été là le souverain.
Néanmoins il y avait un progrès. Le bouquet présenté
jadis à Eugénie aux jours de sa fête par le président était devenu
périodique. Tous les soirs il apportait à la riche héritière un gros
et magnifique bouquet que madame Cornoiller mettait ostensiblement
dans un bocal, et jetait secrètement dans un coin de
la cour, aussitôt les visiteurs partis. Au commencement du printemps,
madame des Grassins essaya de troubler le bonheur des
Cruchotins en parlant à Eugénie du marquis de Froidfond,
dont la maison ruinée pouvait se relever si l'héritière voulait lui
rendre sa terre par un contrat de mariage. Madame des Grassins
faisait sonner haut la pairie, le titre de marquise, et, prenant
le sourire de dédain d'Eugénie pour une approbation, elle allait
disant que le mariage de monsieur le président Cruchot n'était
pas aussi avancé qu'on le croyait. — Quoique monsieur de
Froidfond ait cinquante ans, disait-elle, il ne paraît pas plus âgé
que ne l'est monsieur Cruchot ; il eft veuf, il a des enfants, c'est
vrai ; mais il est marquis, il sera pair de France, et par le temps
qui court trouvez donc des mariages de cet acabit. Je sais de
science certaine que le père Grandet, en réunissant tous ses
biens à la terre de Froidfond, avait l'intention de s'enter sur les
Froidfond. Il me l'a souvent dit. Il était malin, le bonhomme.
— Comment, Nanon, dit un soir Eugénie en se couchant, il
ne m'écrira pas une fois en sept ans?...
Pendant que ces choses se passaient à Saumur, Charles faisait
fortune aux Indes. Sa pacotille s'était d'abord très bien vendue.
Il avait réalisé promptement une somme de six mille dollars. Le
baptême de la Ligne lui fit perdre beaucoup de préjugés; il
s'aperçut que le meilleur moyen d'arriver à la fortune était,
dans les régions intertropicales, aussi bien qu'en Europe,
d'acheter et de vendre des hommes. Il vint donc sur les côtes
d'Afrique et fit la traite des nègres, en joignant à son commerce
d'hommes celui des marchandises les plus avantageuses à
échanger sur les divers marchés où l'amenaient ses intérêts. Il
porta dans les affaires une activité qui ne lui laissait aucun
moment de libre. Il était dominé par l'idée de reparaître à Paris
dans tout l'éclat d'une haute fortune, et de ressaisir une position
plus brillante encore que celle d'où il était tombé. A force
de rouler à travers les hommes et les pays, d'en observer les
coutumes contraires, ses idées se modifièrent et il devint sceptique.
Il n'eut plus de notions fixes sur le juste et l'injuste, en
voyant taxer de crime dans un pays ce qui était vertu dans un
autre. Au contact perpétuel des intérêts, son cœur se refroidit,
se contracta, se dessécha. Le sang des Grandet ne faillit point à
sa destinée. Charles devint dur, âpre à la curée. Il vendit des
Chinois, des Nègres, des nids d'hirondelles, des enfants, des
artistes ; il fit l'usure en grand. L'habitude de frauder les droits
de douane le rendit moins scrupuleux sur les droits de l'homme.
Il allait à Saint-Thomas acheter à vil prix les marchandises volées
par les pirates, et les portait sur les places où elles manquaient.
Si la noble et pure figure d'Eugénie l'accompagna dans son
premier voyage comme cette image de Vierge que mettent sur
leur vaisseau les marins espagnols, et s'il attribua ses premiers
succès à la magique influence des vœux et des prières de cette
douce fille, plus tard, les Négresses, les Mulâtresses, les
Blanches, les Javanaises, les Aimées, ses orgies de toutes les
couleurs, et les aventures qu'il eut en divers pays effacèrent
complètement le souvenir de sa cousine, de Saumur, de la maison,
du banc, du baiser pris dans le couloir. Il se souvenait seulement
du petit jardin encadré de vieux murs, parce que là sa destinée
hasardeuse avait commencé ; mais il reniait sa famille : son oncle
était un vieux chien qui lui avait filouté ses bijoux; Eugénie
n'occupait ni son cœur ni ses pensées, elle occupait une place
dans ses affaires comme créancière d'une somme de six mille
francs. Cette conduite et ces idées expliquent le silence de
Charles Grandet. Dans les Indes, à Saint-Thomas, à la côte
d'Afrique, à Lisbonne et aux États-Unis, le spéculateur avait
pris, pour ne pas compromettre son nom, le pseudonyme de
Sepherd. Cari Sepherd pouvait sans danger se montrer partout
infatigable, audacieux, avide, en homme qui, résolu de faire
fortune quibuscumque viis se dépêche d'en finir avec l'infamie
pour rester honnête homme pendant le restant de ses jours.
Avec ce système, sa fortune fut rapide et brillante. En 1827
donc, il revenait à Bordeaux sur le Marie-Caroline joli brick
appartenant à une maison de commerce royaliste. Il possédait
dix-neuf cent mille francs en trois tonneaux de poudre d'or
bien cerclés, desquels il comptait tirer sept ou huit pour cent en
les monnayant à Paris. Sur ce brick, se trouvait également un
gentilhomme ordinaire de la chambre de S. M. le roi Charles X,
monsieur d'Aubrion, bon vieillard qui avait fait la folie d'épouser
une femme à la mode, et dont la fortune était aux îles. Pour
réparer les prodigalités de madame d'Aubrion, il était allé réaliser
ses propriétés. Monsieur et madame d'Aubrion, de la maison
d'Aubrion de Buch, dont le dernier Captai mourut avant
1789, réduits à une vingtaine de mille livres de rente, avaient
une fille assez laide que la mère voulait marier sans dot, sa
fortune lui suffisant à peine pour vivre à Paris. C'était une
entreprise dont le succès eût semblé problématique à tous les gens
du monde malgré l'habileté qu'ils prêtent aux femmes à la
mode. Aussi madame d'Aubrion elle-même désespérait-elle
presque, en voyant sa fille, d'en embarrasser qui que ce fût, fût-ce
même un homme ivre de noblesse. Mademoiselle d'Aubrion
était une demoiselle longue comme l'insecte, son homonyme ;
maigre, fluette, à bouche dédaigneuse, sur laquelle descendait
un nez trop long, gros du bout, flavescent à l'état normal, mais
complètement rouge après les repas, espèce de phénomène
végétal plus désagréable au milieu d'un visage pâle et ennuyé
que dans tout autre. Enfin, elle était telle que pouvait la désirer
une mère de trente-huit ans qui, belle encore, avait encore des
prétentions. Mais, pour contrebalancer de tels désavantages, la
marquise d'Aubrion avait donné à sa fille un air très distingué,
l'avait soumise à une hygiène qui maintenait provisoirement le
nez à un ton de chair raisonnable, lui avait appris l'art de se
mettre avec goût, l'avait dotée de jolies manières, lui avait
enseigné ces regards mélancoliques qui intéressent un homme
et lui font croire qu'il va rencontrer l'ange si vainement cherché ;
elle lui avait montré la manoeuvre du pied, pour l'avancer
à propos et en faire admirer la petitesse, au moment où le nez
avait l'impertinence de rougir ; enfin, elle avait tiré de sa fille un
parti très satisfaisant. Au moyen de manches larges, de corsages
menteurs, de robes bouffantes et soigneusement garnies, d'un
corset à haute pression, elle avait obtenu des produits féminins
si curieux que, pour l'instruction des mères, elle aurait dû les
déposer dans un musée. Charles se lia beaucoup avec madame
d'Aubrion, qui voulait précisément se lier avec lui. Plusieurs
personnes prétendent même que, pendant la traversée, la belle
madame d'Aubrion ne négligea aucun moyen de capturer un
gendre si riche. En débarquant à Bordeaux, au mois de
juin 1827, monsieur, madame, mademoiselle d'Aubrion et
Charles logèrent ensemble dans le même hôtel et partirent
ensemble pour Paris. L'hôtel d'Aubrion était criblé
d'hypothèques, Charles devait le libérer. La mère avait déjà parlé du
bonheur qu'elle aurait de céder son rez-de-chaussée à son
gendre et à sa fille. Ne partageant pas les préjugés de monsieur
d'Aubrion sur la noblesse, elle avait promis à Charles Grandet
d'obtenir du bon Charles X une ordonnance royale qui l'autoriserait,
lui Grandet, à porter le nom d'Aubrion, à en prendre
les armes, et à succéder, moyennant la constitution d'un
majorât de trente-six mille livres de rente, à Aubrion, dans le titre de
Captai de Buch et marquis d'Aubrion. En réunissant leurs
fortunes, vivant en bonne intelligence, et moyennant des
sinécures, on pourrait réunir cent et quelques mille livres de rente
à l'hôtel d'Aubrion. — Et quand on a cent mille livres de rente,
un nom, une famille, que l'on va à la cour, car je vous ferai
nommer gentilhomme de la chambre, on devient tout ce qu'on
veut être, disait-elle à Charles. Ainsi vous serez, à votre choix,
maître des requêtes au Conseil d'État, préfet, secrétaire d'am-
bassade, ambassadeur. Charles X aime beaucoup d'Aubrion, ils
se connaissent depuis l'enfance.
Enivré d'ambition par cette femme, Charles avait caressé,
pendant la traversée, toutes ces espérances qui lui furent
présentées par une main habile, et sous forme de confidences
versées de cœur à cœur. Croyant les affaires de son père arrangées
par son oncle, il se voyait ancré tout à coup dans le faubourg
Saint-Germain, où tout le monde voulait alors entrer, et où, à
l'ombre du nez bleu de mademoiselle Mathilde, il reparaissait
en comte d'Aubrion, comme les Dreux reparurent un jour en
Brézé. Ebloui par la prospérité de la Restauration qu'il avait
laissée chancelant, saisi par l'éclat des idées aristocratiques, son
enivrement commencé sur le vaisseau se maintint à Paris où il
résolut de tout faire pour arriver à la haute position que son
égoïste belle-mère lui faisait entrevoir. Sa cousine n'était donc
plus pour lui qu'un point dans l'espace de cette brillante pers-
pective. Il revit Annette. En femme du monde, Annette
conseilla vivement à son ancien ami de contracter cette alliance,
et lui promit son appui dans toutes ses entreprises ambitieuses.