Eugénie Grandet - page 34



Dans sa pensée, comme dans celle de toutes les femmes aimantes,
l'amour était le monde entier, et Charles n'était pas là. Elle fut sublime de soins et d'attentions
pour son vieux père, dont les facultés commençaient à baisser,
mais dont l'avarice se soutenait instinctivement. Aussi la mort de
cet homme ne contrasta-t-elle point avec sa vie. Dès le matin il
se faisait rouler entre la cheminée de sa chambre et la porte de
son cabinet, sans doute plein d'or. Il restait là sans mouvement,
mais il regardait tour à tour avec anxiété ceux qui venaient le voir
et la porte doublée de fer. Il se faisait rendre compte des
moindres bruits qu'il entendait; et, au grand étonnement du
notaire, il entendait le bâillement de son chien dans la cour. Il se
réveillait de sa stupeur apparente au jour et à l'heure où il fallait
recevoir des fermages, faire des comptes avec les closiers, ou
donner des quittances. Il agitait alors son fauteuil à roulettes
jusqu'à ce qu'il se trouvât en face de la porte de son cabinet. Il le
faisait ouvrir par sa fille, et veillait à ce qu'elle plaçât en secret
elle-même les sacs d'argent les uns sur les autres, à ce qu'elle fermât
la porte. Puis il revenait à sa place silencieusement aussitôt
qu'elle lui avait rendu la précieuse clef, toujours placée dans la
poche de son gilet, et qu'il tâtait de temps en temps. D'ailleurs
son vieil ami le notaire, sentant que la riche héritière épouserait
nécessairement son neveu, le président, si Charles Grandet ne
revenait pas, redoubla de soins et d'attentions : il venait tous les
jours se mettre aux ordres de Grandet, allait à son commandement
à Froidfond, aux terres, aux prés, aux vignes, vendait les
récoltes, et transmutait tout en or et en argent qui venait se
réunir secrètement aux sacs empilés dans le cabinet. Enfin
arrivèrent les jours d'agonie, pendant lesquels la forte charpente du
bonhomme fat aux prises avec la destruction. Il voulut rester
assis au coin de son feu, devant la porte de son cabinet. Il attirait
à lui et roulait toutes les couvertures que l'on mettait sur lui, et
disait à Nanon : « Serre, serre ça, pour qu'on ne me vole pas. »
Quand il pouvait ouvrir les yeux, où toute sa vie s'était réfugiée,
il les tournait aussitôt vers la porte du cabinet où gisaient ses
trésors en disant à sa fille : « Y sont-ils? y sont-ils? » d'un son de
voix qui dénotait une sorte de peur panique.
— Oui, mon père.
— Veille à l'or, mets de l'or devant moi.
Eugénie lui étendait des louis sur une table, ec il demeurait des
heures entières les yeux attachés sur les louis, comme un enfant
qui, au moment où il commence à voir, contemple stupidement
le même objet; et, comme à un enfant, il lui échappait un
sourire pénible.
— Ça me réchauffe ! disait-il quelquefois en laissant paraître
sur sa figure une expression de béatitude.
Lorsque le curé de la paroisse vint l'administrer, ses yeux,
morts en apparence depuis quelques heures, se ranimèrent à la
vue de la croix, des chandeliers, du bénitier d'argent qu'il
regarda fixement, et sa loupe remua pour la dernière fois.
Lorsque le prêtre lui approcha des lèvres le crucifix en vermeil
pour lui faire baiser le Christ, il fit un épouvantable geste pour
le saisir et ce dernier effort lui coûta la vie, il appela Eugénie,
qu'il ne voyait pas quoiqu'elle fat agenouillée devant lui et
qu'elle baignât de ses larmes une main déjà froide.
—Mon père, bénissez-moi?... demanda-t-elle.
— Aie bien soin de tout. Tu me rendras compte de ça là-bas,
dit-il en prouvant par cette dernière parole que le christianisme
doit être la religion des avares.
Eugénie Grandet se trouva donc seule au monde dans cette
maison, n'ayant que Nanon à qui elle pût jeter un regard avec la
certitude d'être entendue et comprise, Nanon, le seul être qui
l'aimât pour elle et avec qui elle pût causer de ses chagrins. La
Grande Nanon était une providence pour Eugénie. Aussi ne tut-
elle plus une servante, mais une humble amie. Après la mort de
son père, Eugénie apprit par maître Cruchot qu'elle possédait
trois cent mille livres de rente en biens-fonds dans
l'arrondissement de Saumur, six millions placés en trois pour
cent à soixante francs, et il valait alors soixante-dix-sept francs ;
plus deux millions en or et cent mille francs en écus, sans
compter les arrérages à recevoir. L'estimation totale de ses biens allait
à dix-sept millions.
— Où donc est mon cousin? se dit-elle.
Le jour où maître Cruchot remit à sa cliente l'état de la
succession, devenue claire et liquide, Eugénie resta seule avec
Nanon, assises l'une et l'autre de chaque côté de la cheminée de
cette salle si vide, où tout était souvenir, depuis la chaise à patins
sur laquelle s'asseyait sa mère jusqu'au verre dans lequel avait bu
son cousin.
— Nanon, nous sommes seules...
— Oui, mademoiselle ; et, si je savais où il est, ce mignon,
j'irais de mon pied le chercher.
— Il y a la mer entre nous, dit-elle.
Pendant que la pauvre héritière pleurait ainsi en compagnie de
sa vieille servante, dans cette froide et obscure maison, qui pour
elle composait tout l'univers, il n'était question de Nantes à
Orléans que des dix-sept millions de mademoiselle Grandet. Un
de ses premiers actes fat de donner douze cents francs de rente
viagère à Nanon, qui, possédant déjà six cents autres francs,
devint un riche parti. En moins d'un mois, elle passa de l'état de
fille à celui de femme, sous la protection d'Antoine Cornoiller,
qui fat nommé garde général des terres et propriétés de
mademoiselle Grandet. Madame Cornoiller eut sur ses contempo-
raines un immense avantage. Quoiqu'elle eût cinquante-neuf
ans, elle ne paraissait pas en avoir plus de quarante. Ses gros traits
avaient résisté aux attaques du temps. Grâce au régime de sa vie
monastique, elle narguait la vieillesse par un teint coloré, par une
santé de fer. Peut-être n'avait-elle jamais été aussi bien qu'elle le
fat au jour de son mariage. Elle eut les bénéfices de sa laideur, et
apparut grosse, grasse, forte, ayant sur sa figure indestructible un
air de bonheur qui fit envier par quelques personnes le sort de
Cornoiller. —Elle est bon teint, disait le drapier. —Elle est
capable de faire des enfants, dit le marchand de sel; elle s'est
conservée comme dans de la saumure, sous votre respect. — Elle
est riche, et le gars Cornoiller fait un bon coup, disait un autre
voisin. En sortant du vieux logis, Nanon, qui était aimée de tout
le voisinage, ne reçut que des compliments en descendant la rue
tortueuse pour se rendre à la paroisse. Pour présent de noce,
Eugénie lui donna trois douzaines de couverts. Cornoiller,
surpris d'une telle magnificence, parlait de sa maîtresse les larmes
aux yeux : il se serait fait hacher pour elle. Devenue la femme de
confiance d'Eugénie, madame Cornoiller eut désormais un
bonheur égal pour elle à celui de posséder un mari. Elle avait enfin
une dépense à ouvrir, à fermer, des provisions à donner le matin,
comme faisait son défont maître. Puis elle eut à régir deux
domestiques, une cuisinière et une femme de chambre chargée
de raccommoder le linge de la maison, de faire les robes de
mademoiselle. Cornoiller cumula les fonctions de garde et de régisseur.
Il est inutile de dire que la cuisinière et la femme de
chambre choisies par Nanon étaient de véritables perles.
Mademoiselle Grandet eut ainsi quatre serviteurs dont le dévouement
était sans bornes. Les fermiers ne s'aperçurent donc pas de la
mort du bonhomme, tant il avait sévèrement établi les usages et
coutumes de son administration, qui fat soigneusement
continuée par monsieur et madame Cornoiller.
À trente ans, Eugénie ne connaissait encore aucune des félicités
de la vie. Sa pâle et triste enfance s'était écoulée auprès d'une
mère dont le cœur méconnu, froissé, avait toujours souffert. En
»
quittant avec joie l'existence, cette mère plaignit sa fille d'avoir
à vivre, et lui laissa dans l'âme de légers remords et d'éternels
regrets. Le premier, le seul amour d'Eugénie était, pour elle, un
principe de mélancolie. Après avoir entrevu son amant pendant
quelques jours, elle lui avait donné son cœur entre deux baisers
furtivement acceptés et reçus ; puis il était parti, mettant tout
un monde entre elle et lui. Cet amour, maudit par son père, lui
avait presque coûté sa mère, et ne lui causait que des douleurs
mêlées de frêles espérances. Ainsi jusqu'alors elle s'était élancée
vers le bonheur en perdant ses forces, sans les échanger. Dans
la vie morale, aussi bien que dans la vie physique, il existe une
aspiration et une respiration : l'âme a besoin d'absorber les
sentiments d'une autre âme, de se les assimiler pour les lui restituer
plus riches. Sans ce beau phénomène humain, point de vie au
cœur; l'air lui manque alors, il souffre, et dépérit. Eugénie
commençait à souffrir. Pour elle, la fortune n'était ni un
pouvoir ni une consolation ; elle ne pouvait exister que par l'amour,
par la religion, par sa foi dans l'avenir. L'amour lui expliquait
l'éternité. Son cœur et l'Évangile lui signalaient deux mondes à
attendre. Elle se plongeait nuit et jour au sein de deux pensées
infinies, qui pour elle peut-être n'en faisaient qu'une seule. Elle
se retirait en elle-même, aimant et se croyant aimée. Depuis
sept ans, sa passion avait tout envahi. Ses trésors n'étaient pas
les millions dont les revenus s'entassaient, mais le coffret de
Charles, mais les deux portraits suspendus à son lit, mais les
bijoux rachetés à son père, étalés orgueilleusement sur une
couche de ouate dans un tiroir du bahut ; mais le dé de sa tante,
duquel s'était servie sa mère, et que tous les jours elle prenait
religieusement pour travailler à une broderie, ouvrage de
Pénélope, entrepris seulement pour mettre à son doigt cet or plein
de souvenirs. Il ne paraissait pas vraisemblable que mademoiselle
Grandet voulût se marier durant son deuil. Sa piété vraie
était connue. Aussi la famille Cruchot, dont la politique était
sagement dirigée par le vieil abbé, se contenta-t-elle de cerner
l'héritière en l'entourant des soins les plus affectueux. Chez
elle, tous les soirs, la salle se remplissait d'une société composée
des plus chauds et des plus dévoués Cruchotins du pays, qui
s'efforçaient de chanter les louanges de la maîtresse du logis sur
tous les tons. Elle avait le médecin ordinaire de sa chambre, son
grand aumônier, son chambellan, sa première dame d'atours,
son premier ministre, son chancelier surtout, un chancelier qui
voulait lui tout dire.