Eugénie Grandet - page 33



Tiens, vois-tu, mémère, nous ne faisons qu'un maintenant. Va donc
serrer cela, dit-il à Eugénie en lui montrant le coffret. Va, ne
crains rien. Je ne t'en parlerai plus, jamais.
Monsieur Bergerin, le plus célèbre médecin de Saumur, arriva
bientôt. La consultation finie, il déclara positivement à Grandet
que sa femme était bien mal, mais qu'un grand calme d'esprit,
un régime doux et des soins minutieux pourraient reculer
l'époque de sa mort vers la fin de l'automne.
— Ça coûtera-t-il cher? dit le bonhomme, faut-il des drogues?
— Peu de drogues, mais beaucoup de soins, répondit le
médecin, qui ne put retenir un sourire.
— Enfin, monsieur Bergerin, répondit Grandet, vous êtes un
homme d'honneur, pas vrai ? Je me fie à vous, venez voir ma
femme toutes et quantes fois vous le jugerez convenable.
Conservez-moi ma bonne femme ; je l'aime beaucoup, voyez-vous,
sans que ça paraisse, parce que, chez moi, tout se passe en
dedans et me trifouille l'âme. J'ai du chagrin. Le chagrin est
entré chez moi avec la mort de mon frère, pour lequel je
dépense, à Paris, des sommes... les yeux de la tête, enfin ! et ça
ne finit point. Adieu, monsieur, si l'on peut sauver ma femme,
sauvez-la, quand même il faudrait dépenser pour ça cent ou
deux cents francs.
Malgré les souhaits fervents que Grandet faisait pour la santé
de sa femme, dont la succession ouverte était une première mort
pour lui ; malgré la complaisance qu'il manifestait en toute occasion
pour les moindres volontés de la mère et de la fille éton-
nées; malgré les soins les plus tendres prodigués par Eugénie,
madame Grandet marcha rapidement vers la mort. Chaque jour
elle s'affaiblissait et dépérissait comme dépérissent la plupart des
femmes atteintes, à cet âge, par la maladie. Elle était frêle autant
que les feuilles des arbres en automne. Les rayons du ciel la faisaient
resplendir comme ces feuilles que le soleil traverse et dore.
Ce fut une mort digne de sa vie, une mort toute chrétienne ;
n'est-ce pas dire sublime? Au mois d'octobre 1822 éclatèrent
particulièrement ses vertus, sa patience d'ange et son amour
pour sa fille ; elle s'éteignit sans avoir laissé échapper la moindre
plainte. Agneau sans tache, elle allait au ciel, et ne regrettait ici-
bas que la douce compagne de sa froide vie, à laquelle ses
derniers regards semblaient prédire mille maux. Elle tremblait de
laisser cette brebis, blanche comme elle, seule au milieu d'un
monde égoïste qui voulait lui arracher sa toison, ses trésors.
— Mon enfant, lui dit-elle avant d'expirer, il n'y a de
bonheur que dans le ciel, tu le sauras un jour.
Le lendemain de cette mort, Eugénie trouva de nouveaux
motifs de s'attacher à cette maison où elle était née, où elle
avait tant souffert, où sa mère venait de mourir. Elle ne
pouvait contempler la croisée et la chaise à patins dans la salle sans
verser des pleurs. Elle crut avoir méconnu l'âme de son vieux
père en se voyant l'objet de ses soins les plus tendres : il venait
lui donner le bras pour descendre au déjeuner ; il la regardait
d'un œil presque bon pendant des heures entières ; enfin il la
couvait comme si elle eût été d'or. Le vieux tonnelier se
ressemblait si peu à lui-même, il tremblait tellement devant sa
fille, que Nanon et les Cruchotins, témoins de sa faiblesse,
l'attribuèrent à son grand âge, et craignirent ainsi quelque
affaiblissement dans ses facultés ; mais le jour où la famille prit
le deuil, après le dîner auquel fut convié maître Cruchot, qui
seul connaissait le secret de son client, la conduite du
bonhomme s'expliqua.
— Ma chère enfant, dit-il à Eugénie lorsque la table fut ôtée
et les portes soigneusement closes, te voilà héritière de ta
mère, et nous avons de petites affaires à régler entre nous
deux. Pas vrai, Cruchot ?
—Oui.
—Est-il donc si nécessaire de s'en occuper aujourd'hui,
mon père ?
— Oui, oui, fifille. Je ne pourrais pas durer dans l'incerti-
tude où je suis. Je ne crois pas que tu veuilles me faire de la
peine.
— Oh ! mon père.
— Hé 5 bien, il faut arranger tout cela ce soir.
— Que voulez-vous donc que je fasse ?
— Mais, fifille, ça ne me regarde pas. Dites-lui donc, Cruchot.
— Mademoiselle, monsieur votre père ne voudrait ni partager,
ni vendre ses biens, ni payer des droits énormes pour
l'argent comptant qu'il peut posséder. Donc, pour cela, il
faudrait se dispenser de faire l'inventaire de toute la fortune
qui aujourd'hui se trouve indivise entre vous et monsieur
votre père...
— Cruchot, êtes-vous bien sûr de cela, pour en parler ainsi
devant un enfant ?
— Laissez-moi dire, Grandet.
— Oui, oui, mon ami. Ni vous ni ma fille ne voulez me
dépouiller. N'est-ce pas, fifille ?
— Mais, monsieur Cruchot, que faut-il que je fasse ? demanda
Eugénie impatientée.
— Eh ! bien, dit le notaire, il faudrait signer cet acte par
lequel vous renonceriez à la succession de madame votre
mère, et laisseriez à votre père l'usufruit de tous les biens
indivis entre vous, et dont il vous assure la nue-propriété...
—Je ne comprends rien à tout ce que vous me dites,
répondit Eugénie, donnez-moi l'acte, et montrez-moi la place
où je dois signer.
Le père Grandet regardait alternativement l'acte et sa fille,
sa fille et l'acte, en éprouvant de si violentes émotions qu'il
s'essuya quelques gouttes de sueur venues sur son front.
— Fifille, dit-il, au lieu de signer cet acte qui coûtera gros à
faire enregistrer, si tu voulais renoncer purement et simplement
à la succession de ta pauvre chère mère défunte, et t'en
rapporter à moi pour l'avenir, j'aimerais mieux ça. Je te ferais
alors tous les mois une bonne grosse rente de cent francs.
Vois, tu pourrais payer autant de messes que tu voudrais à
ceux pour lesquels tu en fais dire... Hein! cent francs par
mois, en livres ?
— Je ferai tout ce qu'il vous plaira, mon père.
— Mademoiselle, dit le notaire, il est de mon devoir de
vous faire observer que vous vous dépouillez...
— Eh ! mon Dieu, dit-elle, qu'est-ce que cela me fait ?
— Tais-toi, Cruchot. C'est dit, c'est dit, s'écria Grandet en
prenant la main de sa fille et y frappant avec la sienne. Eugénie,
tu ne te dédiras point, tu es une honnête fille, hein ?
— Oh mon père !...
Il l'embrassa avec effusion, la serra dans ses bras à l'étouffer.
— Va, mon enfant, tu donnes la vie à ton père ; mais tu lui
rends ce qu'il t'a donné : nous sommes quittes. Voilà comment
doivent se faire les affaires. La vie est une affaire. Je te
bénis ! Tu es une vertueuse fille^ qui aime bien son papa. Fais
ce que tu voudras maintenant. A demain donc, Cruchot, dit-il
en regardant le notaire épouvanté. Vous verrez à bien
préparer l'acte de renonciation au greffe du tribunal.
Le lendemain, vers midi, fat signée la déclaration par
laquelle Eugénie accomplissait elle-même sa spoliation.
Cependant, malgré sa parole, à la fin de la première année, le
vieux tonnelier n'avait pas encore donné un sou des cent
francs par mois si solennellement promis à sa fille. Aussi, quand
Eugénie lui en parla plaisamment, ne put-il s'empêcher de
rougir; il monta vivement à son cabinet, revint, et lui présenta environ
le tiers des bijoux qu'il avait pris à son neveu.
— Tiens, petite, dit-il d'un accent plein d'ironie, veux-tu ça
pour tes douze cents francs ?
— Ô mon père ! vrai, me les donnez-vous ?
—Je t'en rendrai autant l'année prochaine, dit-il en les lui
jetant dans son tablier. Ainsi en peu de temps tu auras toutes ses
breloques, ajouta-t-il en se frottant les mains, heureux de
pouvoir spéculer sur le sentiment de sa fille.
Néanmoins le vieillard, quoique robuste encore, sentit la
nécessité d'initier sa fille aux secrets du ménage. Pendant deux
années consécutives il lui fit ordonner en sa présence le menu de
la maison, et recevoir les redevances. Il lui apprit lentement et
successivement les noms, la contenance de ses clos, de ses
fermes. Vers la troisième année il l'avait si bien accoutumée à
toutes ses façons d'avarice, il les avait si visiblement tournées
chez elle en habitudes, qu'il lui laissa sans crainte les clefs de la
dépense, et l'institua la maîtresse au logis.
Cinq ans se passèrent sans qu'aucun événement marquât dans
l'existence monotone d'Eugénie et de son père. Ce fut les
mêmes actes constamment accomplis avec la régularité chrono-
métrique des mouvements de la vieille pendule. La profonde
mélancolie de mademoiselle Grandet n'était un secret pour
personne ; mais, si chacun put en pressentir la cause, jamais un mot
prononcé par elle ne justifia les soupçons que toutes les sociétés
de Saumur formaient sur l'état du cœur de la riche héritière. Sa
seule compagnie se composait des trois Cruchot et de quelques-uns
de leurs amis qu'ils avaient insensiblement introduits au
logis. Ils lui avaient appris à jouer au whist, et venaient tous les
soirs faire la partie. Dans l'année 1827, son père, sentant le poids
des infirmités, fut forcé de l'initier aux secrets de sa fortune territoriale,
et lui disait, en cas de difficultés, de s'en rapporter à
Cruchot le notaire, dont la probité lui était connue. Puis, vers la
fin de cette année, le bonhomme fat enfin, à l'âge de
quatre-vingt-deux ans, pris par une paralysie qui fit de rapides progrès.
Grandet fat condamné par monsieur Bergerin. En pensant
qu'elle allait bientôt se trouver seule dans le monde, Eugénie se
tint, pour ainsi dire, plus près de son père, et serra plus fortement
ce dernier anneau d'affection.