Eugénie Grandet - page 32



— Ah ! vous appelez six mille francs d'or une misère ?
— Eh ! mon vieil ami, savez-vous ce que coûteront l'inventaire
et le partage de la succession de votre femme si Eugénie
l'exige ?
—Quoi?
—Deux, ou trois, quatre cent mille francs peut-être! Ne
faudra-t-il pas Uciter, et vendre pour connaître la véritable
valeur ? au lieu qu'en vous entendant...
— Par la serpette de mon père ! s'écria le vigneron qui s'assit
en pâlissant, nous verrons ça, Cruchot.
Après un moment de silence ou d'agonie, le bonhomme
regarda le notaire en lui disant : « La vie est bien dure ! Il s'y
trouve bien des douleurs ». — Cruchot, reprit-il solen-
nellement, vous ne voulez pas me tromper, jurez-moi sur
l'honneur que ce que vous me chantez là eât fondé en Droit.
Montrez-moi le Code, je veux voir le Code !
— Mon pauvre ami, répondit le notaire, ne sais-je pas mon
métier ?
—Cela est donc bien vrai. Je serai dépouillé, trahi, tué,
dévoré par ma fille.
— Elle hérite de sa mère.
— À quoi servent donc les enfants ? Ah ! ma femme, je
l'aime. Elle est solide heureusement. C'est une La Bertellière.
— Elle n'a pas un mois à vivre.
Le tonnelier se frappa le front, marcha, revint, et, jetant un
regard effrayant à Cruchot : « Comment faire? » lui dit-il.
—Eugénie pourra renoncer purement et simplement à la
succession de sa mère. Vous ne voulez pas la déshériter, n'est-ce
pas? Mais, pour obtenir un partage de ce genre, ne la
rudoyez pas. Ce que je vous dis là, mon vieux, est contre mon
intérêt. Qu'ai-je à faire, moi?... des liquidations, des inven-
taires, des ventes, des partages...
— Nous verrons, nous verrons. Ne parlons plus de cela, Cru-
chot. Vous me tribouillez les entrailles. Avez-vous reçu de l'or?
— Non ; mais j'ai quelques vieux louis, une dizaine, je vous
les donnerai. Mon bon ami, faites la paix avec Eugénie. Voyez-vous,
tout Saumur vous jette la pierre.
— Les drôles !
—Allons, les rentes sont à 99. Soyez donc content une fois
dans la vie.
—À 99, Cruchot?
—Oui.
— Eh ! eh ! 99 ! dit le bonhomme en reconduisant le vieux
notaire jusqu'à la porte de la rue. Puis, trop agité par ce qu'il
venait d'entendre pour rester au logis, il monta chez sa femme et
lui dit : « Allons, la mère, tu peux passer la journée avec ta fille,
Je vas à Froidfond. Soyez gentilles toutes deux. C'est le jour de
notre mariage, ma bonne femme : tiens, voilà dix écus pour ton
reposoir de la Fête-Dieu. Il y a assez longtemps que tu veux en
faire un, régale-toi! Amusez-vous, soyez joyeuses, portez-vous
bien. Vive la joie ! ». Il jeta dix écus de six francs sur le lit de sa
femme et lui prit la tête pour la baiser au front. — Bonne femme,
tu vas mieux, n'est-ce pas ?
— Comment pouvez-vous penser à recevoir dans votre maison
le Dieu qui pardonne en tenant votre fille exilée de votre cœur?
dit-elle avec émotion.
— Ta, ta, ta, ta, ta, dit le père d'une voix caressante, nous verrons cela.
— Bonté du ciel ! Eugénie, cria la mère en rougissant de joie,
viens embrasser ton père ! il te pardonne !
Mais le bonhomme avait disparu. Il se sauvait à toutes jambes
vers ses closeries en tâchant de mettre en ordre ses idées renversées.
Grandet commençait alors sa soixante-seizième année.
Depuis deux ans principalement, son avarice s'était accrue
comme s'accroissent toutes les passions persistantes de l'homme.
Suivant une observation faite sur les avares, sur les ambitieux, sur
tous les gens dont la vie a été consacrée à une idée dominante,
son sentiment avait affectionné plus particulièrement un symbole
de sa passion. La vue de l'or, la possession de l'or était devenue
sa monomanie. Son esprit de despotisme avait grandi en proportion
de son avarice, et abandonner la direction de la moindre partie
de ses biens à la mort de sa femme lui paraissait une chose
contre nature. Déclarer sa fortune à sa fille, inventorier l'universalité
de ses biens meubles et immeubles pour les liciter?... — Ce
serait à se couper la gorge, dit-il tout haut au milieu d'un clos en
examinant les ceps. Enfin il prit son parti, revint à Saumur à
l'heure du dîner, résolu de plier devant Eugénie, de la cajoler, de
l'amadouer afin de pouvoir mourir royalement en tenant jusqu'au
dernier soupir les rênes de ses millions. Au moment où le
bonhomme, qui par hasard avait pris son passe-partout, montait
l'escalier à pas de loup pour venir chez sa femme, Eugénie avait
apporté sur le lit de sa mère le beau nécessaire. Toutes deux, en
l'absence de Grandet, se donnaient le plaisir de voir le portrait de
Charles, en examinant celui de sa mère.
— C'est tout à fait son front et sa bouche ! disait Eugénie au
moment où le vigneron ouvrit la porte. Au regard que jeta son
mari sur l'or, madame Grandet cria : « Mon Dieu, ayez pitié de
nous! »
Le bonhomme sauta sur le nécessaire comme un tigre fond sur
un enfant endormi. — Qu'est-ce que c'est que cela ? dit-il en
emportant le trésor et allant se placer à la fenêtre. — Du bon or ! de
l'or! s'écria-t-il. Beaucoup d'or! ça pèse deux livres. Ah! ah!
Charles t'a donné cela contre tes belles pièces. Hein ! pourquoi
ne me l'avoir pas dit? C'eft une bonne affaire, fifille ! Tu es ma
fille, je te reconnais. Eugénie tremblait de tous ses membres.
— N'est-ce pas, ceci est à Charles? reprit le bonhomme.
— Oui, mon père, ce n'est pas à moi. Ce meuble est un dépôt
sacré.
— Ta ! ta ! ta ! il a pris ta fortune, faut te rétablir ton petit trésor.
—Mon père?...
Le bonhomme voulut prendre son couteau pour faire sauter
une plaque d'or, et fut obligé de poser le nécessaire sur une chaise.
Eugénie s'élança pour le ressaisir; mais le tonnelier, qui avait tout
à la fois l'œil à sa fille et au coffret, la repoussa si violemment en
étendant le bras qu'elle alla tomber sur le lit de sa mère.
— Monsieur, monsieur, cria la mère en se dressant sur son lit.
Grandet avait tiré son couteau et s'apprêtait à soulever l'or.
— Mon père, cria Eugénie en se jetant à genoux et marchant
ainsi pour arriver plus près du bonhomme et lever les mains vers
lui, mon père, au nom de tous les Saints et de la Vierge, au nom
du Chriét, qui est mort sur la croix ; au nom de votre salut
éternel, mon père, au nom de ma vie, ne touchez pas à ceci ! Cette
toilette n'est ni à vous ni à moi ; elle est à un malheureux parent
qui me l'a confiée, et je dois la lui rendre intacte.
—Pourquoi la regardais-tu, si c'est un dépôt? Voir, c'est pis
que toucher.
—Mon père, ne la détruisez pas, ou vous me déshonorez.
Mon père, entendez-vous ?
— Monsieur, grâce ! dit la mère.
— Mon père, cria Eugénie d'une voix si éclatante que Nanon
effrayée monta. Eugénie sauta sur un couteau qui était à sa
portée et s'en arma.
— Eh ! bien ? lui dit froidement Grandet en souriant à froid.
— Monsieur, monsieur, vous m'assassinez ! dit la mère.
— Mon père, si votre couteau entame seulement une parcelle
de cet or, je me perce de celui-ci. Vous avez déjà rendu ma mère
mortellement malade, vous tuerez encore votre fille. Allez
maintenant, blessure pour blessure.
Grandet tint son couteau sur le nécessaire, et regarda sa fille
en hésitant.
— En serais-tu donc capable, Eugénie ? dit-il.
— Oui, monsieur, dit la mère.
— Elle le ferait comme elle le dit, cria Nanon. Soyez donc
raisonnable, monsieur, une fois dans votre vie. Le tonnelier
regarda l'or et sa fille alternativement pendant un instant.
Madame Grandet s'évanouit. —Là, voyez-vous, mon cher
monsieur ? Madame se meurt, cria Nanon.
—Tiens, ma fille, ne nous brouillons pas pour un coffre.
Prends donc ! s'écria vivement le tonnelier en jetant la toilette
sur le lit. — Toi, Nanon, va chercher monsieur Bergerin. — Allons,
la mère, dit-il en baisant la main de sa femme, ce n'est rien,
va : nous avons fait la paix. Pas vrai, fifille ? Plus de pain sec, tu
mangeras tout ce que tu voudras. Ah ! elle ouvre les yeux. Eh !
bien, la mère, mémère, timère, allons donc ! Tiens, vois,
j'embrasse Eugénie. Elle aime son cousin, elle l'épousera si elle veut,
elle lui gardera le petit coffre. Mais vis longtemps, ma pauvre
femme. Allons, remue donc! Écoute, tu auras le plus beau
reposoir qui se soit jamais tait à Saumur.
— Mon Dieu, pouvez-vous traiter ainsi votre femme et votre
enfant ! dit d'une voix faible madame Grandet.
— Je ne le ferai plus, plus, cria le tonnelier. Tu vas voir, ma
pauvre femme. Il alla à son cabinet, et revint avec une poignée
de louis qu'il éparpilla sur le lit. —Tiens, Eugénie, tiens, ma
femme, voilà pour vous, dit-il en maniant les louis. Allons,
égaie-toi, ma femme ; porte-toi bien, tu ne manqueras de rien,
ni Eugénie non plus. Voilà cent louis d'or pour elle. Tu ne les
donneras pas, Eugénie, ceux-là, hein ?
Madame Grandet et sa fille se regardèrent étonnées.
— Reprenez-les, mon père ; nous n'avons besoin que de votre
tendresse.
— Eh ! bien, c'eft ça, dit-il en empochant les louis, vivons
comme de bons amis. Descendons tous dans la salle pour dîner,
pour jouer au loto tous les soirs à deux sous. Faites vos farces !
Hem, ma femme ?
—Hélas! je le voudrais bien, puisque cela peut vous être
agréable, dit la mourante ; mais je ne saurais me lever.
— Pauvre mère, dit le tonnelier, tu ne sais pas combien je
t'aime. Et toi, ma fille ! Il la serra, l'embrassa.
Oh ! comme c'est bon d'embrasser sa fille après une brouille! ma fifiiïe!