Eugénie Grandet - page 31



Tous les matins, aussitôt que son père était sorti, elle venait au chevet du lit de sa
mère, et là, Nanon lui apportait son déjeuner. Mais la pauvre
Eugénie, triste et souffrante des souffrances de sa mère, en
montrait le visage à Nanon par un geste muet, pleurait et osait
parler de son cousin. Madame Grandet, la première, était forcée de
lui dire : « Où est-il !Pourquoi n'écrit-t-il» pas? »
La mère et la fille ignoraient complètement les distances.
— Pensons à lui, ma mère, répondait Eugénie, et n'en parlons
pas. Vous souffrez ; vous avant tout.
Tout c'était lui.
Mes enfants, disait madame Grandet, je ne regrette point la
vie. Dieu m'a protégée en me faisant envisager avec joie le terme
de mes misères.
Les paroles de cette femme étaient constamment saintes et
chrétiennes. Quand, au moment de déjeuner près d'elle, son mari
venait se promener dans sa chambre, elle lui dit, pendant les
premiers mois de l'année, les mêmes discours, répétés avec une
douceur angélique, mais avec la fermeté d'une femme à qui une mort
prochaine donnait le courage qui lui avait manqué pendant sa vie.
— Monsieur, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à
ma santé, lui répondait-elle quand il lui avait fait la plus banale
des demandes ; mais si vous voulez rendre mes derniers moments
moins amers et alléger mes douleurs, rendez vos bonnes grâces à
notre fille ; montrez-vous chrétien, époux et père.
En entendant ces mots, Grandet s'asseyait près du lit et agissait
comme un homme, qui, voyant venir une averse, se met
tranquillement à l'abri sous une porte cochère : il écoutait silencieusement
sa femme, et ne répondait rien. Quand les plus
touchantes, les plus tendres, les plus religieuses supplications lui
avaient été adressées, il disait : « Tu es un peu pâlotte aujourd'hui,
ma pauvre femme ». L'oubli le plus complet de sa fille
semblait être gravé sur son front de grès, sur ses lèvres serrées. Il
n'était même pas ému par les larmes que ses vagues réponses,
dont les termes étaient à peine variés, faisaient couler le long du
blanc visage de sa femme.
— Que Dieu vous pardonne, monsieur, disait-elle, comme je
vous pardonne moi-même. Vous aurez un jour besoin d'indulgence.
Depuis la maladie de sa femme, il n'avait plus osé se servir de
son terrible : ta, ta, ta, ta, ta ! Mais aussi son despotisme n'était-il
pas désarmé par cet ange de douceur, dont la laideur disparaissait
de jour en jour, chassée par l'expression des qualités
morales qui venaient fleurir sur sa face. Elle était tout âme. Le
génie de la prière semblait purifier, amoindrir les traits les plus
grossiers de sa figure, et la faisait resplendir. Qui n'a pas observé
le phénomène de cette transfiguration sur de saints visages où les
habitudes de l'âme finissent par triompher des traits les plus
rudement contournés, en leur imprimant l'animation
particulière due à la noblesse et à la pureté des pensées élevées ! Le
spectacle de cette transformation accomplie par les souffrances
qui consumaient les lambeaux de l'être humain dans cette
femme agissait, quoique faiblement, sur le vieux tonnelier dont
le caractère resta de bronze. Si sa parole ne fut plus dédaigneuse,
un imperturbable silence, qui sauvait sa supériorité de père de
famille, domina sa conduite. Sa fidèle Nanon paraissait-elle au
marché, soudain quelques lazzis, quelques plaintes sur son
maître lui sifflaient aux oreilles; mais, quoique l'opinion
publique condamnât hautement le père Grandet, la servante le
défendait par orgueil pour la maison.
— Eh ! bien, disait-elle aux détracteurs du bonhomme, est-ce
que nous ne devenons pas tous plus durs en vieillissant?
Pourquoi ne voulez-vous pas qu'il se racornisse un peu, cet homme ?
Taisez donc vos menteries. Mademoiselle vit comme une reine.
Elle est seule, eh ! bien, c'est son goût. D'ailleurs, mes maîtres
ont des raisons majeures.
Enfin, un soir, vers la fin du printemps, madame Grandet,
dévorée par le chagrin, encore plus que par la maladie, n'ayant
pas réussi, malgré ses prières, à réconcilier Eugénie et son père,
confia ses peines secrètes aux Cruchot.
—Mettre une fille de vingt-trois ans au pain et à l'eau?...
s'écria le président de Bonfons, et sans motif; mais cela
constitue des sévices tortionnaires; elle peut protéger contre, et tant dans
que sur...
— Allons, mon neveu, dit le notaire, laissez votre baragouin
de palais. Soyez tranquille, madame, je ferai finir cette réclusion
dès demain.
En entendant parler d'elle, Eugénie sortit de sa chambre.
— Messieurs, dit-elle en s'avançant par un mouvement plein
de fierté, je vous prie de ne pas vous occuper de cette affaire.
Mon père est maître chez lui. Tant que j'habiterai sa maison, je
dois lui obéir. Sa conduite ne saurait être soumise à l'approbation
ni à la désapprobation du monde, il n'en est comptable
qu'à Dieu. Je réclame de votre amitié le plus profond silence à
cet égard. Blâmer mon père serait attaquer notre propre
considération. Je vous sais gré, messieurs, de l'intérêt que vous me
témoignez; mais vous m'obligeriez davantage si vous vouliez
faire cesser les bruits offensants qui courent par la ville, et des-
quels j'ai été instruite par hasard.
— Elle a raison, dit madame Grandet.
— Mademoiselle, la meilleure manière d'empêcher le monde
de jaser est de vous faire rendre la liberté, lui répondit
respectueusement le vieux notaire frappé de la beauté que la retraite,
la mélancolie et l'amour avaient imprimée à Eugénie.
— Eh ! bien, ma fille, laisse à monsieur Cruchot le soin
d'arranger cette affaire, puisqu'il répond du succès. Il connaît ton
père et sait comment il faut le prendre. Si tu veux me voir
heureuse pendant le peu de temps qui me refte à vivre, il faut, à tout
prix, que ton père et toi vous soyez réconciliés.
Le lendemain, suivant une habitude prise par Grandet depuis
la réclusion d'Eugénie, il vint faire un certain nombre de tours
dans son petit jardin. Il avait pris pour cette promenade le
moment où Eugénie se peignait. Quand le bonhomme arrivait au
gros noyer, il se cachait derrière le tronc de l'arbre, restait pendant
quelques instants à contempler les longs cheveux de sa fille,
et flottait sans doute entre les pensées que lui suggérait la ténacité
de son caractère et le désir d'embrasser son enfant. Souvent
il demeurait assis sur le petit banc de bois pourri où Charles et
Eugénie s'étaient juré un éternel amour, pendant qu'elle regardait
aussi son père à la dérobée ou dans son miroir. S'il se levait
et recommençait sa promenade, elle s'asseyait complaisamment
à la fenêtre et se mettait à examiner le pan de mur où pendaient
les plus jolies fleurs, d'où sortaient, d'entre les crevasses, des
cheveux de Vénus, des liserons et une plante grasse, jaune ou
blanche, un sedum très abondant dans les vignes à Saumur et à
Tours. Maître Cruchot vint de bonne heure et trouva le vieux
vigneron assis par un beau jour de juin sur le petit banc, le dos
appuyé au mur mitoyen, occupé à voir sa fille.
—Qu'y a-t-il pour votre service, maître Cruchot? dit-il en
apercevant le notaire.
— Je viens vous parler d'affaires.
— Ah ! ah ! avez-vous un peu d'or à me donner contre des
écus?
— Non, non, il ne s'agit pas d'argent, mais de votre fille
Eugénie. Tout le monde parle d'elle et de vous.
— De quoi se mêîe-t-on ? Charbonnier est maître chez lui.
— D'accord, le charbonnier est maître de se tuer aussi, ou, ce
qui est pis, de jeter son argent par les fenêtres.
— Comment cela ?
— Eh ! mais votre femme est très malade, mon ami. Vous
devriez même consulter monsieur Bergerin, elle est en danger
de mort. Si elle venait à mourir sans avoir été soignée comme il
faut, vous ne seriez pas tranquille, je le crois.
— Ta ! ta ! ta ! ta 5 vous savez ce qu'a ma femme ! Ces médecins,
une fois qu'ils ont mis le pied chez vous, ils viennent des
cinq à six fois par jour.
— Enfin, Grandet, vous ferez comme vous l'entendrez. Nous
sommes de vieux amis; il n'y a pas, dans tout Saumur, un
homme qui prenne plus que moi d'intérêt à ce qui vous
concerne; j'ai donc dû vous dire cela. Maintenant, arrive qui
plante, vous êtes majeur, vous savez vous conduire, allez. Ceci
n'est d'ailleurs pas l'affaire qui m'amène. Il s'agit de quelque
chose de plus grave pour vous, peut-être. Après tout, vous
n'avez pas envie de tuer votre femme, elle vous est trop utile.
Songez donc à : la situation où vous seriez, vis-à-vis votre fille,
si madame Grandet mourait. Vous devriez des comptes à
Eugénie, puisque vous êtes commun en biens avec votre
femme. Votre fille sera en droit de réclamer le partage de votre
fortune, de faire vendre Froidfond. Enfin, elle succède à sa
mère, de qui vous ne pouvez pas hériter.
Ces paroles furent un coup de foudre pour le bonhomme,
qui n'était pas aussi fort en législation qu'il pouvait l'être en
commerce. Il n'avait jamais pensé à une licitation.
— Ainsi je vous engage à la traiter avec douceur, dit Cruchot
en terminant.
— Mais savez-vous ce qu'elle a fait, Cruchot !
— Quoi ? dit le notaire curieux de recevoir une confidence du
père Grandet et de connaître la cause de la querelle.
— Elle a donné son or.
— Eh ! bien, était-il à elle ? demanda le notaire.
— Ils me disent tous cela ! dit le bonhomme en laissant tomber
ses bras par un mouvement tragique.
—Allez-vous, pour une misère, reprit Cruchot, mettre des
entraves aux concessions que vous lui demanderez de vous faire
à la mort de sa mère ?