Tous les matins, aussitôt que son père était sorti, elle venait au chevet du lit de sa
|
mère, et là, Nanon lui apportait son déjeuner. Mais la pauvre
|
Eugénie, triste et souffrante des souffrances de sa mère, en
|
montrait le visage à Nanon par un geste muet, pleurait et osait
|
parler de son cousin. Madame Grandet, la première, était forcée de
|
lui dire : « Où est-il !Pourquoi n'écrit-t-il» pas? »
|
La mère et la fille ignoraient complètement les distances.
|
— Pensons à lui, ma mère, répondait Eugénie, et n'en parlons
|
pas. Vous souffrez ; vous avant tout.
|
Tout c'était lui.
|
— Mes enfants, disait madame Grandet, je ne regrette point la
|
vie. Dieu m'a protégée en me faisant envisager avec joie le terme
|
de mes misères.
|
Les paroles de cette femme étaient constamment saintes et
|
chrétiennes. Quand, au moment de déjeuner près d'elle, son mari
|
venait se promener dans sa chambre, elle lui dit, pendant les
|
premiers mois de l'année, les mêmes discours, répétés avec une
|
douceur angélique, mais avec la fermeté d'une femme à qui une mort
|
prochaine donnait le courage qui lui avait manqué pendant sa vie.
|
— Monsieur, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à
|
ma santé, lui répondait-elle quand il lui avait fait la plus banale
|
des demandes ; mais si vous voulez rendre mes derniers moments
|
moins amers et alléger mes douleurs, rendez vos bonnes grâces à
|
notre fille ; montrez-vous chrétien, époux et père.
|
En entendant ces mots, Grandet s'asseyait près du lit et agissait
|
comme un homme, qui, voyant venir une averse, se met
|
tranquillement à l'abri sous une porte cochère : il écoutait silencieusement
|
sa femme, et ne répondait rien. Quand les plus
|
touchantes, les plus tendres, les plus religieuses supplications lui
|
avaient été adressées, il disait : « Tu es un peu pâlotte aujourd'hui,
|
ma pauvre femme ». L'oubli le plus complet de sa fille
|
semblait être gravé sur son front de grès, sur ses lèvres serrées. Il
|
n'était même pas ému par les larmes que ses vagues réponses,
|
dont les termes étaient à peine variés, faisaient couler le long du
|
blanc visage de sa femme.
|
— Que Dieu vous pardonne, monsieur, disait-elle, comme je
|
vous pardonne moi-même. Vous aurez un jour besoin d'indulgence.
|
Depuis la maladie de sa femme, il n'avait plus osé se servir de
|
son terrible : ta, ta, ta, ta, ta ! Mais aussi son despotisme n'était-il
|
pas désarmé par cet ange de douceur, dont la laideur disparaissait
|
de jour en jour, chassée par l'expression des qualités
|
morales qui venaient fleurir sur sa face. Elle était tout âme. Le
|
génie de la prière semblait purifier, amoindrir les traits les plus
|
grossiers de sa figure, et la faisait resplendir. Qui n'a pas observé
|
le phénomène de cette transfiguration sur de saints visages où les
|
habitudes de l'âme finissent par triompher des traits les plus
|
rudement contournés, en leur imprimant l'animation
|
particulière due à la noblesse et à la pureté des pensées élevées ! Le
|
spectacle de cette transformation accomplie par les souffrances
|
qui consumaient les lambeaux de l'être humain dans cette
|
femme agissait, quoique faiblement, sur le vieux tonnelier dont
|
le caractère resta de bronze. Si sa parole ne fut plus dédaigneuse,
|
un imperturbable silence, qui sauvait sa supériorité de père de
|
famille, domina sa conduite. Sa fidèle Nanon paraissait-elle au
|
marché, soudain quelques lazzis, quelques plaintes sur son
|
maître lui sifflaient aux oreilles; mais, quoique l'opinion
|
publique condamnât hautement le père Grandet, la servante le
|
défendait par orgueil pour la maison.
|
— Eh ! bien, disait-elle aux détracteurs du bonhomme, est-ce
|
que nous ne devenons pas tous plus durs en vieillissant?
|
Pourquoi ne voulez-vous pas qu'il se racornisse un peu, cet homme ?
|
Taisez donc vos menteries. Mademoiselle vit comme une reine.
|
Elle est seule, eh ! bien, c'est son goût. D'ailleurs, mes maîtres
|
ont des raisons majeures.
|
Enfin, un soir, vers la fin du printemps, madame Grandet,
|
dévorée par le chagrin, encore plus que par la maladie, n'ayant
|
pas réussi, malgré ses prières, à réconcilier Eugénie et son père,
|
confia ses peines secrètes aux Cruchot.
|
—Mettre une fille de vingt-trois ans au pain et à l'eau?...
|
s'écria le président de Bonfons, et sans motif; mais cela
|
constitue des sévices tortionnaires; elle peut protéger contre, et tant dans
|
que sur...
|
— Allons, mon neveu, dit le notaire, laissez votre baragouin
|
de palais. Soyez tranquille, madame, je ferai finir cette réclusion
|
dès demain.
|
En entendant parler d'elle, Eugénie sortit de sa chambre.
|
— Messieurs, dit-elle en s'avançant par un mouvement plein
|
de fierté, je vous prie de ne pas vous occuper de cette affaire.
|
Mon père est maître chez lui. Tant que j'habiterai sa maison, je
|
dois lui obéir. Sa conduite ne saurait être soumise à l'approbation
|
ni à la désapprobation du monde, il n'en est comptable
|
qu'à Dieu. Je réclame de votre amitié le plus profond silence à
|
cet égard. Blâmer mon père serait attaquer notre propre
|
considération. Je vous sais gré, messieurs, de l'intérêt que vous me
|
témoignez; mais vous m'obligeriez davantage si vous vouliez
|
faire cesser les bruits offensants qui courent par la ville, et des-
|
quels j'ai été instruite par hasard.
|
— Elle a raison, dit madame Grandet.
|
— Mademoiselle, la meilleure manière d'empêcher le monde
|
de jaser est de vous faire rendre la liberté, lui répondit
|
respectueusement le vieux notaire frappé de la beauté que la retraite,
|
la mélancolie et l'amour avaient imprimée à Eugénie.
|
— Eh ! bien, ma fille, laisse à monsieur Cruchot le soin
|
d'arranger cette affaire, puisqu'il répond du succès. Il connaît ton
|
père et sait comment il faut le prendre. Si tu veux me voir
|
heureuse pendant le peu de temps qui me refte à vivre, il faut, à tout
|
prix, que ton père et toi vous soyez réconciliés.
|
Le lendemain, suivant une habitude prise par Grandet depuis
|
la réclusion d'Eugénie, il vint faire un certain nombre de tours
|
dans son petit jardin. Il avait pris pour cette promenade le
|
moment où Eugénie se peignait. Quand le bonhomme arrivait au
|
gros noyer, il se cachait derrière le tronc de l'arbre, restait pendant
|
quelques instants à contempler les longs cheveux de sa fille,
|
et flottait sans doute entre les pensées que lui suggérait la ténacité
|
de son caractère et le désir d'embrasser son enfant. Souvent
|
il demeurait assis sur le petit banc de bois pourri où Charles et
|
Eugénie s'étaient juré un éternel amour, pendant qu'elle regardait
|
aussi son père à la dérobée ou dans son miroir. S'il se levait
|
et recommençait sa promenade, elle s'asseyait complaisamment
|
à la fenêtre et se mettait à examiner le pan de mur où pendaient
|
les plus jolies fleurs, d'où sortaient, d'entre les crevasses, des
|
cheveux de Vénus, des liserons et une plante grasse, jaune ou
|
blanche, un sedum très abondant dans les vignes à Saumur et à
|
Tours. Maître Cruchot vint de bonne heure et trouva le vieux
|
vigneron assis par un beau jour de juin sur le petit banc, le dos
|
appuyé au mur mitoyen, occupé à voir sa fille.
|
—Qu'y a-t-il pour votre service, maître Cruchot? dit-il en
|
apercevant le notaire.
|
— Je viens vous parler d'affaires.
|
— Ah ! ah ! avez-vous un peu d'or à me donner contre des
|
écus?
|
— Non, non, il ne s'agit pas d'argent, mais de votre fille
|
Eugénie. Tout le monde parle d'elle et de vous.
|
— De quoi se mêîe-t-on ? Charbonnier est maître chez lui.
|
— D'accord, le charbonnier est maître de se tuer aussi, ou, ce
|
qui est pis, de jeter son argent par les fenêtres.
|
— Comment cela ?
|
— Eh ! mais votre femme est très malade, mon ami. Vous
|
devriez même consulter monsieur Bergerin, elle est en danger
|
de mort. Si elle venait à mourir sans avoir été soignée comme il
|
faut, vous ne seriez pas tranquille, je le crois.
|
— Ta ! ta ! ta ! ta 5 vous savez ce qu'a ma femme ! Ces médecins,
|
une fois qu'ils ont mis le pied chez vous, ils viennent des
|
cinq à six fois par jour.
|
— Enfin, Grandet, vous ferez comme vous l'entendrez. Nous
|
sommes de vieux amis; il n'y a pas, dans tout Saumur, un
|
homme qui prenne plus que moi d'intérêt à ce qui vous
|
concerne; j'ai donc dû vous dire cela. Maintenant, arrive qui
|
plante, vous êtes majeur, vous savez vous conduire, allez. Ceci
|
n'est d'ailleurs pas l'affaire qui m'amène. Il s'agit de quelque
|
chose de plus grave pour vous, peut-être. Après tout, vous
|
n'avez pas envie de tuer votre femme, elle vous est trop utile.
|
Songez donc à : la situation où vous seriez, vis-à-vis votre fille,
|
si madame Grandet mourait. Vous devriez des comptes à
|
Eugénie, puisque vous êtes commun en biens avec votre
|
femme. Votre fille sera en droit de réclamer le partage de votre
|
fortune, de faire vendre Froidfond. Enfin, elle succède à sa
|
mère, de qui vous ne pouvez pas hériter.
|
Ces paroles furent un coup de foudre pour le bonhomme,
|
qui n'était pas aussi fort en législation qu'il pouvait l'être en
|
commerce. Il n'avait jamais pensé à une licitation.
|
— Ainsi je vous engage à la traiter avec douceur, dit Cruchot
|
en terminant.
|
— Mais savez-vous ce qu'elle a fait, Cruchot !
|
— Quoi ? dit le notaire curieux de recevoir une confidence du
|
père Grandet et de connaître la cause de la querelle.
|
— Elle a donné son or.
|
— Eh ! bien, était-il à elle ? demanda le notaire.
|
— Ils me disent tous cela ! dit le bonhomme en laissant tomber
|
ses bras par un mouvement tragique.
|
—Allez-vous, pour une misère, reprit Cruchot, mettre des
|
entraves aux concessions que vous lui demanderez de vous faire
|
à la mort de sa mère ?
|