Eugénie Grandet - page 30



— Elle n'a plus de père, dit le tonnelier. Est-ce bien vous et
moi, madame Grandet, qui avons fait une fille désobéissante
comme l'est celle-là ? Jolie éducation, et religieuse surtout. Hé !
bien, vous n'êtes pas dans votre chambre. Allons, en prison, en
prison, mademoiselle.
— Voulez-vous me priver de ma fille, monsieur? dit madame
Grandet en montrant un visage rougi par la fièvre.
— Si vous la voulez garder, emportez-la, videz-moi toutes
deux la maison. Tonnerre, où est l'or, qu'est devenu l'or?
Eugénie se leva, lança un regard d'orgueil sur son père, et
rentra dans sa chambre, à laquelle le bonhomme donna un tour
de clef
— Nanon, cria-t-il, éteins le feu de la salle. Et il vint s'asseoir
sur un fauteuil au coin de la cheminée de sa femme, en lui
disant : « Elle l'a donné sans doute à ce misérable séducteur de
Charles, qui n'en voulait qu'à notre argent ».
Madame Grandet trouva, dans le danger qui menaçait sa fille
et dans son sentiment pour elle, assez de force pour demeurer
en apparence froide, muette et sourde.
— Je ne savais rien de tout ceci, répondit-elle en se tournant
du côté de la ruelle pour ne pas subir les regards étincelants
de son mari. Je souffre tant de votre violence, que si j'en
crois mes pressentiments, je ne sortirai d'ici que les pieds en
avant. Vous auriez dû m'épargner en ce moment, monsieur,
moi qui ne vous ai jamais causé de chagrin, du moins, je le
pense. Votre fille vous aime, je la crois innocente autant que
l'enfant qui naît ; ainsi ne lui faites pas de peine, révoquez votre
arrêt. Le froid est bien vif, vous pouvez être cause de quelque
grave maladie.
—Je ne la verrai ni ne lui parlerai. Elle restera dans sa
chambre au pain et à l'eau jusqu'à ce qu'elle ait satisfait son
père. Que diable, un chef de famille doit savoir où va l'or de sa
maison. Elle possédait les seules roupies qui fussent en France
peut-être, puis des génovines, des ducats de Hollande.
—Monsieur, Eugénie est notre unique enfant et quand
même elle les aurait jetés à l'eau...
—À l'eau? cria le bonhomme, à l'eau! Vous êtes folle,
madame Grandet. Ce que j'ai dit est dit, vous le savez. Si vous
voulez avoir la paix au logis, confessez votre fille, tirez-lui les
vers du nez ? les femmes s'entendent mieux entre elles à ça que
nous autres. Quoi qu'elle ait pu faire, je ne la mangerai point.
A-t-clle peur de moi ? Quand elle aurait doré son cousin de la
tête aux pieds, il est en pleine mer, hein ! nous ne pouvons pas
courir après...
— Eh! bien, monsieur? Excitée par la crise nerveuse où elle se
trouvait, ou par le malheur de sa fille qui développait sa tendresse
et son intelligence, la perspicacité de madame Grandet lui fit
apercevoir un mouvement terrible dans la loupe de son mari, au
moment où elle répondait; elle changea d'idée sans changer de ton.
— Eh ! bien, monsieur, ai-je plus d'empire sur elle que vous n'en
avez ? Elle ne m'a rien dit, elle tient de vous.
— Tudieu ! comme vous avez la langue pendue ce matin ! Ta,
ta, ta, ta, vous me narguez, je crois. Vous vous entendez peut-être
avec elle.
Il regarda sa femme fixement.
— En vérité, monsieur Grandet, si vous voulez me tuer, vous
n'avez qu'à continuer ainsi. Je vous le dis, monsieur, et, dût-il
m'en coûter la vie, je vous le répéterais encore : vous avez tort
envers votre fille, elle est plus raisonnable que vous ne l'êtes. Cet
argent lui appartenait, elle n'a pu qu'en faire un bel usage, et Dieu
seul a le droit de connaître nos bonnes œuvres. Monsieur, je vous
en supplie, rendez vos bonnes grâces à Eugénie !... Vous amoindrirez
ainsi l'effet du coup que m'a porté votre colère, et vous me
sauverez peut-être la vie. Ma fille, monsieur, rendez-moi ma fille.
— Je décampe, dit-il. Ma maison n'est pas tenable, la mère et la
fille raisonnent et parlent comme si... Brooouh! Pouah! Vous
m'avez donné de cruelles étrennes. Eugénie, cria-t-iî. Oui, oui,
pleurez ! Ce que vous faites vous causera des remords, entendez-
vous. À quoi donc vous sert de manger le bon Dieu six fois tous
les trois mois si vous donnez l'or de votre père en cachette à un
fainéant qui vous dévorera votre cœur quand vous n'aurez plus
que ça à lui prêter ? Vous verrez ce que vaut votre Charles avec ses
bottes de maroquin et son air de n'y pas toucher. Il n'a ni cœur
ni âme, puisqu'il ose emporter le trésor d'une pauvre fille sans
l'agrément des parents.
Quand la porte de la rue fut fermée, Eugénie sortit de sa
chambre et vint près de sa mère.
— Vous avez bien du courage pour votre fille, lui dit-elle.
—Vois-tu, mon enfant, où nous mènent les choses illicites?...
tu m'as fait faire un mensonge.
— Oh ! je demanderai à Dieu de m'en punir seule.
— C'est-y vrai, dit Nanon effarée en arrivant, que voilà
mademoiselle au pain et à l'eau pour le reste des jours?
— Qu'est-ce que cela fait, Nanon ? dit tranquillement Eugénie.
— Ah ! pus souvent que je mangerai de la frippe quand la fille
de la maison mange du pain sec. Non, non.
— Pas un mot de tout ça, Nanon, dit Eugénie.
— J'aurai la goule morte, mais vous verrez.
Grandet dîna seul pour la première fois depuis vingt-quatre ans.
—Vous voilà donc veuf, monsieur, lui dit Nanon. C'est bien
désagréable d'être veuf avec deux femmes dans sa maison.
— Je ne te parle pas à toi. Tiens ta margoulette ou je te chasse.
Qu'est-ce que tu as dans ta casserole que j'entends bouilloter sur
le fourneau?
— C'est des graisses que je fonds...
— Il viendra du monde ce soir, allume le feu.
Les Cruchot, madame des Grassins et son fils arrivèrent à huit
heures, et s'étonnèrent de ne voir ni madame Grandet ni sa fille.
—Ma femme est un peu indisposée. Eugénie est auprès
d'elle, répondit le vieux vigneron, dont la figure ne trahit
aucune émotion.
Au bout d'une heure employée en conversations insignifiantes,
madame des Grassins, qui était montée faire sa visite à madame
Grandet, descendit, et chacun lui demanda : « Comment va madame
Grandet? »
— Mais, pas bien du tout, du tout, dit-elle. L'état de sa santé
me paraît vraiment inquiétant. À son âge, il faut prendre les plus
grandes précautions, papa Grandet.
—Nous verrons cela, répondit le vigneron d'un air distrait.
Chacun lui souhaita le bonsoir. Quand les Cruchot furent dans
la rue, madame des Grassins leur dit : « II y a quelque chose de
nouveau chez les Grandet. La mère est très mal sans seulement
qu'elle s'en doute. La fille a les yeux rouges comme quelqu'un qui
a pleuré longtemps. Voudraient-ils la marier contre son gré? »
Lorsque le vigneron fut couché, Nanon vint en chaussons à pas
muets chez Eugénie, et lui découvrit un pâté fait à la casserole.
—Tenez, mademoiselle, dit la bonne fille, Comoiller m'a
donné un lièvre. Vous mangez si peu, que ce pâté vous durera
bien huit jours ; et, par la gelée, il ne risquera point de se gâter. Au
moins, vous ne demeurerez pas au pain sec. C'est que ça n'est
point sain du tout.
— Pauvre Nanon, dit Eugénie en lui serrant la main.
— Je l'ai fait ben bon, bcn délicat, et »7ne s'en est point aperçu.
J'ai pris le lard, le laurier, tout sur mes six francs; j'en suis ben la
maîtresse. Puis la servante se sauva, croyant entendre Grandet.
Pendant quelques mois, le vigneron vint voir constamment sa
femme à des heures différentes dans la journée, sans prononcer le
nom de sa fille sans la voir ni faire à elle la moindre allusion.
Madame Grandet ne quitta point sa chambre, et, de jour en jour,
son état empira. Rien ne fit plier le vieux tonnelier. Il restait
inébranlable, âpre et froid comme une pile de granit. Il continua
d'aller et venir selon ses habitudes ; mais il ne bégaya plus, causa
moins, et se montra dans les affaires plus dur qu'il ne l'avait
jamais été. Souvent il lui échappait quelque erreur dans ses
chiffres. — II s'est passé quelque chose chez les Grandet, disaient
les Cruchotins et les Grassinistes. — Qu'cst-il donc arrivé dans la
maison Grandet? fut une question convenue que l'on s'adressait
généralement dans toutes les soirées à Saumur. Eugénie allait aux
offices sous la conduite de Nanon. Au sortir de l'église, si
madame des Grassins lui adressait quelques paroles, elle y répondait
d'une manière évasive et sans satisfaire sa curiosité. Néanmoins il
fut impossible au bout de deux mois de cacher, soit aux trois
Cruchot, soit à madame des Grassins, le secret de la réclusion
d'Eugénie, il y eut un moment où les prétextes manquèrent pour
justifier sa perpétuelle absence. Puis, sans qu'il fût possible de
savoir par qui le secret avait été trahi, toute la ville apprit que
depuis le premier jour de l'an mademoiselle Grandet était, par
l'ordre de son père, enfermée dans sa chambre, au pain et à l'eau,
sans feu; que Nanon lui faisait des friandises, les lui apportait
pendant la nuit; et l'on savait même que la jeune personne ne
pouvait voir et soigner sa mère que pendant le temps où son père
était absent du logis. La conduite de Grandet fut alors jugée très
sévèrement. La ville entière le mit pour ainsi dire hors la loi, se
souvint de ses trahisons, de ses duretés, et l'excommunia. Quand
il passait, chacun se le montrait en chuchotant. Lorsque sa fille
descendait la rue tortueuse pour aller à la messe ou à vêpres,
accompagnée de Nanon, tous les habitants se mettaient aux
fenêtres pour examiner avec curiosité la contenance de la riche
héritière et son visage, où se peignaient une mélancolie et une
douceur angéliques. Sa réclusion, la disgrâce de son père,
n'étaient rien pour elle. Ne voyait-elle pas la mappemonde, le
petit banc, le jardin, le pan de mur, et ne reprenait-elle pas sur ses
lèvres le miel qu'y avaient laissé les baisers de l'amour? Elle
ignora pendant quelque temps les conversations dont elle était
l'objet en ville, tout aussi bien que les ignorait son père.
Religieuse et pure devant Dieu, sa conscience et l'amour l'aidaient à
patiemment supporter la colère et la vengeance paternelles. Mais
une douleur profonde faisait taire toutes les autres douleurs.
Chaque jour, sa mère, douce et tendre créature, qui s'embellis-
sait de l'éclat que jetait son âme en approchant de la tombe, sa
mère dépérissait de jour en jour. Souvent Eugénie se reprochait
d'avoir été la cause innocente de la cruelle, de la lente maladie qui
la dévorait. Ces remords, quoique calmés par sa mère, l'atta-
chaient encore plus étroitement à son amour.