— Elle n'a plus de père, dit le tonnelier. Est-ce bien vous et
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moi, madame Grandet, qui avons fait une fille désobéissante
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comme l'est celle-là ? Jolie éducation, et religieuse surtout. Hé !
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bien, vous n'êtes pas dans votre chambre. Allons, en prison, en
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prison, mademoiselle.
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— Voulez-vous me priver de ma fille, monsieur? dit madame
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Grandet en montrant un visage rougi par la fièvre.
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— Si vous la voulez garder, emportez-la, videz-moi toutes
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deux la maison. Tonnerre, où est l'or, qu'est devenu l'or?
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Eugénie se leva, lança un regard d'orgueil sur son père, et
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rentra dans sa chambre, à laquelle le bonhomme donna un tour
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de clef
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— Nanon, cria-t-il, éteins le feu de la salle. Et il vint s'asseoir
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sur un fauteuil au coin de la cheminée de sa femme, en lui
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disant : « Elle l'a donné sans doute à ce misérable séducteur de
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Charles, qui n'en voulait qu'à notre argent ».
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Madame Grandet trouva, dans le danger qui menaçait sa fille
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et dans son sentiment pour elle, assez de force pour demeurer
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en apparence froide, muette et sourde.
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— Je ne savais rien de tout ceci, répondit-elle en se tournant
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du côté de la ruelle pour ne pas subir les regards étincelants
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de son mari. Je souffre tant de votre violence, que si j'en
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crois mes pressentiments, je ne sortirai d'ici que les pieds en
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avant. Vous auriez dû m'épargner en ce moment, monsieur,
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moi qui ne vous ai jamais causé de chagrin, du moins, je le
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pense. Votre fille vous aime, je la crois innocente autant que
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l'enfant qui naît ; ainsi ne lui faites pas de peine, révoquez votre
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arrêt. Le froid est bien vif, vous pouvez être cause de quelque
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grave maladie.
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—Je ne la verrai ni ne lui parlerai. Elle restera dans sa
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chambre au pain et à l'eau jusqu'à ce qu'elle ait satisfait son
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père. Que diable, un chef de famille doit savoir où va l'or de sa
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maison. Elle possédait les seules roupies qui fussent en France
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peut-être, puis des génovines, des ducats de Hollande.
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—Monsieur, Eugénie est notre unique enfant et quand
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même elle les aurait jetés à l'eau...
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—À l'eau? cria le bonhomme, à l'eau! Vous êtes folle,
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madame Grandet. Ce que j'ai dit est dit, vous le savez. Si vous
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voulez avoir la paix au logis, confessez votre fille, tirez-lui les
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vers du nez ? les femmes s'entendent mieux entre elles à ça que
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nous autres. Quoi qu'elle ait pu faire, je ne la mangerai point.
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A-t-clle peur de moi ? Quand elle aurait doré son cousin de la
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tête aux pieds, il est en pleine mer, hein ! nous ne pouvons pas
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courir après...
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— Eh! bien, monsieur? Excitée par la crise nerveuse où elle se
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trouvait, ou par le malheur de sa fille qui développait sa tendresse
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et son intelligence, la perspicacité de madame Grandet lui fit
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apercevoir un mouvement terrible dans la loupe de son mari, au
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moment où elle répondait; elle changea d'idée sans changer de ton.
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— Eh ! bien, monsieur, ai-je plus d'empire sur elle que vous n'en
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avez ? Elle ne m'a rien dit, elle tient de vous.
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— Tudieu ! comme vous avez la langue pendue ce matin ! Ta,
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ta, ta, ta, vous me narguez, je crois. Vous vous entendez peut-être
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avec elle.
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Il regarda sa femme fixement.
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— En vérité, monsieur Grandet, si vous voulez me tuer, vous
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n'avez qu'à continuer ainsi. Je vous le dis, monsieur, et, dût-il
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m'en coûter la vie, je vous le répéterais encore : vous avez tort
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envers votre fille, elle est plus raisonnable que vous ne l'êtes. Cet
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argent lui appartenait, elle n'a pu qu'en faire un bel usage, et Dieu
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seul a le droit de connaître nos bonnes œuvres. Monsieur, je vous
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en supplie, rendez vos bonnes grâces à Eugénie !... Vous amoindrirez
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ainsi l'effet du coup que m'a porté votre colère, et vous me
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sauverez peut-être la vie. Ma fille, monsieur, rendez-moi ma fille.
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— Je décampe, dit-il. Ma maison n'est pas tenable, la mère et la
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fille raisonnent et parlent comme si... Brooouh! Pouah! Vous
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m'avez donné de cruelles étrennes. Eugénie, cria-t-iî. Oui, oui,
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pleurez ! Ce que vous faites vous causera des remords, entendez-
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vous. À quoi donc vous sert de manger le bon Dieu six fois tous
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les trois mois si vous donnez l'or de votre père en cachette à un
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fainéant qui vous dévorera votre cœur quand vous n'aurez plus
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que ça à lui prêter ? Vous verrez ce que vaut votre Charles avec ses
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bottes de maroquin et son air de n'y pas toucher. Il n'a ni cœur
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ni âme, puisqu'il ose emporter le trésor d'une pauvre fille sans
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l'agrément des parents.
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Quand la porte de la rue fut fermée, Eugénie sortit de sa
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chambre et vint près de sa mère.
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— Vous avez bien du courage pour votre fille, lui dit-elle.
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—Vois-tu, mon enfant, où nous mènent les choses illicites?...
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tu m'as fait faire un mensonge.
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— Oh ! je demanderai à Dieu de m'en punir seule.
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— C'est-y vrai, dit Nanon effarée en arrivant, que voilà
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mademoiselle au pain et à l'eau pour le reste des jours?
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— Qu'est-ce que cela fait, Nanon ? dit tranquillement Eugénie.
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— Ah ! pus souvent que je mangerai de la frippe quand la fille
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de la maison mange du pain sec. Non, non.
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— Pas un mot de tout ça, Nanon, dit Eugénie.
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— J'aurai la goule morte, mais vous verrez.
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Grandet dîna seul pour la première fois depuis vingt-quatre ans.
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—Vous voilà donc veuf, monsieur, lui dit Nanon. C'est bien
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désagréable d'être veuf avec deux femmes dans sa maison.
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— Je ne te parle pas à toi. Tiens ta margoulette ou je te chasse.
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Qu'est-ce que tu as dans ta casserole que j'entends bouilloter sur
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le fourneau?
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— C'est des graisses que je fonds...
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— Il viendra du monde ce soir, allume le feu.
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Les Cruchot, madame des Grassins et son fils arrivèrent à huit
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heures, et s'étonnèrent de ne voir ni madame Grandet ni sa fille.
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—Ma femme est un peu indisposée. Eugénie est auprès
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d'elle, répondit le vieux vigneron, dont la figure ne trahit
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aucune émotion.
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Au bout d'une heure employée en conversations insignifiantes,
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madame des Grassins, qui était montée faire sa visite à madame
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Grandet, descendit, et chacun lui demanda : « Comment va madame
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Grandet? »
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— Mais, pas bien du tout, du tout, dit-elle. L'état de sa santé
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me paraît vraiment inquiétant. À son âge, il faut prendre les plus
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grandes précautions, papa Grandet.
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—Nous verrons cela, répondit le vigneron d'un air distrait.
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Chacun lui souhaita le bonsoir. Quand les Cruchot furent dans
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la rue, madame des Grassins leur dit : « II y a quelque chose de
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nouveau chez les Grandet. La mère est très mal sans seulement
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qu'elle s'en doute. La fille a les yeux rouges comme quelqu'un qui
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a pleuré longtemps. Voudraient-ils la marier contre son gré? »
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Lorsque le vigneron fut couché, Nanon vint en chaussons à pas
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muets chez Eugénie, et lui découvrit un pâté fait à la casserole.
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—Tenez, mademoiselle, dit la bonne fille, Comoiller m'a
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donné un lièvre. Vous mangez si peu, que ce pâté vous durera
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bien huit jours ; et, par la gelée, il ne risquera point de se gâter. Au
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moins, vous ne demeurerez pas au pain sec. C'est que ça n'est
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point sain du tout.
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— Pauvre Nanon, dit Eugénie en lui serrant la main.
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— Je l'ai fait ben bon, bcn délicat, et »7ne s'en est point aperçu.
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J'ai pris le lard, le laurier, tout sur mes six francs; j'en suis ben la
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maîtresse. Puis la servante se sauva, croyant entendre Grandet.
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Pendant quelques mois, le vigneron vint voir constamment sa
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femme à des heures différentes dans la journée, sans prononcer le
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nom de sa fille sans la voir ni faire à elle la moindre allusion.
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Madame Grandet ne quitta point sa chambre, et, de jour en jour,
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son état empira. Rien ne fit plier le vieux tonnelier. Il restait
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inébranlable, âpre et froid comme une pile de granit. Il continua
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d'aller et venir selon ses habitudes ; mais il ne bégaya plus, causa
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moins, et se montra dans les affaires plus dur qu'il ne l'avait
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jamais été. Souvent il lui échappait quelque erreur dans ses
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chiffres. — II s'est passé quelque chose chez les Grandet, disaient
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les Cruchotins et les Grassinistes. — Qu'cst-il donc arrivé dans la
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maison Grandet? fut une question convenue que l'on s'adressait
|
généralement dans toutes les soirées à Saumur. Eugénie allait aux
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offices sous la conduite de Nanon. Au sortir de l'église, si
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madame des Grassins lui adressait quelques paroles, elle y répondait
|
d'une manière évasive et sans satisfaire sa curiosité. Néanmoins il
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fut impossible au bout de deux mois de cacher, soit aux trois
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Cruchot, soit à madame des Grassins, le secret de la réclusion
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d'Eugénie, il y eut un moment où les prétextes manquèrent pour
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justifier sa perpétuelle absence. Puis, sans qu'il fût possible de
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savoir par qui le secret avait été trahi, toute la ville apprit que
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depuis le premier jour de l'an mademoiselle Grandet était, par
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l'ordre de son père, enfermée dans sa chambre, au pain et à l'eau,
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sans feu; que Nanon lui faisait des friandises, les lui apportait
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pendant la nuit; et l'on savait même que la jeune personne ne
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pouvait voir et soigner sa mère que pendant le temps où son père
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était absent du logis. La conduite de Grandet fut alors jugée très
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sévèrement. La ville entière le mit pour ainsi dire hors la loi, se
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souvint de ses trahisons, de ses duretés, et l'excommunia. Quand
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il passait, chacun se le montrait en chuchotant. Lorsque sa fille
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descendait la rue tortueuse pour aller à la messe ou à vêpres,
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accompagnée de Nanon, tous les habitants se mettaient aux
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fenêtres pour examiner avec curiosité la contenance de la riche
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héritière et son visage, où se peignaient une mélancolie et une
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douceur angéliques. Sa réclusion, la disgrâce de son père,
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n'étaient rien pour elle. Ne voyait-elle pas la mappemonde, le
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petit banc, le jardin, le pan de mur, et ne reprenait-elle pas sur ses
|
lèvres le miel qu'y avaient laissé les baisers de l'amour? Elle
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ignora pendant quelque temps les conversations dont elle était
|
l'objet en ville, tout aussi bien que les ignorait son père.
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Religieuse et pure devant Dieu, sa conscience et l'amour l'aidaient à
|
patiemment supporter la colère et la vengeance paternelles. Mais
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une douleur profonde faisait taire toutes les autres douleurs.
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Chaque jour, sa mère, douce et tendre créature, qui s'embellis-
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sait de l'éclat que jetait son âme en approchant de la tombe, sa
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mère dépérissait de jour en jour. Souvent Eugénie se reprochait
|
d'avoir été la cause innocente de la cruelle, de la lente maladie qui
|
la dévorait. Ces remords, quoique calmés par sa mère, l'atta-
|
chaient encore plus étroitement à son amour.
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