Eugénie Grandet - page 29



Méditation funeste à Eugénie. Aussitôt qu'il entra, les deux
femmes lui souhaitèrent une bonne année, sa fille en lui sautant
au cou et !e câlinant, madame Grandet gravement et avec
dignité.
— Ah ! ah ! mon enfant, dit-il en baisant sa fille sur les joues,
je travaille pour toi, vois-tu?... je veux ton bonheur. Il faut de
l'argent pour être heureux. Sans argent, bernique. Tiens, voilà
un napoléon tout neuf, je l'ai fait venir de Paris. Nom d'un
petit bonhomme, il n'y a pas un grain d'or ici. Il n'y a que toi
qui as de l'or. Montre-moi ton or, fifille.
— Bah ! il fait trop froid ; déjeunons, lui répondit Eugénie.
— Hé ! bien, après, hein ? Ça nous aidera tous à digérer. Ce
gros des Grassins, il nous a envoyé ça tout de même, reprit-il.
Ainsi mangez, mes enfants, ça ne nous coûte rien. Il va bien des
Grassins, je suis content de lui. Le merluchon rend service à
Charles, et gratis encore. Il arrange très bien les affaires de ce
pauvre défunt Grandet. — Ououh ! ououh ! fit-il, la bouche
pleine, après une pause, cela esl bon! Manges-en donc, ma
femme ! ça nourrit au moins pour deux jours.
— Je n'ai pas faim. Je suis toute malingre, tu le sais bien.
— Ah ! ouin ! Tu peux te bourrer sans crainte de faire crever
ton coffre ; tu es une La Bertellière, une femme solide. Tu es
bien un petit brin jaunette, mais j'aime le jaune.
L'attente d'une mort ignominieuse et publique est moins
horrible peut-être pour un condamné que ne l'était pour
madame Grandet et pour sa fille l'attente des événements qui
devaient terminer ce déjeuner de famille. Plus gaiement parlait
et mangeait le vieux vigneron, plus le cœur de ces deux femmes
se serrait. La fille avait néanmoins un appui dans cette conjonc-
ture : elle puisait de la force en son amour.
— Pour lui, pour lui, se disait-elle, je souffrirais mille morts.
A cette pensée, elle jetait à sa mère des regards flamboyants
de courage.
—Ôte tout cela, dit Grandet à Nanon quand, vers onze
heures, le déjeuner fut achevé ; mais laisse-nous la table. Nous
serons plus à l'aise pour voir ton petit trésor, dit-il en regardant
Eugénie. Petit, ma foi, non. Tu possèdes, valeur intrinsèque,
cinq mille neuf cent cinquante-neuf francs, et quarante de ce
matin, cela fait six mille francs moins un. Eh ! bien, je te don-
nerai, moi, ce franc pour compléter la somme, parce que, vois-
tu, fifille... Hé! bien, pourquoi nous écoutes-tu? Montre-moi
tes talons, Nanon, et va faire ton ouvrage, dit le bonhomme.
Nanon disparut. — Écoute, Eugénie, il faut que tu me donnes
ton or. Tu ne le refiiseras pas à ton pépère, ma petite fifille, hein ?
Les deux femmes étaient muettes. — Je n'ai plus d'or, moi. J'en
avais, je n'en ai plus. Je te rendrai six mille francs en livres, et tu
vas les placer comme je vais te le dire. Il ne faut plus penser au
douzain. Quand je te marierai, ce qui sera bientôt, je te trouverai
un futur qui pourra t'offrir le plus beau douzain dont on aura
jamais parlé dans la province. Écoute donc, fifille. Il se présente
une belle occasion : tu peux mettre tes six mille francs dans le
gouvernement, et tu en auras tous les six mois près de deux cents
francs d'intérêts, sans impôts, ni réparations, ni grêle, ni gelée, ni
marée, ni rien de ce qui tracasse les revenus. Tu répugnes peut-
être à te séparer de ton or, hein, fifille ? Apporte-le-moi tout de
même. Je te ramasserai des pièces d'or, des hollandaises, des
portugaises, des roupies du Mogol, des génovines, et, avec celles que
je te donnerai à tes fêtes, en trois ans tu auras rétabli la moitié de
ton joli petit trésor en or. Que dis-tu, fifille ? Lève donc le nez.
Allons, va le chercher, le mignon. Tu devrais me baiser sur les
yeux pour te dire ainsi des secrets et des mystères de vie et de
mort pour les écus. Vraiment les écus vivent et grouillent,
comme des hommes : ça va, ça vient, ça sue, ça produit.
Eugénie se leva, mais, après avoir fait quelques pas vers la
porte, elle se retourna brusquement, regarda son père en face et
lui dit : « Je n'ai plus mon or ».
— Tu n'as plus ton or ! s'écria Grandet en se dressant sur ses
jarrets comme un cheval qui entend tirer le canon à dix pas de
lui.
— Non, je ne l'ai plus.
— Tu te trompes, Eugénie.
— Non.
— Par la serpette de mon père !
Quand le tonnelier jurait ainsi, les planchers tremblaient.
— Bon saint bon Dieu ! voilà madame qui pâlit, cria Nanon.
— Grandet, ta colère me fera mourir, dit la pauvre femme.
— Ta, ta, ta, ta, vous autres, vous ne mourez jamais dans votre
famille ! — Eugénie, qu'avez-vous fait de vos pièces? cria-t-il en
fondant sur elle.
— Monsieur, dit la fille aux genoux de madame Grandet, ma
mère souffre beaucoup. Voyez, ne la tuez pas.
Grandet fut épouvanté de la pâleur répandue sur le teint de sa
femme, naguère si jaune.
— Nanon, venez m'aider à me coucher, dit la mère d'une voix
faible. Je meurs.
Aussitôt Nanon donna le bras à sa maîtresse, autant en fit
Eugénie, et ce ne fut pas sans des peines infinies qu'elles purent
la monter chez elle, car elle tombait en défaillance de marche en
marche. Grandet resta seul. Néanmoins, quelques moments
après, il monta sept ou huit marches, et cria « Eugénie, quand
votre mère sera couchée, vous descendrez ».
— Oui, mon père.
Elle ne tarda pas à venir, après avoir rassuré sa mère.
— Ma fille, lui dit Grandet, vous allez me dire où est votre
trésor.
— Mon père, si vous me faites des présents dont je ne sois pas
entièrement maîtresse, reprenez-les, répondit froidement Eugénie
en cherchant le napoléon sur la cheminée et le lui présentant.
Grandet saisit vivement le napoléon et le coula dans son
gousset.
— Je crois bien que je ne te donnerai plus rien. Pas seulement
ça ! dit-il en faisant claquer l'ongle de son pouce sous sa maîtresse
dent. Vous méprisez donc votre père, vous n'avez donc pas
confiance en lui, vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un père.
S'il n'est pas tout pour vous, il n'est rien. Où est votre or?
—Mon père, je vous aime et vous respecte, malgré votre
colère; mais je vous ferai fort humblement observer que j'ai
vingt-deux ans. Vous m'avez assez souvent dit que je suis
majeure, pour que je le sache. J'ai fait de mon argent ce qu'il m'a
plu d'en faire, et soyez sûr qu'il est bien placé...
—Où?
—C'est un secret inviolable, dit-elle. N'avez-vous pas vos
secrets ?
— Ne suis-je pas le chef de ma famille, ne puis-je avoir mes
affaires?
— C'est aussi mon affaire.
— Cette affaire doit être mauvaise, si vous ne pouvez pas la dire
à votre père, mademoiselle Grandet.
— Elle est excellente, et je ne puis pas la dire à mon père.
— Au moins quand avez-vous donné votre or? Eugénie fit un
signe de tête négatif. — Vous l'aviez encore le jour de votre fête,
hein? Eugénie, devenue aussi rusée par amour que son père
l'était par avarice, réitéra le même signe de tête. — Mais l'on n'a
jamais vu pareil entêtement, ni vol pareil, dit Grandet d'une voix
qui alla crescendo et qui fit graduellement retentir la maison.
Comment! ici, dans ma propre maison, chez moi, quelqu'un
aura pris ton or! le seul or qu'il y avait! et je ne saurai pas qui?
L'or est une chose chère. Les plus honnêtes filles peuvent faire
des fautes, donner je ne sais quoi, cela se voit chez les grands
seigneurs et même chez les bourgeois, mais donner de l'or, car
vous l'avez donné à quelqu'un, hein ? Eugénie fut impassible.
A-t-on vu pareille fille ! Est-ce moi qui suis votre père ? Si vous
l'avez placé, vous en avez un reçu...
— Étais-je libre, oui ou non, d'en faire ce que bon me
semblait ? Était-ce à moi ?
— Mais tu es un enfant.
— Majeure.
Abasourdi par la logique de sa fille, Grandet pâlit, trépigna,
jura ; puis trouvant enfin des paroles, il cria : « Maudit serpent
de fille ! ah î mauvaise graine, tu sais bien que je t'aime, et tu en
abuses. Elle égorge son père ! Pardieu, tu auras jeté notre for-
tune aux pieds de ce va-nu-pieds qui a des bottes de maroquin.
Par la serpette de mon père, je ne peux pas te déshériter, nom
d'un tonneau ! mais je te maudis, toi, ton cousin, et tes enfants !
Tu ne verras rien arriver de bon de tout cela, entends-tu? Si
c'était à Charles, que... Mais, non, ce n'est pas possible. Quoi !
ce méchant mirliflor m'aurait dévalisé... » II regarda sa fille qui
restait muette et froide. — Elle ne bougera pas, elle ne sour-
cillera pas, elle est plus Grandet que je ne suis Grandet. Tu n'as
pas donné ton or pour rien, au moins. Voyons, dis ? Eugénie
regarda son père, en lui jetant un regard ironique qui l'offensa.
Eugénie, vous êtes chez moi, chez votre père. Vous devez, pour
y rester, vous soumettre à ses ordres. Les prêtres vous ordon-
nent de m'obéir. Eugénie baissa la tête. Vous m'offensez dans
ce que j'ai de plus cher, reprit-il, je ne veux vous voir que
soumise. Allez dans votre chambre. Vous y demeurerez jusqu'à ce
que je vous permette d'en sortir. Nanon vous y portera du pain
et de l'eau. Vous m'avez entendu, marchez !
Eugénie fondit en larmes et se sauva près de sa mère. Après
avoir fait un certain nombre de fois le tour de son jardin dans
la neige, sans s'apercevoir du froid, Grandet se douta que sa
fille devait être chez sa femme; et, charmé de la prendre en
contravention à ses ordres, il grimpa les escaliers avec l'agilité
d'un chat, et apparut dans la chambre de madame Grandet au
moment où elle caressait les cheveux d'Eugénie dont le visage
était plongé dans le sein maternel.
— Console-toi, ma pauvre enfant, ton père s'apaisera.