Eugénie Grandet - page 28



Quand les soi-disant amis du père Grandet venaient faire la partie le soir, elle
était gaie, elle dissimulait ; mais, pendant toute la matinée, elle
causait de Charles avec sa mère et Nanon. Nanon avait compris
qu'elle pouvait compatir aux souffrances de sa jeune maîtresse
sans manquer à ses devoirs envers son vieux patron, elle qui
disait à Eugénie : « Si j'avais eu un homme à moi, je l'aurais...
suivi dans l'enfer. Je l'aurais... quoi... Enfin, j'aurais voulu
m'exterminer pour lui; mais... rin. Je mourrai sans savoir ce
que c'est que la vie. Croiriez-vous, mademoiselle, que ce vieux
Cornoilîer, qu'est un bon homme tout de même, tourne au-
tour de ma jupe, rapport à mes rentes, tout comme ceux qui
viennent ici flairer le magot de monsieur, en vous faisant la
cour ? Je vois ça, parce que je suis encore fine, quoique je sois
grosse comme une tour; hé ! bien, mam'zelle, ça me fait plaisir,
quoique ça ne soye pas de l'amour ».
Deux mois se passèrent ainsi. Cette vie domestique, jadis si
monotone, s'était animée par l'immense intérêt du secret qui
liait plus intimement ces trois femmes. Pour elles, sous les
planchers grisâtres de cette salle, Charles vivait, allait, venait encore.
Soir et matin Eugénie ouvrait la toilette et contemplait le
portrait de sa tante. Un dimanche matin elle fut surprise par sa
mère au moment où elle était occupée à chercher les traits de
Charles dans ceux du portrait. Madame Grandet fut alors
initiée au terrible secret de l'échange fait par le voyageur contre le
trésor d'Eugénie.
— Tu lui as tout donné, dit la mère épouvantée. Que diras-
tu à ton père, au jour de l'an, quand il voudra voir ton or?
Les yeux d'Eugénie devinrent fixes, et ces deux femmes
demeurèrent dans un effroi mortel pendant la moitié de la
matinée. Elles furent assez troublées pour manquer la grand-
messe, et n'allèrent qu'à la messe militaire. Dans trois jours
l'année 1819 finissait. Dans trois jours devait commencer une
terrible adion, une tragédie bourgeoise sans poison, ni poi-
gnard, ni sang répandu; mais, relativement aux acteurs, plus
cruelle que tous les drames accomplis dans l'illustre famille des
Atrides.
— Qu'allons-nous devenir? dit madame Grandet à sa fille en
laissant son tricot sur ses genoux.
La pauvre mère subissait de tels troubles depuis deux mois
que les manches de laine dont elle avait besoin pour son hiver
n'étaient pas encore finies. Ce fait domestique, minime en
apparence, eut de tristes résultats pour elle. Faute de manches,
le froid la saisit d'une façon fâcheuse au milieu d'une sueur
causée par une épouvantable colère de son mari.
— Je pensais, ma pauvre enfant, que, si tu m'avais confié ton
secret, nous aurions eu le temps d'écrire à Paris à monsieur des
Grassins. Il aurait pu nous envoyer des pièces d'or semblables
aux tiennes ; et, quoique Grandet les connaisse bien, peut-être...
— Mais où donc aurions-nous pris tant d'argent?
— J'aurais engagé mes propres. D'ailleurs monsieur des
Grassins nous eût bien...
— Il n'est plus temps, répondit Eugénie d'une voix sourde et
altérée en interrompant sa mère. Demain matin ne devons-nous
pas aller lui souhaiter la bonne année dans sa chambre ?
— Mais, ma fille, pourquoi n'irais-je donc pas voir les
Cruchot?
— Non, non, ce serait me livrer à eux et nous mettre sous leur
dépendance. D'ailleurs j'ai pris mon parti. J'ai bien fait, je ne me
repens de rien. Dieu me protégera. Que sa sainte volonté se
fasse. Ah ! si vous aviez lu sa lettre, vous n'auriez pensé qu'à lui,
ma mère.
Le lendemain matin, premier janvier 1820, la terreur flagrante
à laquelle la mère et la fille étaient en proie leur suggéra la plus
naturelle des excuses pour ne pas venir solennellement dans la
chambre de Grandet. L'hiver de 1819 à 1820 fut un des plus
rigoureux de l'époque. La neige encombrait les toits.
Madame Grandet dit à son mari, dès qu'elle l'entendit se
remuant dans sa chambre : « Grandet, fais donc allumer par
Nanon un peu de feu chez moi ; le froid est si vif que je gèle sous
ma couverture. Je suis arrivée à un âge où j'ai besoin de
ménagements. D'ailleurs, reprit-elle après une légère pause, Eugénie
viendra s'habiller là. Cette pauvre fille pourrait gagner une
maladie à faire sa toilette chez elle par un temps pareil. Puis nous
irons te souhaiter le bon an près du feu, dans la salle ».
— Ta, ta, ta, ta, quelle langue ! comme tu commences l'année,
madame Grandet? Tu n'as jamais tant parlé. Cependant tu n'as
pas mangé de pain trempé dans du vin, je pense. Il y eut
moment de silence. Eh ! bien, reprit le bonhomme, que sans doute
la proposition de sa femme arrangeait, je vais faire ce que vous
voulez, madame Grandet. Tu es vraiment une bonne femme, et
je ne veux pas qu'il t'arrive malheur à l'échéance de ton âge,
quoique en général les La Bertellière soient faits de vieux
ciment. Hein ! pas vrai? cria-t-il après une pause. Enfin, nous en
avons hérité, je leur pardonne. Et il toussa.
— Vous êtes gai ce matin, monsieur, dit gravement la pauvre femme.
— Toujours gai, moi...
Gai, gai, gai, le tonnelier,
Raccommodez votre cuvier!
ajouta-t-il en entrant chez sa femme tout habillé. Oui, nom d'un
petit bonhomme, il fait solidement froid tout de même. Nous
déjeunerons bien, ma femme. Des Grassins m'a envoyé un pâté
de foies gras truffés ! Je vais aller le chercher à la diligence. Il doit
y avoir joint un double napoléon pour Eugénie, vint lui dire le
tonnelier à l'oreille. Je n'ai plus d'or, ma femme. J'avais bien
encore quelques vieilles pièces, je puis te dire cela à toi ; mais il
a fallu les lâcher pour les affaires. Et, pour célébrer le premier
jour de l'an, il l'embrassa sur le front.
— Eugénie, cria la bonne mère, je ne sais sur quel côté ton
père a dormi ; mais il est bon homme, ce matin. Bah ! nous nous
en tirerons.
— Quoi qu'il a donc, notre maître ? dit Nanon en entrant
chez sa maîtresse pour y allumer du feu. D'abord, il m'a dit :
« Bon jour, bon an, grosse bête ! Va faire du feu chez ma femme,
elle a froid. » Ai-je été sotte quand je l'ai vu me tendant la main
pour me donner un écu de six francs qui n'est quasi point rogné
du tout! Tenez, madame, regardez-le donc? Oh! le brave
homme. C'est un digne homme, tout de même. Il y en a qui,
pus y deviennent vieux, pus y durcissent ; mais lui, il se fait doux
comme votre cassis, et y rabonit. C'est un ben parfait, un ben bonhomme...
Le secret de cette joie était dans une entière réussite de la
spéculation de Grandet. Monsieur des Grassins, après avoir déduit
les sommes que lui devait le tonnelier pour l'escompte des cent
cinquante mille francs d'effets hollandais, et pour le surplus qu'il
lui avait avancé afin de compléter l'argent nécessaire à l'achat des
cent mille livres de rente, lui envoyait, par la diligence, trente
mille francs en écus, restant sur le semestre de ses intérêts, et lui
avait annoncé la hausse des fonds publics. Ils étaient alors à 89,
les plus célèbres capitalistes en achetaient, fin janvier, à 92.
Grandet gagnait, depuis deux mois, douze pour cent sur ses
capitaux, il avait apuré ses comptes, et allait désormais toucher
cinquante mille francs tous les six mois sans avoir à payer ni
impositions ni réparations. Il concevait enfin la rente, placement
pour lequel les gens de province manifestent une répugnance
invincible, et il se voyait, après cinq ans, maître d'un capital de
six millions grossi sans beaucoup de soins, et qui, joint à la
valeur territoriale de ses propriétés, composerait une fortune
colossale. Les six francs donnés à Nanon étaient peut-être le
solde d'un immense service que la servante avait à son insu
rendu à son maître.
— Oh ! oh ! où va donc le père Grandet, qu'il court dès le
matin comme au feu ? se dirent les marchands occupés à ouvrir
leurs boutiques. Puis, quand ils le virent revenant du quai suivi
d'un facteur des Messageries transportant sur une brouette des
sacs pleins : « L'eau va toujours à la rivière, le bonhomme allait
à ses écus ; disait l'un. — II lui en vient de Paris, de Froidfond,
de Hollande ! disait un autre. — II finira par acheter Saumur,
s'écriait un troisième. — II se moque du froid, il est toujours à
son affaire, disait une femme à son mari. — Eh ! eh ! monsieur
Grandet, si ça vous gênait, lui dit un marchand de drap, son
plus proche voisin, je vous en débarrasserais. »
— Ouin ! ce sont des sous, répondit le vigneron.
— D'argent, dit le facteur à voix basse.
— Si tu veux que je te soigne, mets une bride à ta margou-
lette^ dit le bonhomme au facteur en ouvrant sa porte.
— Ah ! le vieux renard, je le croyais sourd, pensa le facteur ; il
paraît que quand il fait froid il entend.
—Voilà vingt sous pour tes étrcnnes, et motus\ Détale! lui
dit Grandet. Nanon te reportera ta brouette. — Nanon, les
linottes sont-elles à la messe ?
— Qui, monsieur.
— Allons, haut la patte î à l'ouvrage, cria-t-il en la chargeant
de sacs. En un moment les écus furent transportés dans sa
chambre où il s'enferma. Quand le déjeuner sera prêt, tu me
cogneras au mur. Reporte la brouette aux Messageries.
La famille ne déjeuna qu'à dix heures.
— Ici ton père ne demandera pas à voir ton or, dit madame
Grandet à sa fille en rentrant de la messe. D'ailleurs tu feras la
frileuse. Puis nous aurons le temps de remplir ton trésor pour
le jour de ta naissance...
Grandet descendit l'escalier en pensant à métamorphoser
promptement ses écus parisiens en bon or et à son admirable
spéculation des rentes sur l'État. Il était décidé à placer ainsi ses
revenus jusqu'à ce que la rente atteignît le taux de cent francs.