Eugénie Grandet - page 27



Le crédit du Grandet de Saumur, l'espérance qu'il
répandit au cœur des créanciers par l'organe de des Grassins,
facilitèrent les transactions ; il ne se rencontra pas un seul
récalcitrant parmi les créanciers. Personne ne pensait à passer sa
créance au compte de Profits et Pertes, et chacun se disait :
« Grandet de Saumur paiera ! » Six mois s'écoulèrent.
Les Parisiens avaient remboursé les effets en circulation et les
conservaient au fond de leurs portefeuilles. Premier résultat que
voulait obtenir le tonnelier. Neuf mois après la première
assemblée, les deux liquidateurs distribuèrent quarante-sept
pour cent à chaque créancier. Cette somme fut produite par la
vente des valeurs, possessions, biens et choses généralement
quelconques appartenant à feu Guillaume Grandet, et qui fut
faite avec une fidélité scrupuleuse. La plus exacte probité
présidait à cette liquidation. Les créanciers se plurent à reconnaître
l'admirable et incontestable honneur des Grandet. Quand ces
louanges eurent circulé convenablement, les créanciers demandèrent
le reste de leur argent. Il leur fallut écrire une lettre
collective à Grandet.
— Nous y voilà, dit l'ancien tonnelier en jetant la lettre au
feu ; patience, mes petits amis.
En réponse aux propositions contenues dans cette lettre,
Grandet de Saumur demanda le dépôt chez un notaire de tous
les titres de créance existants contre la succession de son frère,
en les accompagnant d'une quittance des paiements déjà faits,
sous prétexte d'apurer les comptes, et de correctement établir
l'état de la succession. Ce dépôt souleva mille difficultés.
Généralement, le créancier est une sorte de maniaque. Aujourd'hui
prêt à conclure, demain il veut tout mettre à feu et à sang; plus
tard il se fait ultra-débonnaire. Aujourd'hui sa femme est de
bonne humeur, son petit dernier a fait ses dents, tout va bien
au logis, il ne veut pas perdre un sou ; demain il pleut, il ne peut
pas sortir, il est mélancolique, il dit oui à toutes les propositions
qui peuvent terminer une affaire ; le surlendemain il lui faut des
garanties, à la fin du mois il prétend vous exécuter, le bourreau !
Le créancier ressemble à ce moineau franc à la queue duquel on
engage les petits enfants à tâcher de poser un grain de sel, mais
le créancier rétorque cette image contre sa créance, de laquelle
il ne peut rien saisir. Grandet avait observé les variations
atmosphériques des créanciers, et ceux de son frère obéirent à tous
ses calculs. Les uns se fâchèrent et se refusèrent net au dépôt.
— Bon ! ça va bien, disait Grandet en se frottant les mains à la
lecture des lettres que lui écrivait à ce sujet des Grassins.
Quelques autres ne consentirent audit dépôt que sous la
condition de faire bien constater leurs droits, ne renoncer à aucun, et
se réserver même celui de faire déclarer la faillite. Nouvelle
correspondance, après laquelle Grandet de Saumur consentit à
toutes les réserves demandées. Moyennant cette concession, les
créanciers bénins firent entendre raison aux créanciers durs. Le
dépôt eut lieu, non sans quelques plaintes. — Ce bonhomme,
dit-on à des Grassins, se moque de vous et de nous. Vingt-trois
mois après la mort de Guillaume Grandet, beaucoup de
commerçants, entraînés par le mouvement des affaires de Paris,
avaient oublié leurs recouvrements Grandet, ou n'y pensaient
que pour se dire : « Je commence à croire que les quarante-sept
pour cent sont tout ce que je tirerai de cela. » Le tonnelier avait
calculé sur la puissance du temps, qui, disait-il, est un bon
diable. À la fin de la troisième année, des Grassins écrivit à Grandet
que, moyennant dix pour cent des deux millions quatre cent
mille francs restant dus par la maison Grandet, il avait amené les
créanciers à lui rendre leurs titres. Grandet répondit que le
notaire et l'agent de change dont les épouvantables faillites
avaient causé la mort de son frère vivaient, eux\ pouvaient être
devenus bons, et qu'il fallait les actionner afin d'en tirer quelque
chose et diminuer le chiffre du déficit. À la fin de la quatrième
année, le déficit fut bien et dûment arrêté à la somme de douze
cent mille francs. Il y eut des pourparlers qui durèrent six mois
entre les liquidateurs et les créanciers, entre Grandet et les
liquidateurs. Bref, vivement pressé de s'exécuter, Grandet de Saumur
répondit aux deux liquidateurs, vers le neuvième mois de cette
année, que son neveu, qui avait fait fortune aux Indes, lui avait
manifesté l'intention de payer intégralement les dettes de son
père ; il ne pouvait pas prendre sur lui de les solder frauduleusement
sans l'avoir consulté ; il attendait une réponse. Les créanciers,
vers le milieu de la cinquième année, étaient encore tenus
en échec avec le mot intégralement^ de temps en temps lâché par
le sublime tonnelier, qui riait dans sa barbe, et ne disait jamais,
sans laisser échapper un fin sourire et un juron, le mot : « Ces
PARISIENS ! » Mais les créanciers furent réservés à un sort inouï
dans les fastes du commerce. Ils se retrouveront dans la position
où les avait maintenus Grandet au moment où les événements
de cette histoire les obligeront à y reparaître. Quand les rentes
atteignirent à 115, le père Grandet vendit, retira de Paris environ
deux millions quatre cent mille francs en or, qui rejoignirent
dans ses barillets les six cent mille francs d'intérêts composés que
lui avaient donnés ses inscriptions. Des Grassins demeurait à
Paris. Voici pourquoi. D'abord il fut nommé député ; puis il
s'amouracha, lui père de famille, mais ennuyé par l'ennuyeuse
vie saumuroise, de Florine, une des plus jolies actrices du théâtre
de Madame, et il y eut recrudescence du quartier-maître chez le
banquier. Il est inutile de parler de sa conduite ; elle fut jugée à
Saumur profondément immorale. Sa femme se trouva très heu-
reuse d'être séparée de biens et d'avoir assez de tête pour mener
la maison de Saumur, dont les affaires se continuèrent sous son
nom, afin de réparer les brèches faites à sa fortune par les folies
de monsieur des Grassins. Les Cruchotins empiraient si bien la
situation fausse de la quasi-veuve, qu'elle maria fort mal sa fille,
et dut renoncer à l'alliance d'Eugénie Grandet pour son fils.
Adolphe rejoignit des Grassins à Paris, et y devint, dit-on, un
fort mauvais sujet. Les Cruchot triomphèrent.
— Votre mari n'a pas de bon sens, disait Grandet en prêtant
une somme à madame des Grassins, moyennant sûretés. Je vous
plains beaucoup, vous êtes une bonne petite femme.
— Ah ! monsieur, répondit la pauvre dame, qui pouvait croire
que le jour où il partit de chez vous pour aller à Paris, il courait
à sa ruine.
— Le ciel m'est témoin, madame, que j'ai tout fait jusqu'au
dernier moment pour l'empêcher d'y aller. Monsieur le président
voulait à toute force l'y remplacer ; et, s'il tenait tant à s'y
rendre, nous savons maintenant pourquoi.
Ainsi Grandet n'avait aucune obligation à des Grassins.
En toute situation, les femmes ont plus de causes de douleur
que n'en a l'homme, et souffrent plus que lui. L'homme a sa
force, et l'exercice de sa puissance : il agit, il va, il s'occupe, il
pense, il embrasse l'avenir et y trouve des consolations. Ainsi
faisait Charles. Mais la femme demeure, elle reste face à face avec
le chagrin dont rien ne la distrait, elle descend jusqu'au fond de
l'abîme qu'il a ouvert, le mesure et souvent le comble de ses
vœux et de ses larmes. Ainsi faisait Eugénie. Elle s'initiait à sa
destinée. Sentir, aimer, souffrir, se dévouer, sera toujours le texte
de la vie des femmes. Eugénie devait être toute la femme, moins
ce qui la console. Son bonheur, amassé comme les clous semés
sur la muraille, suivant la sublime expression de Bossuet, ne
devait pas un jour lui remplir le creux de la main. Les chagrins
ne se font jamais attendre, et pour elle ils arrivèrent bientôt. Le
lendemain du départ de Charles, la maison Grandet reprit sa
physionomie pour tout le monde, excepté pour Eugénie, qui la
trouva tout à coup bien vide. A l'insu de son père, elle voulut
que la chambre de Charles restât dans l'état où il l'avait laissée.
Madame Grandet et Nanon furent volontiers complices de ce
Statu quo.
—Qui sait s'il ne reviendra pas plus tôt que nous ne le
croyons? dit-elle.
— Ah ! je le voudrais voir ici, répondit Nanon. Je m'accoutumais
ben à lui ! C'était un ben doux, un ben parfait monsieur,
quasiment joli, moutonné comme une fille. Eugénie regarda
Nanon. — Sainte Vierge, mademoiselle, vous avez les yeux à la
perdition de votre âme! Ne regardez donc pas le monde
comme ça.
Depuis ce jour, la beauté de mademoiselle Grandet prit un
nouveau caractère. Les graves pensées d'amour par lesquelles
son âme était lentement envahie, la dignité de la femme aimée
donnèrent à ses traits cette espèce d'éclat que les peintres figurent
par l'auréole. Avant la venue de son cousin, Eugénie pouvait
être comparée à la Vierge avant la conception ; quand il fut
parti elle ressemblait à la Vierge mère : elle avait conçu l'amour.
Ces deux Maries, si différentes et si bien représentées par
quelques peintres espagnols, constituent l'une des plus
brillantes figures qui abondent dans le christianisme. En revenant
de la messe, où elle alla le lendemain du départ de Charles,
et où elle avait fait vœu d'aller tous les jours, elle prit, chez le
libraire de la ville, une mappemonde qu'elle cloua près de son
miroir, afin de suivre son cousin dans sa route vers les Indes,
afin de pouvoir se mettre un peu, soir et matin, dans le vaisseau
qui l'y transportait, de le voir, de lui adresser mille questions,
de lui dire : « Es-tu bien ? ne souffres-tu pas ? penses-tu bien à
moi, en voyant cette étoile dont tu m'as appris à connaître les
beautés et l'usage ? » Puis, le matin, elle restait pensive sous le
noyer, assise sur le banc de bois rongé par les vers et garni de
mousse grise où ils s'étaient dit tant de bonnes choses, de
niaiseries, où ils avaient bâti les châteaux en Espagne de leur joli
ménage. Elle pensait à l'avenir en regardant le ciel par le petit
espace que les murs lui permettaient d'embrasser; puis le vieux
pan de muraille, et le toit sous lequel était la chambre de
Charles. Enfin ce fut l'amour solitaire, l'amour vrai qui persiste,
qui se glisse dans toutes les pensées, et devient la substance, ou,
comme eussent dit nos pères, l'étoffé de la vie.