Le crédit du Grandet de Saumur, l'espérance qu'il
|
répandit au cœur des créanciers par l'organe de des Grassins,
|
facilitèrent les transactions ; il ne se rencontra pas un seul
|
récalcitrant parmi les créanciers. Personne ne pensait à passer sa
|
créance au compte de Profits et Pertes, et chacun se disait :
|
« Grandet de Saumur paiera ! » Six mois s'écoulèrent.
|
Les Parisiens avaient remboursé les effets en circulation et les
|
conservaient au fond de leurs portefeuilles. Premier résultat que
|
voulait obtenir le tonnelier. Neuf mois après la première
|
assemblée, les deux liquidateurs distribuèrent quarante-sept
|
pour cent à chaque créancier. Cette somme fut produite par la
|
vente des valeurs, possessions, biens et choses généralement
|
quelconques appartenant à feu Guillaume Grandet, et qui fut
|
faite avec une fidélité scrupuleuse. La plus exacte probité
|
présidait à cette liquidation. Les créanciers se plurent à reconnaître
|
l'admirable et incontestable honneur des Grandet. Quand ces
|
louanges eurent circulé convenablement, les créanciers demandèrent
|
le reste de leur argent. Il leur fallut écrire une lettre
|
collective à Grandet.
|
— Nous y voilà, dit l'ancien tonnelier en jetant la lettre au
|
feu ; patience, mes petits amis.
|
En réponse aux propositions contenues dans cette lettre,
|
Grandet de Saumur demanda le dépôt chez un notaire de tous
|
les titres de créance existants contre la succession de son frère,
|
en les accompagnant d'une quittance des paiements déjà faits,
|
sous prétexte d'apurer les comptes, et de correctement établir
|
l'état de la succession. Ce dépôt souleva mille difficultés.
|
Généralement, le créancier est une sorte de maniaque. Aujourd'hui
|
prêt à conclure, demain il veut tout mettre à feu et à sang; plus
|
tard il se fait ultra-débonnaire. Aujourd'hui sa femme est de
|
bonne humeur, son petit dernier a fait ses dents, tout va bien
|
au logis, il ne veut pas perdre un sou ; demain il pleut, il ne peut
|
pas sortir, il est mélancolique, il dit oui à toutes les propositions
|
qui peuvent terminer une affaire ; le surlendemain il lui faut des
|
garanties, à la fin du mois il prétend vous exécuter, le bourreau !
|
Le créancier ressemble à ce moineau franc à la queue duquel on
|
engage les petits enfants à tâcher de poser un grain de sel, mais
|
le créancier rétorque cette image contre sa créance, de laquelle
|
il ne peut rien saisir. Grandet avait observé les variations
|
atmosphériques des créanciers, et ceux de son frère obéirent à tous
|
ses calculs. Les uns se fâchèrent et se refusèrent net au dépôt.
|
— Bon ! ça va bien, disait Grandet en se frottant les mains à la
|
lecture des lettres que lui écrivait à ce sujet des Grassins.
|
Quelques autres ne consentirent audit dépôt que sous la
|
condition de faire bien constater leurs droits, ne renoncer à aucun, et
|
se réserver même celui de faire déclarer la faillite. Nouvelle
|
correspondance, après laquelle Grandet de Saumur consentit à
|
toutes les réserves demandées. Moyennant cette concession, les
|
créanciers bénins firent entendre raison aux créanciers durs. Le
|
dépôt eut lieu, non sans quelques plaintes. — Ce bonhomme,
|
dit-on à des Grassins, se moque de vous et de nous. Vingt-trois
|
mois après la mort de Guillaume Grandet, beaucoup de
|
commerçants, entraînés par le mouvement des affaires de Paris,
|
avaient oublié leurs recouvrements Grandet, ou n'y pensaient
|
que pour se dire : « Je commence à croire que les quarante-sept
|
pour cent sont tout ce que je tirerai de cela. » Le tonnelier avait
|
calculé sur la puissance du temps, qui, disait-il, est un bon
|
diable. À la fin de la troisième année, des Grassins écrivit à Grandet
|
que, moyennant dix pour cent des deux millions quatre cent
|
mille francs restant dus par la maison Grandet, il avait amené les
|
créanciers à lui rendre leurs titres. Grandet répondit que le
|
notaire et l'agent de change dont les épouvantables faillites
|
avaient causé la mort de son frère vivaient, eux\ pouvaient être
|
devenus bons, et qu'il fallait les actionner afin d'en tirer quelque
|
chose et diminuer le chiffre du déficit. À la fin de la quatrième
|
année, le déficit fut bien et dûment arrêté à la somme de douze
|
cent mille francs. Il y eut des pourparlers qui durèrent six mois
|
entre les liquidateurs et les créanciers, entre Grandet et les
|
liquidateurs. Bref, vivement pressé de s'exécuter, Grandet de Saumur
|
répondit aux deux liquidateurs, vers le neuvième mois de cette
|
année, que son neveu, qui avait fait fortune aux Indes, lui avait
|
manifesté l'intention de payer intégralement les dettes de son
|
père ; il ne pouvait pas prendre sur lui de les solder frauduleusement
|
sans l'avoir consulté ; il attendait une réponse. Les créanciers,
|
vers le milieu de la cinquième année, étaient encore tenus
|
en échec avec le mot intégralement^ de temps en temps lâché par
|
le sublime tonnelier, qui riait dans sa barbe, et ne disait jamais,
|
sans laisser échapper un fin sourire et un juron, le mot : « Ces
|
PARISIENS ! » Mais les créanciers furent réservés à un sort inouï
|
dans les fastes du commerce. Ils se retrouveront dans la position
|
où les avait maintenus Grandet au moment où les événements
|
de cette histoire les obligeront à y reparaître. Quand les rentes
|
atteignirent à 115, le père Grandet vendit, retira de Paris environ
|
deux millions quatre cent mille francs en or, qui rejoignirent
|
dans ses barillets les six cent mille francs d'intérêts composés que
|
lui avaient donnés ses inscriptions. Des Grassins demeurait à
|
Paris. Voici pourquoi. D'abord il fut nommé député ; puis il
|
s'amouracha, lui père de famille, mais ennuyé par l'ennuyeuse
|
vie saumuroise, de Florine, une des plus jolies actrices du théâtre
|
de Madame, et il y eut recrudescence du quartier-maître chez le
|
banquier. Il est inutile de parler de sa conduite ; elle fut jugée à
|
Saumur profondément immorale. Sa femme se trouva très heu-
|
reuse d'être séparée de biens et d'avoir assez de tête pour mener
|
la maison de Saumur, dont les affaires se continuèrent sous son
|
nom, afin de réparer les brèches faites à sa fortune par les folies
|
de monsieur des Grassins. Les Cruchotins empiraient si bien la
|
situation fausse de la quasi-veuve, qu'elle maria fort mal sa fille,
|
et dut renoncer à l'alliance d'Eugénie Grandet pour son fils.
|
Adolphe rejoignit des Grassins à Paris, et y devint, dit-on, un
|
fort mauvais sujet. Les Cruchot triomphèrent.
|
— Votre mari n'a pas de bon sens, disait Grandet en prêtant
|
une somme à madame des Grassins, moyennant sûretés. Je vous
|
plains beaucoup, vous êtes une bonne petite femme.
|
— Ah ! monsieur, répondit la pauvre dame, qui pouvait croire
|
que le jour où il partit de chez vous pour aller à Paris, il courait
|
à sa ruine.
|
— Le ciel m'est témoin, madame, que j'ai tout fait jusqu'au
|
dernier moment pour l'empêcher d'y aller. Monsieur le président
|
voulait à toute force l'y remplacer ; et, s'il tenait tant à s'y
|
rendre, nous savons maintenant pourquoi.
|
Ainsi Grandet n'avait aucune obligation à des Grassins.
|
En toute situation, les femmes ont plus de causes de douleur
|
que n'en a l'homme, et souffrent plus que lui. L'homme a sa
|
force, et l'exercice de sa puissance : il agit, il va, il s'occupe, il
|
pense, il embrasse l'avenir et y trouve des consolations. Ainsi
|
faisait Charles. Mais la femme demeure, elle reste face à face avec
|
le chagrin dont rien ne la distrait, elle descend jusqu'au fond de
|
l'abîme qu'il a ouvert, le mesure et souvent le comble de ses
|
vœux et de ses larmes. Ainsi faisait Eugénie. Elle s'initiait à sa
|
destinée. Sentir, aimer, souffrir, se dévouer, sera toujours le texte
|
de la vie des femmes. Eugénie devait être toute la femme, moins
|
ce qui la console. Son bonheur, amassé comme les clous semés
|
sur la muraille, suivant la sublime expression de Bossuet, ne
|
devait pas un jour lui remplir le creux de la main. Les chagrins
|
ne se font jamais attendre, et pour elle ils arrivèrent bientôt. Le
|
lendemain du départ de Charles, la maison Grandet reprit sa
|
physionomie pour tout le monde, excepté pour Eugénie, qui la
|
trouva tout à coup bien vide. A l'insu de son père, elle voulut
|
que la chambre de Charles restât dans l'état où il l'avait laissée.
|
Madame Grandet et Nanon furent volontiers complices de ce
|
Statu quo.
|
—Qui sait s'il ne reviendra pas plus tôt que nous ne le
|
croyons? dit-elle.
|
— Ah ! je le voudrais voir ici, répondit Nanon. Je m'accoutumais
|
ben à lui ! C'était un ben doux, un ben parfait monsieur,
|
quasiment joli, moutonné comme une fille. Eugénie regarda
|
Nanon. — Sainte Vierge, mademoiselle, vous avez les yeux à la
|
perdition de votre âme! Ne regardez donc pas le monde
|
comme ça.
|
Depuis ce jour, la beauté de mademoiselle Grandet prit un
|
nouveau caractère. Les graves pensées d'amour par lesquelles
|
son âme était lentement envahie, la dignité de la femme aimée
|
donnèrent à ses traits cette espèce d'éclat que les peintres figurent
|
par l'auréole. Avant la venue de son cousin, Eugénie pouvait
|
être comparée à la Vierge avant la conception ; quand il fut
|
parti elle ressemblait à la Vierge mère : elle avait conçu l'amour.
|
Ces deux Maries, si différentes et si bien représentées par
|
quelques peintres espagnols, constituent l'une des plus
|
brillantes figures qui abondent dans le christianisme. En revenant
|
de la messe, où elle alla le lendemain du départ de Charles,
|
et où elle avait fait vœu d'aller tous les jours, elle prit, chez le
|
libraire de la ville, une mappemonde qu'elle cloua près de son
|
miroir, afin de suivre son cousin dans sa route vers les Indes,
|
afin de pouvoir se mettre un peu, soir et matin, dans le vaisseau
|
qui l'y transportait, de le voir, de lui adresser mille questions,
|
de lui dire : « Es-tu bien ? ne souffres-tu pas ? penses-tu bien à
|
moi, en voyant cette étoile dont tu m'as appris à connaître les
|
beautés et l'usage ? » Puis, le matin, elle restait pensive sous le
|
noyer, assise sur le banc de bois rongé par les vers et garni de
|
mousse grise où ils s'étaient dit tant de bonnes choses, de
|
niaiseries, où ils avaient bâti les châteaux en Espagne de leur joli
|
ménage. Elle pensait à l'avenir en regardant le ciel par le petit
|
espace que les murs lui permettaient d'embrasser; puis le vieux
|
pan de muraille, et le toit sous lequel était la chambre de
|
Charles. Enfin ce fut l'amour solitaire, l'amour vrai qui persiste,
|
qui se glisse dans toutes les pensées, et devient la substance, ou,
|
comme eussent dit nos pères, l'étoffé de la vie.
|