Eugénie Grandet - page 26



D'autant, vois-tu, garçon, qu'en estimant tes bijoux, je n'en ai
compté que l'or brut, il y a peut-être quelque chose à gagner sur
les façons. Ainsi, voilà qui est dit. Je te donnerai quinze cents
francs... en livres, que Cruchot me prêtera; car je n'ai pas un
rouge liard ici, à moins que Perrotet, qui est en retard de son
fer-mage, ne me le paie. Tiens, tiens, je vais l'aller voir.
Il prit son chapeau, mit ses gants et sortit.
— Vous vous en irez donc, dit Eugénie en lui jetant un regard
de tristesse mêlée d'admiration.
— Il le faut, dit-il en baissant la tête.
Depuis quelques jours, le maintien, les manières, les paroles de
Charles étaient devenus ceux d'un homme profondément affligé,
mais qui, sentant peser sur lui d'immenses obligations, puise un
nouveau courage dans son malheur. Il ne soupirait plus, il s'était
fait homme. Aussi jamais Eugénie ne présuma-t-elle mieux du
caractère de son cousin qu'en le voyant descendre dans ses habits
de gros drap noir, qui allaient bien à sa figure pâlie et à sa sombre
contenance. Ce jour-là le deuil fut pris par les deux femmes, qui
assistèrent avec Charles à un Requiem célébré à la paroisse pour
l'âme de feu Guillaume Grandet.
Au second déjeuner, Charles reçut des lettres de Paris, et les lut.
— Hé ! bien, mon cousin, êtes-vous content de vos affaires ? dit
Eugénie à voix basse.
— Ne fais donc jamais de ces questions-là, ma fille, répondit
Grandet. Que diable, je ne te dis pas les miennes, pourquoi
fourres-tu le nez dans celles de ton cousin? Laisse-le donc, ce garçon.
— Oh ! je n'ai point de secrets, dit Charles.
— Ta, ta, ta, mon neveu, tu sauras qu'il faut tenir sa langue en
bride dans le commerce.
Quand les deux amants furent seuls dans le jardin, Charles dit
à Eugénie en l'attirant sur le vieux banc où ils s'assirent sous le
noyer : « J'avais bien présumé d'Alphonse, il s'est conduit à
merveille. Il a fait mes affaires avec prudence et loyauté. Je ne dois
rien à Paris, tous mes meubles sont bien vendus, et il m'annonce
avoir, d'après les conseils d'un capitaine au long cours, employé
trois mille francs qui lui restaient en une pacotille composée de
curiosités européennes, desquelles on tire un excellent parti aux
Indes. Il a dirigé mes colis sur Nantes, où se trouve un navire en
charge pour Java. Dans cinq jours, Eugénie, il faudra nous dire
adieu pour toujours peut-être, mais au moins pour longtemps.
Ma pacotille et dix mille francs que m'envoient deux de mes
amis sont un bien petit commencement. Je ne puis songer à
mon retour avant plusieurs années. Ma chère cousine, ne mettez
pas en balance ma vie et la vôtre, je puis périr, peut-être se
présentera-t-iî pour vous un riche établissement... »
— Vous m'aimez ?... dit-elle.
— Oh ! oui, bien, répondit-il avec une profondeur d'accent
qui révélait une égale profondeur dans le sentiment.
— J'attendrai, Charles. Dieu ! mon père est à sa fenêtre, dit-
elle en repoussant son cousin, qui s'approchait pour l'embrasser.
Elle se sauva sous la voûte, Charles l'y suivit; en le voyant, elle
se retira au pied de l'escalier et ouvrit la porte battante ; puis,
sans trop savoir où elle allait, Eugénie se trouva près du bouge
de Nanon, à l'endroit le moins clair du couloir; là Charles, qui
l'avait accompagnée, lui prit la main, l'attira sur son cœur, la
saisit par la taille, et l'appuya doucement sur lui. Eugénie ne résista
plus, elle reçut et donna le plus pur, le plus suave, mais aussi le
plus entier de tous les baisers.
— Chère Eugénie, un cousin est mieux qu'un frère, il peut
t'épouser, lui dit Charles.
— Ainsi soit-il ! cria Nanon en ouvrant la porte de son taudis.
Les deux amants, effrayés, se sauvèrent dans la salle, où Eugénie
reprit son ouvrage, et où Charles se mit à lire les litanies de
la Vierge dans le paroissien de madame Grandet.
— Quien ! dit Nanon, nous faisons tous nos prières.
Dès que Charles eut annoncé son départ, Grandet se mit en
mouvement pour faire croire qu'il lui portait beaucoup
d'intérêt; il se montra libéral de tout ce qui ne coûtait rien, s'occupa
de lui trouver un emballeur, et dit que cet homme prétendait
vendre ses caisses trop cher; il voulut alors à toute force les faire
lui-même, et y employa de vieilles planches; il se leva dès le
matin pour raboter, ajuster, planer, clouer ses voliges et en
confectionnera de très belles caisses, dans lesquelles il emballa
tous les effets de Charles ; il se chargea de les faire descendre par
bateau sur la Loire, de les assurer, et de les expédier en temps
utile à Nantes.
Depuis le baiser pris dans le couloir, les heures s'enfuyaient
pour Eugénie avec une effrayante rapidité. Parfois elle voulait
suivre son cousin. Celui qui a connu la plus attachante des
passions, celle dont la durée est chaque jour abrégée par l'âge, par
le temps, par une maladie mortelle, par quelques-unes des
fatalités humaines, celui-là comprendra les tourments d'Eugénie.
Elle pleurait souvent en se promenant dans ce jardin, maintenant
trop étroit pour elle, ainsi que la cour, la maison, la ville :
elle s'élançait par avance sur la vaste étendue des mers. Enfin la
veille du départ arriva. Le matin, en l'absence de Grandet et de
Nanon, le précieux coffret où se trouvaient les deux portraits fut
solennellement installé dans le seul tiroir du bahut qui fermait à
clef, et où était la bourse maintenant vide. Le dépôt de ce trésor
n'alla pas sans bon nombre de baisers et de larmes. Quand
Eugénie mit la clef dans son sein, elle n'eut pas le courage de
défendre à Charles d'y baiser la place.
— Elle ne sortira pas de là, mon ami.
— Eh ! bien, mon cœur y sera toujours aussi.
—Ah! Charles, ce n'est pas bien, dit-elle d'un accent peu grondeur.
—Ne sommes-nous pas mariés? répondit-il; j'ai ta parole,
prends la mienne.
— À toi, pour jamais ! fat dit deux fois de part et d'autre.
Aucune promesse faite sur cette terre ne fut plus pure : la
candeur d'Eugénie avait momentanément sanctifié l'amour de
Charles. Le lendemain matin le déjeuner fat triste. Malgré la
robe d'or et une croix à la Jeannette que lui donna Charles,
Nanon elle-même, libre d'exprimer ses sentiments, eut la larme à l'œil.
—Ce pauvre mignon monsieur, qui s'en va sur mer. Que
Dieu le conduise.
À dix heures et demie, la famille se mit en route pour accompagner
Charles à la diligence de Nantes. Nanon avait lâché le
chien, fermé la porte, et voulut porter le sac de nuit de Charles.
Tous les marchands de la vieille rue étaient sur le seuil de leurs
boutiques pour voir passer ce cortège, auquel se joignit sur la
place maître Cruchot.
— Ne va pas pleurer, Eugénie, lui dit sa mère.
— Mon neveu, dit Grandet sous la porte de l'auberge, en
embrassant Charles sur les deux joues, partez pauvre, revenez riche,
vous trouverez l'honneur de votre père sauf. Je vous en réponds,
moi, Grandet; car, alors, il ne tiendra qu'à vous de...
—Ah! mon oncle, vous adoucissez l'amertume de mon
départ. N'est-ce pas le plus beau présent que vous puissiez me faire?
Ne comprenant pas les paroles du vieux tonnelier, qu'il avait
interrompu, Charles répandit sur le visage tanné de son oncle
des larmes de reconnaissance, tandis qu'Eugénie serrait de
toutes ses forces la main de son cousin et celle de son père. Le
notaire seul souriait en admirant la finesse de Grandet, car lui
seul avait bien compris le bonhomme. Les quatre Saumurois,
environnés de plusieurs personnes, restèrent devant la voiture
jusqu'à ce qu'elle partît ; puis, quand elle disparut sur le pont et
ne retentit plus que dans le lointain : « Bon voyage ! » dit le
vigneron. Heureusement maître Cruchot fat le seul qui entendit
cette exclamation. Eugénie et sa mère étaient allées à un
endroit du quai d'où elles pouvaient encore voir la diligence, et
agitaient leurs mouchoirs blancs, signe auquel répondit Charles
en déployant le sien.
— Ma mère, je voudrais avoir pour un moment la puissance
de Dieu, dit Eugénie au moment où elle ne vit plus le mouchoir de Charles.
Pour ne point interrompre le cours des événements qui se
passèrent au sein de la famille Grandet, il est nécessaire de jeter
par anticipation un coup d'œil sur les opérations que le
bonhomme fit à Paris par l'entremise de des Grassins. Un mois
après le départ du banquier, Grandet possédait une inscription
de cent mille livres de rente achetée à quatre-vingts francs net.
Les renseignements donnés à sa mort par son inventaire n'ont
jamais fourni la moindre lumière sur les moyens que sa défiance
lui suggéra pour échanger le prix de l'inscription contre
l'inscription elle-même. Maître Cruchot pensa que Nanon fat, à
son insu, l'instrument fidèle du transport des fonds. Vers cette
époque, la servante fit une absence de cinq jours, sous prétexte
d'aller ranger quelque chose à Froidfond, comme si le
bonhomme était capable de laisser tramer quelque chose. En ce qui
concerne les affaires de la maison Guillaume Grandet, toutes les
prévisions du tonnelier se réalisèrent.
À la Banque de France se trouvent, comme chacun sait, tes
renseignements les plus exacts sur les grandes fortunes de Paris
et des départements. Les noms de des Grassins et de Félix
Grandet de Saumur y étaient connus et y jouissaient de l'estime
accordée aux célébrités financières qui s'appuient sur
d'immenses propriétés territoriales libres d'hypothèques. L'arrivée
du banquier de Saumur, chargé, disait-on, de liquider par
honneur la maison Grandet de Paris, suffit donc pour éviter à
l'ombre du négociant la honte des protêts. La levée des scellés
se fit en présence des créanciers, et le notaire de la famille se mit
à procéder régulièrement à l'inventaire de la succession. Bientôt
des Grassins réunit les créanciers, qui, d'une voix unanime,
élurent pour liquidateurs le banquier de Saumur, conjointement
avec François Keller, chef d'une riche maison, l'un des
principaux intéressés, et leur confièrent tous les pouvoirs nécessaires
pour sauver à la fois l'honneur de la famille et les créances.