Eugénie Grandet - page 25



Puis Nanon, Charles et Eugénie n'étaient pas moins las que le maître. Quant à
madame Grandet, elle dormait, mangeait, buvait, marchait suivant
les désirs de son mari. Néanmoins, pendant les deux heures
accordées à la digestion, le tonnelier, plus facétieux qu'il ne l'avait
jamais été, dit beaucoup de ses apophtegmes particuliers, dont
un seul donnera la mesure de son esprit. Quand il eut avalé son
cassis, il regarda le verre.
— On n'a pas plus tôt mis les lèvres à un verre qu'il est déjà
vide ! Voilà notre histoire. On ne peut pas être et avoir été. Les
écus ne peuvent pas rouler et rester dans votre bourse, autrement
la vie serait trop belle.
Il fut jovial et clément. Lorsque Nanon vint avec son rouet :
« Tu dois être lasse, lui dit-il. Laisse ton chanvre. »
— Ah ! ben !... quien, je m'ennuierais, répondit la servante.
— Pauvre Nanon ! Veux-tu du cassis ?
— Ah ! pour du cassis, je ne dis pas non ; madame le fait bien
mieux que les apothicaires. Celui qu'ils vendent est de la drogue.
— Us y mettent trop de sucre, ça ne sent plus rien, dit le bon-
homme.
Le lendemain, ia famille, réunie à huit heures pour le déjeuner,
offrit le tableau de la première scène d'une intimité bien réelle.
Le malheur avait promptement mis en rapport madame Grandet,
Eugénie et Charles ; Nanon elle-même sympathisait avec eux sans
le savoir. Tous quatre commencèrent à faire une même famille.
Quant au vieux vigneron, son avarice satisfaite, et la certitude de
voir bientôt partir le mirliflor sans avoir à lui payer autre chose
que son voyage à Nantes le rendirent presque indifférent à sa
présence au logis. Il laissa les deux enfants, ainsi qu'il nomma
Charles et Eugénie libres de se comporter comme bon leur
semblerait sous l'œil de madame Grandet, en laquelle il avait
d'ailleurs une entière confiance en ce qui concernait ia morale
publique et religieuse. L'alignement de ses prés et des fossés
jouxtant la route, ses plantations de peupliers en Loire et les
travaux d'hiver dans ses clos et à Froidfond l'occupèrent exclusivement.
Dès lors commença pour Eugénie le primevère de l'amour.
Depuis la scène de nuit pendant laquelle la cousine donna son
trésor au cousin, son cœur avait suivi le trésor. Complices tous
deux du même secret, ils se regardaient en s'exprimant une
mutuelle intelligence, qui approfondissait leurs sentiments et les
leur rendait mieux communs, plus intimes, en les mettant, pour
ainsi dire, tous deux en dehors de la vie ordinaire. La parenté
n'autorisait-elle pas une certaine douceur dans l'accent, une
tendresse dans les regards : aussi Eugénie se plut-elle à
endormir les souffrances de son cousin dans les joies enfantines d'un
naissant amour. N'y a-t-il pas de gracieuses similitudes entre les
commencements de l'amour et ceux de la vie ? Ne berce-t-on
pas l'enfant par de doux chants et de gentils regards ? Ne lui dit-on
pas de merveilleuses histoires qui lui dorent l'avenir? Pour
lui l'espérance ne déploie-t-elle pas incessamment ses ailes
radieuses ? Ne verse-t-il pas tour à tour des larmes de joie et de
douleur? Ne se quereîle-t-il pas pour des riens, pour des
cailloux avec lesquels il essaie de se bâtir un mobile palais, pour
des bouquets aussitôt oubliés que coupés ? N'esl-il pas avide de
saisir le temps, d'avancer dans la vie? L'amour est notre
seconde transformation. L'enfance et l'amour furent même
chose entre Eugénie et Charles : ce fut la passion première avec
tous ses enfantillages, d'autant plus caressants pour leurs cœurs
qu'ils étaient enveloppés de mélancolie. En se débattant à sa
naissance sous les crêpes du deuil, cet amour n'en était
d'ailleurs que mieux en harmonie avec la simplicité provinciale
de cette maison en ruines. En échangeant quelques mots avec
sa cousine au bord du puits, dans cette cour muette ; en restant
dans ce jardinet, assis sur un banc moussu jusqu'à l'heure où le
soleil se couchait, occupés à se dire de grands riens ou recueillis
dans le calme qui régnait entre le rempart et la maison, comme
on l'est sous les arcades d'une église, Charles comprit la
sainteté de l'amour; car sa grande dame, sa chère Annette, ne lui
en avait fait connaître que les troubles orageux. Il quittait en ce
moment la passion parisienne, coquette, vaniteuse, éclatante,
pour l'amour pur et vrai. Il aimait cette maison dont les mœurs
ne lui semblèrent plus si ridicules. Il descendait dès le matin,
afin de pouvoir causer avec Eugénie quelques moments avant
que Grandet ne vînt donner les provisions ; et, quand les pas du
bonhomme retentissaient dans les escaliers, il se sauvait au
jardin. La petite criminalité de ce rendez-vous matinal, secret
même pour la mère d'Eugénie, et que Nanon faisait semblant
de ne pas apercevoir, imprimait à l'amour le plus innocent du
monde la vivacité des plaisirs défendus. Puis, quand, après le
déjeuner, le père Grandet était parti pour aller voir ses propriétés
et ses exploitations, Charles demeurait entre la mère et la
fille, éprouvant des délices inconnues à leur prêter les mains
pour dévider du fil, à les voir travaillant, à les entendre jaser. La
simplicité de cette vie presque monastique, qui lui révéla les
beautés de ces âmes auxquelles le monde était inconnu, le
toucha vivement. Il avait cru ces mœurs impossibles en France, et
n'avait admis leur existence qu'en Allemagne, encore n'était-ce
que fabuleusement et dans les romans d'Auguste Lafontaine.
Bientôt pour lui Eugénie fut l'idéal de la Marguerite de
Goethe, moins la faute. Enfin de jour en jour ses regards, ses
paroles ravirent la pauvre fille, qui s'abandonna délicieusement
au courant de l'amour; elle saisissait sa félicité comme un
nageur saisit la branche de saule pour se tirer du fleuve et se
reposer sur la rive. Les chagrins d'une prochaine absence
n'attristaient-ils pas déjà les heures les plus joyeuses de ces
fuyardes journées ? Chaque jour un petit événement leur
rappelait la prochaine séparation. Ainsi, trois jours après le départ
de des Grassins, Charles fut emmené par Grandet au tribunal
de première instance avec la solennité que les gens de province
attachent à de tels actes, pour y signer une renonciation à la
succession de son père. Répudiation terrible! espèce d'apostasie
domestique. Il alla chez maître Cruchot faire faire deux
procurations, l'une pour des Grassins, l'autre pour l'ami chargé de
vendre son mobilier. Puis il fallut remplir les formalités
nécessaires pour obtenir un passeport à l'étranger. Enfin, quand
arrivèrent les simples vêtements de deuil que Charles avait
demandés à Paris, il fit venir un tailleur de Saumur et lui vendit
sa garde-robe inutile. Cet acte plut singulièrement au père Grandet.
— Ah ! vous voilà comme un homme qui doit s'embarquer et
qui veut faire fortune, lui dit-il en le voyant vêtu d'une redingote
de gros drap noir. Bien, très bien !
— Je vous prie de croire, monsieur, lui répondit Charles, que
je saurai bien avoir l'esprit de ma situation.
— Qu'est-ce que c'est que cela ? dit le bonhomme dont les
yeux s'animèrent à la vue d'une poignée d'or que lui montra Charles.
— Monsieur, j'ai réuni mes boutons, mes anneaux, toutes les
superfiuités que je possède et qui pouvaient avoir quelque
valeur ; mais, ne connaissant personne à Saumur, je voulais vous
prier ce matin de...
— De vous acheter cela ? dit Grandet en l'interrompant.
—Non, mon oncle, de m'indiquer un honnête homme qui...
— Donnez-moi cela, mon neveu ; j'irai vous estimer cela là-haut,
et je reviendrai vous dire ce que cela vaut, à un centime
près. Or de bijou, dit-il en examinant une longue chaîne, dix-huit
à dix-neuf carats.
Le bonhomme tendit sa large main et emporta la masse d'or.
— Ma cousine, dit Charles, permettez-moi de vous offrir ces
deux boutons, qui pourront vous servir à attacher des rubans à
vos poignets. Cela fait un bracelet fort à la mode en ce moment.
— J'accepte sans hésiter, mon cousin, dit-elle en lui jetant un
regard d'intelligence.
—Ma tante, voici le dé de ma mère, je le gardais pré-
cieusement dans ma toilette de voyage, dit Charles en présentant
un joli dé d'or à madame Grandet, qui depuis dix ans en
désirait un.
— Il n'y a pas de remerciements possibles, mon neveu, dit la
vieille mère, dont les yeux se mouillèrent de larmes. Soir et matin
dans mes prières j'ajouterai la plus pressante de toutes pour vous,
en disant celle des voyageurs. Si je mourais, Eugénie vous conserverait ce bijou.
—Cela vaut neuf cent quatre-vingt-neuf francs soixante-
quinze centimes, mon neveu, dit Grandet en ouvrant la porte.
Mais, pour vous éviter la peine de vendre cela, je vous en compterai l'argent... en livres.
Le mot en livres signifie sur le littoral de la Loire que les écus
de six livres doivent être acceptés pour six francs sans déduction.
—Je n'osais vous le proposer, répondit Charles; mais il me
répugnait de brocanter mes bijoux dans la ville que vous habitez.
Il faut laver son linge sale en famille, disait Napoléon. Je vous
remercie donc de votre complaisance. Grandet se gratta l'oreille,
et il y eut un moment de silence. —Mon cher oncle, reprit
Charles en le regardant d'un air inquiet, comme s'il eût craint de
blesser sa susceptibilité, ma cousine et ma tante ont bien voulu
accepter un faible souvenir de moi ; veuillez à votre tour agréer
des boutons de manche qui me deviennent mutiles : ils vous
rappelleront un pauvre garçon qui, loin de vous, pensera certes à
ceux qui désormais seront toute sa famille.
— Mon garçon ! mon garçon, faut pas te dénuer comme ça...
Qu'as-tu donc, ma femme ? dit-il en se tournant avec avidité vers
elle, ah ! un dé d'or. Et toi, fifille, tiens, des agrafes de diamants.
Allons, je prends tes boutons, mon garçon, reprit-il en serrant la
main de Charles. Mais... tu me permettras de... te payer... ton,
oui... ton passage aux Indes. Oui, je veux te payer ton passage.