Eugénie Grandet - page 24



— Je ne me relèverai pas que vous n'ayez pris cet or! dit-elle.
Mon cousin, de grâce, une réponse ?... que je sache si vous
m'honorez, si vous êtes généreux, si...
En entendant le cri d'un noble désespoir, Charles laissa tomber
des larmes sur les mains de sa cousine, qu'il saisit afin de l'empêcher
de s'agenouiller. En recevant ces larmes chaudes, Eugénie
sauta sur la bourse, la lui versa sur la table.
— Eh ! bien, oui, n'est-ce pas ? dit-elle en pleurant de joie. Ne
craignez rien, mon cousin, vous serez riche. Cet or vous
portera bonheur ; un jour vous me le rendrez ; d'ailleurs, nous
nous associerons ; enfin je passerai par toutes les conditions que
vous m'imposerez. Mais vous devriez ne pas donner tant de
prix à ce don.
Charles put enfin exprimer ses sentiments.
— Oui, Eugénie, j'aurais l'âme bien petite si je n'acceptais pas.
Cependant, rien pour rien, confiance pour confiance.
— Que voulez-vous? dit-elle enrayée.
—Ecoutez, ma chère cousine, j'ai là... Il s'interrompit pour
montrer sur la commode une caisse carrée enveloppée d'un
surtout de cuir. — Là, voyez-vous, une chose qui m'est aussi
précieuse que la vie. Cette boîte est un présent de ma mère. Depuis
ce matin je pensais que, si elle pouvait sortir de sa tombe, elle
vendrait elle-même l'or que sa tendresse lui a fait prodiguer dans
ce nécessaire ; mais, accomplie par moi, cette action me paraîtrait
un sacrilège. Eugénie serra convulsivement la main de son cousin
en entendant ces derniers mots. — Non, reprit-il après une
légère pause pendant laquelle tous deux ils se jetèrent un regard
humide, non, je ne veux ni le détruire, ni le risquer dans mes
voyages. Chère Eugénie, vous en serez dépositaire. Jamais ami
n'aura confié quelque chose de plus sacré à son ami. Soyez-en
juge. Il alla prendre la boîte, la sortit du fourreau, l'ouvrit et
montra tristement à sa cousine émerveillée un nécessaire où le
travail donnait à l'or un prix bien supérieur à celui de son poids.
— Ce que vous admirez n'est rien, dit-il en poussant un ressort
qui fit partir un double fond. Voilà ce qui, pour moi, vaut la terre
entière. Il tira deux portraits, deux chefs-d'œuvre de madame de
Mirbel, richement entourés de perles.
— Oh ! la belle personne, n'est-ce pas cette dame à qui vous écriv...
— Non, dit-il, en souriant. Cette femme est ma mère, et voici
mon père, qui sont votre tante et votre oncle. Eugénie, je devrais
vous supplier à genoux de me garder ce trésor. Si je périssais en
perdant votre petite fortune, cet or vous dédommagerait; et, à
vous seule, je puis laisser les deux portraits, vous êtes digne de
les conserver ; mais détruisez-les, afin qu'après vous ils n'aillent
pas en d'autres mains... Eugénie se taisait. —Eh! bien, oui,
n'est-ce pas? ajouta-t-il avec grâce.
En entendant les mots qu'elle venait de dire à son cousin, elle
lui jeta son premier regard de femme aimante, un de ces regards
où il y a presque autant de coquetterie que de profondeur; il lui
prit la main et la baisa.
—Ange de pureté! entre nous, n'est-ce pas?... l'argent ne
sera jamais rien. Le sentiment, qui en fait quelque chose, sera
tout désormais.
— Vous ressemblez à votre mère. Avait-elle la voix aussi douce
que la vôtre ?
— Oh ! bien plus douce...
— Oui, pour vous, dit-elle en abaissant ses paupières. Allons,
Charles, couchez-vous, je le veux, vous êtes fatigué. À demain.
Elle dégagea doucement sa main d'entre celles de son cousin,
qui la reconduisit en l'éclairant. Quand ils furent tous deux sur
le seuil de la porte :
— Ah ! pourquoi suis-je ruiné ? dit-il.
— Bah ! mon père est riche, je le crois, répondit-elle.
— Pauvre enfant, reprit Charles en avançant un pied dans la
chambre et s'appuyant le dos au mur, il n'aurait pas laissé mourir
le mien, il ne vous laisserait pas dans ce dénuement, enfin, il
vivrait autrement.
— Mais il a Froidfond?
— Et que vaut Froidfond ?
— Je ne sais pas ; mais il a Noyers.
— Quelque mauvaise ferme !
— Il a des vignes et des prés...
— Des misères, dit Charles d'un air dédaigneux. Si votre père
avait seulement vingt-quatre mille livres de rente, habiteriez-
vous cette chambre froide et nue ? ajouta-t-iî en avançant le pied
gauche. —Là seront donc mes trésors, dit-il en montrant le
vieux bahut pour voiler sa pensée.
—Allez dormir, dit-elle en l'empêchant d'entrer dans une
chambre en désordre.
Charles se retira, et ils se dirent bonsoir par un mutuel sourire.
Tous deux ils s'endormirent dans le même rêve, et Charles
commença dès lors à jeter quelques rosés sur son deuil. Le
lendemain matin, madame Grandet trouva sa fille se promenant,
avant le déjeuner, en compagnie de Charles. Le jeune homme
était encore triste comme devait l'être un malheureux descendu,
pour ainsi dire, au fond de ses chagrins, et qui, en mesurant la
profondeur de l'abîme où il était tombé, avait senti tout le poids
de sa vie future.
— Mon père ne reviendra que pour le dîner, dit Eugénie en
voyant l'inquiétude peinte sur le visage de sa mère.
Il était facile de voir dans les manières, sur la figure d'Eugénie
et dans la singulière douceur que contracta sa voix, une conformité
de pensée entre elle et son cousin. Leurs âmes s'étaient
ardemment épousées avant peut-être même d'avoir bien
éprouvé la force des sentiments par lesquels ils s'unissaient l'un
à l'autre. Charles resta dans la salle, et sa mélancolie y fût respectée
. Chacune des trois femmes eut à s'occuper. Grandet ayant
oublié ses affaires, il vint un assez grand nombre de personnes.
Le couvreur, le plombier, le maçon, les terrassiers, le charpentier,
des closiers, des fermiers, les uns pour conclure des marchés
relatifs à des réparations, les autres pour payer des fermages ou
recevoir de l'argent. Madame Grandet et Eugénie furent donc
obligées d'aller et de venir, de répondre aux interminables
discours des ouvriers et des gens de la campagne. Nanon encaissait
les redevances dans sa cuisine. Elle attendait toujours les ordres
de son maître pour savoir ce qui devait être gardé pour la mai-
son ou vendu au marché. L'habitude du bonhomme était,
comme celle d'un grand nombre de gentilshommes campagnards,
de boire son mauvais vin et de manger ses fruits gâtés.
Vers cinq heures du soir, Grandet revint d'Angers, ayant eu
quatorze mille francs de son or, et tenant dans son portefeuille des
bons royaux qui lui portaient intérêt jusqu'au jour où il aurait à
payer ses rentes. Il avait laissé Cornoiller à Angers, pour y
soigner les chevaux à demi fourbus, et les ramener lentement après
les avoir bien fait reposer.
— Je reviens d'Angers, ma femme, dit-il. J'ai faim.
Nanon lui cria de la cuisine :
— Est-ce que vous n'avez rien mangé depuis hier?
— Rien, répondit le bonhomme.
Nanon apporta la soupe. Des Grassins vint prendre les ordres
de son client au moment où la famille était à table. Le père
Grandet n'avait seulement pas vu son neveu.
— Mangez tranquillement, Grandet, dit le banquier. Nous
causerons. Savez-vous ce que vaut l'or à Angers, où l'on en est
venu chercher pour Nantes ? Je vais en envoyer.
— N'en envoyez pas, répondit le bonhomme, il y en a déjà
suffisamment. Nous sommes trop bons amis pour que je ne vous
évite pas une perte de temps.
— Mais l'or y vaut treize francs cinquante centimes.
— Dites donc valait.
— D'où diable en serait-il venu ?
— Je suis allé cette nuit à Angers, lui répondit Grandet à voix basse.
Le banquier tressaillit de surprise. Puis une conversation s'établit
entre eux d'oreille à oreille, pendant laquelle des Grassins et
Grandet regardèrent Charles à plusieurs reprises. Au moment où
sans doute l'ancien tonnelier dit au banquier de lui acheter cent
mille livres de rente, des Grassins laissa derechef échapper un
geste d'étonnement.
— Monsieur Grandet, dit-il à Charles, je pars pour Paris ; et, si
vous aviez des commissions à me donner...
— Aucune, monsieur. Je vous remercie, répondit Charles.
— Remerciez-le mieux que ça, mon neveu. Monsieur va pour
arranger les affaires de la maison Guillaume Grandet.
— Y aurait-il donc quelque espoir ? demanda Charles.
— Mais, s'écria le tonnelier avec un orgueil bien joué, n'êtes-
vous pas mon neveu? votre honneur est le nôtre. Ne vous
nommez-vous pas Grandet?
Charles se leva» saisit le père Grandet, l'embrassa, pâlit et
sortit, Eugénie contemplait son père avec admiration.
—Allons, adieu, mon bon des Grassins, tout à vous, et
emboisez-moi bien ces gens-là ! Les deux diplomates se donnèrent
une poignée de main, l'ancien tonnelier reconduisit le banquier
jusqu'à la porte; puis, après l'avoir fermée, il revint et dit à
Nanon en se plongeant dans son fauteuil : « Donne-moi du cassis ! »
Mais trop ému pour rester en place, il se leva, regarda le
portrait de monsieur de La Bertellière et se mit à chanter, en
faisant ce que Nanon appelait des pas de danse :
Dans les gardes françaises
J'avais un bon papa.
Nanon, madame Grandet, Eugénie s'examinèrent mutuellement
en silence. La joie du vigneron les épouvantait toujours
quand elle arrivait à son apogée. La soirée fût bientôt finie.
D'abord le père Grandet voulut se coucher de bonne heure ; et,
lorsqu'il se couchait, chez lui tout devait dormir, de même que,
quand Auguste buvait, la Pologne était ivre.