Eugénie Grandet - page 23



Là, pour voir juste, il faut peser, chaque matin, la bourse d'un ami,
savoir se mettre politiquement au-dessus de tout ce qui arrive ;
provisoirement, ne rien admirer, ni les œuvres d'art, ni les
nobles actions, et donner pour mobile à toute chose l'intérêt
personnel. Après mille folies, la grande dame, la belle Annette,
forçait Charles à penser gravement; elle lui parlait de sa
position future, en lui passant dans les cheveux une main parfumée ;
en lui refaisant une boucle, elle lui faisait calculer la vie : elle le
féminisait et le matérialisait. Double corruption, mais corrup-
tion élégante et fine, de bon goût.
—Vous êtes niais, Charles, lui disait-elle. J'aurai bien de la
peine à vous apprendre le monde. Vous avez été très mal pour
monsieur des Lupeaulx. Je sais bien que c'est un homme peu
honorable ; mais attendez qu'il soit sans pouvoir, alors vous le
mépriserez à votre aise. Savez-vous ce que madame Campan
nous disait? Mes enfants, tant qu'un homme est au Ministère,
adorez-le ; tombe-t-il, aidez à le traîner à la voirie. Puissant, il
est une espèce de dieu ; détruit, il est au-dessous de Marat dans
son égout, parce qu'il vit et que Marat était mort. La vie est
une suite de combinaisons, et il faut les étudier, les suivre, pour
arriver à se maintenir toujours en bonne position.
Charles était un homme trop à la mode, il avait été trop
constamment heureux par ses parents, trop adulé par le monde
pour avoir de grands sentiments. Le grain d'or que sa mère lui
avait jeté au cœur s'était étendu dans la filière parisienne, il
l'avait employé en superficie et devait l'user par le frottement.
Mais Charles n'avait encore que vingt et un ans. À cet âge, la
fraîcheur de la vie semble inséparable de la candeur de l'âme. La
voix, le regard, la figure, paraissent en harmonie avec les senti-
ments. Aussi le juge le plus dur, l'avoué le plus incrédule,
l'usurier le moins facile, hésitent-ils toujours à croire à la vieillesse du
cœur, à la corruption des calculs, quand les yeux nagent encore
dans un fluide pur, et qu'il n'y a point de rides sur le front.
Charles n'avait jamais eu l'occasion d'appliquer les maximes de
la morale parisienne, et jusqu'à ce jour il était beau d'inexpérience.
Mais, à son insu, l'égoïsme lui avait été inoculé. Les
germes de l'économie politique à l'usage du Parisien, latents en
son cœur, ne devaient pas tarder à y fleurir, aussitôt que de
spectateur oisif il deviendrait acteur dans le drame de la vie
réelle. Presque toutes les jeunes filles s'abandonnent aux
douces promesses de ces dehors ; mais Eugénie eût-elle été
prudente et observatrice autant que le sont certaines filles en
province, aurait-elle pu se défier de son cousin, quand, chez lui, les
manières, les paroles et les actions s'accordaient encore avec les
inspirations du cœur ? Un hasard, fatal pour elle, lui fît essuyer
les dernières effusions de sensibilité vraie qui fût en ce jeune
cœur, et entendre, pour ainsi dire, les derniers soupirs de la
conscience. Elle laissa donc cette lettre pour elle pleine
d'amour, et se mit complaisamment à contempler son cousin
endormi : les fraîches illusions de la vie jouaient encore pour
elle sur ce visage, elle se jura d'abord à elle-même de l'aimer
toujours. Puis elle jeta les yeux sur l'autre lettre sans attacher
beaucoup d'importance à cette indiscrétion; et, si elle
commença de la lire, ce fût pour acquérir de nouvelles preuves des
nobles qualités que, semblable à toutes les femmes, elle prêtait
à celui qu'elle choisissait.
Mon cher Alphonse, au moment où tu liras cette lettre je
Saurai plus Garnis; mais je t'avoue qu'en doutant de ces gens du
monde habitués à prodiguer ce mot, je n'ai pas douté de ton amitié.
Je te charge donc d'arranger mes affaires, et compte sur toi,
pour tirer un bon parti de tout ce que je possède. Tu dois maintenant
connaître ma position. Je n'ai plus rien, et veux partir pour
les Indes. Je viens d'écrire à toutes les personnes auxquelles je crois
devoir quelque argent, et tu en trouveras ci-joint la liste aussi
exaëte qu'il m'est possible de la donner de mémoire. Ma
bibliothèque, mes meubles, mes voitures, mes chevaux, etc., suffiront, je
crois, à payer mes dettes. Je ne veux me réserver que les babioles
sans valeur qui seront susceptibles de me faire un commencement
de pacotille. Mon cher Alphonse, je t'enverrai d'ici, pour cette
vente, une procuration régulière, en cas de contestations. Tu
m'adresseras toutes mes armes. Puis tu garderas pour toi Briton.
Personne ne voudrait donner le prix de cette admirable bête,
j'aime mieux te l'offrir, comme la bague d'usage que lègue un
mourant à son exécuteur testamentaire. On m'a fait une très
comfortable voiture de voyage chez les Farry, Breilman et 0e,
mais ils ne l'ont pas livrée, obtiens d'eux qu'ils la gardent sans me
demander d'indemnité; s'ils se refusaient à cet arrangement,
évite tout ce qui pourrait entacher ma loyauté, dans les circonstances
où je me trouve. Je dois six louis à l'insulaire, perdus au
jeu, ne manque pas de les lui...
— Cher cousin, dit Eugénie en laissant la lettre, et se sauvant
à petits pas chez elle avec une des bougies allumées. Là ce ne
fût pas sans une vive émotion de plaisir qu'elle ouvrit le tiroir
d'un vieux meuble en chêne, l'un des plus beaux ouvrages de
l'époque nommée la Renaissance et sur lequel se voyait encore,
à demi effacée, la fameuse Salamandre royale. Elle y prit une
grosse bourse en velours rouge à glands d'or, et bordée de cannetille
usée, provenant de la succession de sa grand-mère. Puis
elle pesa fort orgueilleusement cette bourse, et se plut à vérifier
le compte oublié de son petit pécule. Elle sépara d'abord vingt
portugaises encore neuves, frappées sous Se règne de Jean V, en
1725, valant réellement au change cinq lisbonines ou chacune
cent soixante-huit francs soixante-quatre centimes, lui disait
son père, mais dont la valeur conventionnelle était de cent
quatre-vingts francs, attendu la rareté, la beauté desdites pièces
qui reluisaient comme des soleils. ITEM, cinq génovines ou
pièces de cent livres de Gênes, autre monnaie rare et valant
quatre-vingt-sept francs au change, mais cent francs pour les
amateurs d'or. Elles lui venaient du vieux monsieur La Bertellière,
ITEM, trois quadruples d'or espagnols de Philippe V, frappés
en 1729, donnés par madame Gentillet, qui, en les lui
offrant, lui disait toujours la même phrase : « Ce cher serin-là,
ce petit jaunet, vaut quatre-vingt-dix-huit livres! Gardez-le
bien, ma mignonne, ce sera la fleur de votre trésor ». ITEM, ce
que son père estimait le plus (l'or de ces pièces était à vingt-trois
carats et une fraction), cent ducats de Hollande, fabriqués
en l'an 1756, et valant près de treize francs.-ITEM, une grande
curiosité !... des espèces de médailles précieuses aux avares,
trois roupies au signe de la Balance, et cinq roupies au signe de
la Vierge, toutes d'or pur à vingt-quatre carats, la magnifique
monnaie du Grand-Mogol, et dont chacune valait trente-sept
francs quarante centimes au poids; mais au moins cinquante
francs pour les connaisseurs qui aiment à manier l'or. ITEM, le
napoléon de quarante francs reçu l'avant-veille, et qu'elle avait
négligemment mis dans sa bourse rouge. Ce trésor contenait
des pièces neuves et vierges, de véritables morceaux d'art desquels
le père Grandet s'informait parfois, et qu'il voulait revoir,
afin de détailler à sa fille les vertus intrinsèques, comme la
beauté du cordon, la clarté du plat, la richesse des lettres dont
les vives arêtes n'étaient pas encore rayées. Mais elle ne pensait
ni à ces raretés, ni à la manie de son père, ni au danger qu'il y
avait pour elle de se démunir d'un trésor si cher à son père ;
non, elle songeait à son cousin, et parvint enfin à comprendre,
après quelques fautes de calcul, qu'elle possédait environ cinq
mille huit cents francs en valeurs réelles, qui, conventionnellement,
pouvaient se vendre près de deux mille écus. A la vue de
ses richesses, elle se mit à applaudir en battant des mains, comme
un enfant forcé de perdre son trop-plein de joie dans les naïfs
mouvements du corps. Ainsi le père et la fille avaient compté chacun
leur fortune : lui, pour aller vendre son or; Eugénie, pour
jeter le sien dans un océan d'affection. Elle remit les pièces dans
la vieille bourse, la prit et remonta sans hésitation. La misère
secrète de son cousin lui faisait oublier la nuit, les convenances;
puis, elle était forte de sa conscience, de son dévouement, de son
bonheur. Au moment où elle se montra sur le seuil de la porte,
en tenant d'une main la bougie, de l'autre sa bourse, Charles se
réveilla, vit sa cousine et resta béant de surprise. Eugénie
s'avança, posa le flambeau sur la table et dit d'une voix émue :
« Mon cousin, j'ai à vous demander pardon d'une faute grave
que j'ai commise envers vous ; mais Dieu me le pardonnera, ce
péché, si vous voulez l'effacer ».
— Qu'est-ce donc ? dit Charles en se frottant les yeux.
— J'ai lu ces deux lettres.
Charles rougit.
—Comment cela s'est-il fait? reprit-elle, pourquoi suis-je
montée ? En vérité, maintenant je ne le sais plus. Mais je suis tentée
de ne pas trop me repentir d'avoir lu ces lettres, puisqu'elles
m'ont fait connaître votre cœur, votre âme et...
— Et quoi ? demanda Charles.
— Et vos projets, la nécessité où vous êtes d'avoir une somme...
— Ma chère cousine...
— Chut, chut, mon cousin, pas si haut, n'éveillons personne.
Voici, dit-elle en ouvrant la bourse, les économies d'une pauvre
fille qui n'a besoin de rien. Charles, acceptez-les. Ce matin,
j'ignorais ce qu'était l'argent, vous me l'avez appris, ce n'est
qu'un moyen, voilà tout. Un cousin est presque un frère, vous
pouvez bien emprunter la bourse de votre sœur.
Eugénie, autant femme que jeune fille n'avait pas prévu des
refus, et son cousin restait muet.
— Eh ! bien, vous refuseriez ? demanda Eugénie, dont les
palpitations retentirent au milieu du profond silence.
L'hésitation de son cousin l'humilia; mais la nécessité dans
laquelle il se trouvait se représenta plus vivement à son esprit, et elle plia le genou.