— Tiens, dit Nanon ! je le savons bien ! Y a ben près de dix-huit cents.
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— Veux-tu te taire. Nanon ! Tu diras à ma femme que je suis
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allé à la campagne. Je serai revenu pour dîner. Va bon train,
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Cornoiller, faut être à Angers avant neuf heures.
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La voiture partit. Nanon verrouilla la grande porte, lâcha le
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chien, se coucha l'épaule meurtrie, et personne dans le quartier
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ne soupçonna ni le départ de Grandet ni l'objet de son voyage.
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La discrétion du bonhomme était complète. Personne ne voyait
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jamais un sou dans cette maison pleine d'or. Après avoir appris
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dans la matinée par les causeries du port que l'or avait doublé de
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prix par suite de nombreux armements entrepris à Nantes, et que
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des spéculateurs étaient arrivés à Angers pour en acheter, le vieux
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vigneron, par un simple emprunt de chevaux fait à ses fermiers,
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se mit en mesure d'aller y vendre le sien et d'en rapporter en
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valeurs du receveur-général sur le trésor la somme nécessaire à
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l'achat de ses rentes après l'avoir grossie de l'agio.
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— Mon père s'en va, dit Eugénie, qui du haut de l'escalier avait
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tout entendu. Le silence était rétabli dans la maison, et le lointain
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roulement de la voiture, qui cessa par degrés, ne retentissait déjà
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plus dans Saumur endormi. En ce moment, Eugénie entendit en
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son cœur, avant de l'écouter par l'oreille, une plainte qui perça
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les cloisons, et qui venait de la chambre de son cousin. Une
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bande lumineuse, fine autant que le tranchant d'un sabre, passait
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par la fente de la porte et coupait horizontalement les balustres
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du vieil escalier. — II souffre, dit-elle en grimpant deux marches.
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Un second gémissement la fit arriver sur le palier de la chambre.
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La porte était entrouverte, elle la poussa. Charles dormait la tête
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penchée en dehors du vieux fauteuil, sa main avait laissé tomber
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la plume et touchait presque à terre. La respiration saccadée que
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nécessitait la posture du jeune homme effraya soudain Eugénie,
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qui entra promptement. — II doit être bien fatigué, se dit-elle en
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regardant une dizaine de lettres cachetées, elle en lut les adresses :
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À messieurs Farry, Breilman et C10, carrossiers. —À monsieur
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Buisson, tailleur, etc. — II a sans doute arrangé toutes ses affaires
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pour pouvoir bientôt quitter la France, pensa-t-elle. Ses yeux
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tombèrent sur deux lettres ouvertes. Ces mots qui en commençaient
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une : « Ma chère Annette... » lui causèrent un éblouissement.
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Son cœur palpita, ses pieds se clouèrent sur le carreau. Sa
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chère Annette, il aime, il est aimé ! Plus d'espoir ! Que lui dit-il ?
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Ces idées lui traversèrent la tête et le cœur. Elle lisait ces mots
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partout, même sur les carreaux en traits de flammes.
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- Déjà renoncer à lui ! Non, je ne lirai pas cette lettre. Je dois m'en
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aller. Si je la lisais, cependant ? Elle regarda Charles, lui prit
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doucement la tête, la posa sur le dos du fauteuil, et il se laissa
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faire comme un enfant qui, même en dormant, connaît encore
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sa mère et reçoit, sans s'éveiller, ses soins et ses baisers. Comme
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une mère, Eugénie releva la main pendante, et, comme une
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mère, elle baisa doucement les cheveux. « Chère Annette ! » Un
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démon lui criait ces deux mots aux oreilles. — Je sais que je fais
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peut-être mal, mais je lirai la lettre, dit-elle. Eugénie détourna
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la tête, car sa noble probité gronda. Pour la première fois de sa
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vie, le bien et le mal étaient en présence dans son cœur. Jusque-là
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elle n'avait eu à rougir d'aucune action. La passion, la curiosité
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l'emportèrent. À chaque phrase, son cœur se gonfla
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davantage et l'ardeur piquante qui anima sa vie pendant cette
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lecture lui rendit encore plus friands les plaisirs du premier amour.
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Ma chère Annette rien ne devait nous séparer, si ce n'est le
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malheur qui m'accable et qu'aucune prudence humaine n'aurait
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su prévoir. Mon père s'est tué, sa fortune et la mienne sont
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entièrement perdues. Je suis orphelin à un âge où, par la nature
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de mon éducation, je puis passer pour un enfant; et je dois néanmoins
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me relever homme de l'abîme où je suis tombé. Je viens
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d'employer une partie de cette nuit à faire mes calculs. Si je veux
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quitter la France en honnête homme, et ce n'est pas un doute, je
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n'ai pas cent francs à moi pour aller tenter le sort aux Indes ou
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en Amérique. Oui, ma pauvre Anna, j'irai chercher la fortune
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sous les climats les plus meurtriers. Sous de tels deux, elle est sûre
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et prompte, m'a-t-on dit. Quant à rester à Paris, je ne saurais.
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Ni mon âme ni mon visage ne sont faits à supporter les affronts,
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la froideur, le dédain qui attendent l'homme ruiné, le fils du
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failli ! Bon Dieu ! devoir deux millions ?... J'y serais tué en duel
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dans la première semaine. Aussi n'y retournerai-je point. Ton
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amour, le plus tendre et le plus dévoué qui jamais ait ennobli le
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cœur d'un homme, ne saurait m'y attirer. Hélas! ma bien-aimée,
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je n'ai point assez d'argent pour aller là où tu es, donner, recevoir
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un dernier baiser, un baiser où je puiserais la force nécessaire à
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mon entreprise.
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— Pauvre Charles, j'ai bien fait de lire ! J'ai de l'or, je le lui
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donnerai, dit Eugénie.
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Elle reprit sa lecture après avoir essuyé ses pleurs.
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Je n'avais point encore songé aux malheurs de la misère. Si j'ai
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les cent louis indispensables au passage, je n'aurai pas un sou pour
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me faire une pacotille. Mais non, je n'aurai ni cent louis ni un
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louis, je ne connaîtrai ce qui me restera d'argent qu'après le
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règlement de mes dettes à Paris. Si je n'ai rien, j'irai tranquillement
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à Nantes, je m'y embarquerai simple matelot, et je
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commencerai là-bas comme ont commencé les hommes d'énergie qui,
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jeunes, n'avaient pas un sou, et sont revenus, riches, des Indes.
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Depuis ce matin, j'ai froidement envisagé mon avenir. Il est plus
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horrible pour moi que pour tout autre, moi, choyé par une mère
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qui m'adorait, chéri par le meilleur des pères, et qui, à mon début
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dans le monde, ai rencontré l'amour d'une Anna !Je n'ai connu
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que les fleurs de la vie : ce bonheur ne pouvait pas durer. J'ai
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néanmoins, ma chère Annette, plus de courage qu'il n'était per-
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mis à un insouciant jeune homme d'en avoir, surtout à un jeune
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homme habitué aux cajoleries de la plus délicieuse femme de
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Paris, bercé dans les joies de la famille, à qui tout souriait au
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logis, et dont les désirs étaient des lois pour un père... Oh! mon
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père, Annette, il est mort. ..Eh! bien, j'ai refléchi à ma position,
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j'ai réfléchi à la tienne aussi. J'ai bien vieilli en vingt-quatre
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heures. Chère Anna, si, pour me garder près de toi, dans Paris, tu
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sacrifiais toutes les jouissances de ton luxe, ta toilette, ta loge à
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l'Opéra, nous n'arriverions pas encore au chiffre des dépenses
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nécessaires à ma vie dissipée; puis je ne saurais accepter tant de
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sacrifices. Nous nous quittons donc aujourd'hui pour toujours.
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— Il la quitte. Sainte Vierge ! Oh ! bonheur !...
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Eugénie sauta de joie. Charles fit un mouvement, elle en eut
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froid de terreur; mais, heureusement pour elle, il ne s'éveilla
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pas. Elle reprit :
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Quand reviendrai-je ? je ne sais. Le climat des Indes vieillit
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promptement un Européen, et surtout un Européen qui travaille.
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Mettons-nous à dix ans d'ici. Dans dix ans, ta fille aura dix-huit
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ans, elle sera ta compagne, ton espion. Pour toi, le monde sera
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bien cruel, ta fille le sera peut-être davantage. Nous avons vu des
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exemples de ces jugements mondains et de ces ingratitudes de
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jeunes filles; sachons en profiter. Garde au fond de ton âme comme
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je le garderai moi-même le souvenir de ces quatre années de bonheur,
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et sois fidèle, si tu peux, à ton pauvre ami. Je ne saurais toutefois
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l'exiger, parce que, vois-tu, ma chère Annette, je dois me
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conformer à ma position, voir bourgeoisement la vie, et ta chiffrer
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au plus vrai. Donc je dois penser au mariage, qui devient une des
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nécessités de ma nouvelle exStence; et je t'avouerai que j'ai trouvé
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ici, à Saumur, chez mon oncle, une cousine dont les manières, la
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figure, l'esprit et le cœur te plairaient, et qui, en outre, me paraît
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avoir...
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— Il devait être bien fatigué, pour avoir cessé de lui écrire, se
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dit Eugénie en voyant la lettre arrêtée au milieu de cette phrase.
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Elle le justifiait! N'était-il pas impossible alors que cette
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innocente fille s'aperçût de la froideur empreinte dans cette
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lettre? Aux jeunes filles religieusement élevées, ignorantes et
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pures, tout est amour dès qu'elles mettent les pieds dans les
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régions enchantées de l'amour. Elles y marchent entourées de
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la céleste lumière que leur âme projette, et qui rejaillit en rayons
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sur leur amant; elles le colorent des feux de leur propre senti-
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ment et lui prêtent leurs belles pensées. Les erreurs de la femme
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viennent presque toujours de sa croyance au bien, ou de sa
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confiance dans le vrai. Pour Eugénie, ces mots : « Ma chère
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Annette, ma bien-aimée », lui résonnaient au cœur comme le
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plus joli langage de l'amour, et lui caressaient l'âme comme,
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dans son enfance, les notes divines du Venite adoremus, redites
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par l'orgue, lui caressèrent l'oreille. D'ailleurs, les larmes qui
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baignaient encore les yeux de Charles lui accusaient toutes les
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noblesses de cœur par lesquelles une jeune fille doit être
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séduite. Pouvait-elle savoir que si Charles aimait tant son père
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et le pleurait si véritablement, cette tendresse venait moins de
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la bonté de son cœur que des bontés paternelles ? Monsieur et
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madame Guillaume Grandet, en satisfaisant toujours les fantaisies
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de leur fils, en lui donnant tous les plaisirs de la fortune,
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l'avaient empêché de faire les horribles calculs dont sont plus
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ou moins coupables, à Paris, la plupart des enfants quand, en
|
présence des jouissances parisiennes, ils forment des désirs et
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conçoivent des plans qu'ils voient avec chagrin incessamment
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ajournés et retardés par la vie de leurs parents. La prodigalité
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du père alla donc jusqu'à semer dans le cœur de son fils un
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amour filial vrai, sans arrière-pensée. Néanmoins, Charles était
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un enfant de Paris, habitué par les mœurs de Paris, par Annette
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elle-même, à tout calculer, déjà vieillard sous le masque du
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jeune homme. Il avait reçu l'épouvantable éducation de ce
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monde où, dans une soirée, il se commet en pensées, en
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paroles, plus de crimes que la Justice n'en punit aux cours
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d'assises, où les bons mots assassinent les plus grandes idées, où
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l'on ne passe pour fort qu'autant que l'on voit juste ; et là» voir
|
juste, c'est ne croire à rien, ni aux sentiments, ni aux hommes,
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ni même aux événements : on y fait de faux événements.
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