Eugénie Grandet - page 22



— Tiens, dit Nanon ! je le savons bien ! Y a ben près de dix-huit cents.
— Veux-tu te taire. Nanon ! Tu diras à ma femme que je suis
allé à la campagne. Je serai revenu pour dîner. Va bon train,
Cornoiller, faut être à Angers avant neuf heures.
La voiture partit. Nanon verrouilla la grande porte, lâcha le
chien, se coucha l'épaule meurtrie, et personne dans le quartier
ne soupçonna ni le départ de Grandet ni l'objet de son voyage.
La discrétion du bonhomme était complète. Personne ne voyait
jamais un sou dans cette maison pleine d'or. Après avoir appris
dans la matinée par les causeries du port que l'or avait doublé de
prix par suite de nombreux armements entrepris à Nantes, et que
des spéculateurs étaient arrivés à Angers pour en acheter, le vieux
vigneron, par un simple emprunt de chevaux fait à ses fermiers,
se mit en mesure d'aller y vendre le sien et d'en rapporter en
valeurs du receveur-général sur le trésor la somme nécessaire à
l'achat de ses rentes après l'avoir grossie de l'agio.
— Mon père s'en va, dit Eugénie, qui du haut de l'escalier avait
tout entendu. Le silence était rétabli dans la maison, et le lointain
roulement de la voiture, qui cessa par degrés, ne retentissait déjà
plus dans Saumur endormi. En ce moment, Eugénie entendit en
son cœur, avant de l'écouter par l'oreille, une plainte qui perça
les cloisons, et qui venait de la chambre de son cousin. Une
bande lumineuse, fine autant que le tranchant d'un sabre, passait
par la fente de la porte et coupait horizontalement les balustres
du vieil escalier. — II souffre, dit-elle en grimpant deux marches.
Un second gémissement la fit arriver sur le palier de la chambre.
La porte était entrouverte, elle la poussa. Charles dormait la tête
penchée en dehors du vieux fauteuil, sa main avait laissé tomber
la plume et touchait presque à terre. La respiration saccadée que
nécessitait la posture du jeune homme effraya soudain Eugénie,
qui entra promptement. — II doit être bien fatigué, se dit-elle en
regardant une dizaine de lettres cachetées, elle en lut les adresses :
À messieurs Farry, Breilman et C10, carrossiers. —À monsieur
Buisson, tailleur, etc. — II a sans doute arrangé toutes ses affaires
pour pouvoir bientôt quitter la France, pensa-t-elle. Ses yeux
tombèrent sur deux lettres ouvertes. Ces mots qui en commençaient
une : « Ma chère Annette... » lui causèrent un éblouissement.
Son cœur palpita, ses pieds se clouèrent sur le carreau. Sa
chère Annette, il aime, il est aimé ! Plus d'espoir ! Que lui dit-il ?
Ces idées lui traversèrent la tête et le cœur. Elle lisait ces mots
partout, même sur les carreaux en traits de flammes.
- Déjà renoncer à lui ! Non, je ne lirai pas cette lettre. Je dois m'en
aller. Si je la lisais, cependant ? Elle regarda Charles, lui prit
doucement la tête, la posa sur le dos du fauteuil, et il se laissa
faire comme un enfant qui, même en dormant, connaît encore
sa mère et reçoit, sans s'éveiller, ses soins et ses baisers. Comme
une mère, Eugénie releva la main pendante, et, comme une
mère, elle baisa doucement les cheveux. « Chère Annette ! » Un
démon lui criait ces deux mots aux oreilles. — Je sais que je fais
peut-être mal, mais je lirai la lettre, dit-elle. Eugénie détourna
la tête, car sa noble probité gronda. Pour la première fois de sa
vie, le bien et le mal étaient en présence dans son cœur. Jusque-là
elle n'avait eu à rougir d'aucune action. La passion, la curiosité
l'emportèrent. À chaque phrase, son cœur se gonfla
davantage et l'ardeur piquante qui anima sa vie pendant cette
lecture lui rendit encore plus friands les plaisirs du premier amour.
Ma chère Annette rien ne devait nous séparer, si ce n'est le
malheur qui m'accable et qu'aucune prudence humaine n'aurait
su prévoir. Mon père s'est tué, sa fortune et la mienne sont
entièrement perdues. Je suis orphelin à un âge où, par la nature
de mon éducation, je puis passer pour un enfant; et je dois néanmoins
me relever homme de l'abîme où je suis tombé. Je viens
d'employer une partie de cette nuit à faire mes calculs. Si je veux
quitter la France en honnête homme, et ce n'est pas un doute, je
n'ai pas cent francs à moi pour aller tenter le sort aux Indes ou
en Amérique. Oui, ma pauvre Anna, j'irai chercher la fortune
sous les climats les plus meurtriers. Sous de tels deux, elle est sûre
et prompte, m'a-t-on dit. Quant à rester à Paris, je ne saurais.
Ni mon âme ni mon visage ne sont faits à supporter les affronts,
la froideur, le dédain qui attendent l'homme ruiné, le fils du
failli ! Bon Dieu ! devoir deux millions ?... J'y serais tué en duel
dans la première semaine. Aussi n'y retournerai-je point. Ton
amour, le plus tendre et le plus dévoué qui jamais ait ennobli le
cœur d'un homme, ne saurait m'y attirer. Hélas! ma bien-aimée,
je n'ai point assez d'argent pour aller là où tu es, donner, recevoir
un dernier baiser, un baiser où je puiserais la force nécessaire à
mon entreprise.
Pauvre Charles, j'ai bien fait de lire ! J'ai de l'or, je le lui
donnerai, dit Eugénie.
Elle reprit sa lecture après avoir essuyé ses pleurs.
Je n'avais point encore songé aux malheurs de la misère. Si j'ai
les cent louis indispensables au passage, je n'aurai pas un sou pour
me faire une pacotille. Mais non, je n'aurai ni cent louis ni un
louis, je ne connaîtrai ce qui me restera d'argent qu'après le
règlement de mes dettes à Paris. Si je n'ai rien, j'irai tranquillement
à Nantes, je m'y embarquerai simple matelot, et je
commencerai là-bas comme ont commencé les hommes d'énergie qui,
jeunes, n'avaient pas un sou, et sont revenus, riches, des Indes.
Depuis ce matin, j'ai froidement envisagé mon avenir. Il est plus
horrible pour moi que pour tout autre, moi, choyé par une mère
qui m'adorait, chéri par le meilleur des pères, et qui, à mon début
dans le monde, ai rencontré l'amour d'une Anna !Je n'ai connu
que les fleurs de la vie : ce bonheur ne pouvait pas durer. J'ai
néanmoins, ma chère Annette, plus de courage qu'il n'était per-
mis à un insouciant jeune homme d'en avoir, surtout à un jeune
homme habitué aux cajoleries de la plus délicieuse femme de
Paris, bercé dans les joies de la famille, à qui tout souriait au
logis, et dont les désirs étaient des lois pour un père... Oh! mon
père, Annette, il est mort. ..Eh! bien, j'ai refléchi à ma position,
j'ai réfléchi à la tienne aussi. J'ai bien vieilli en vingt-quatre
heures. Chère Anna, si, pour me garder près de toi, dans Paris, tu
sacrifiais toutes les jouissances de ton luxe, ta toilette, ta loge à
l'Opéra, nous n'arriverions pas encore au chiffre des dépenses
nécessaires à ma vie dissipée; puis je ne saurais accepter tant de
sacrifices. Nous nous quittons donc aujourd'hui pour toujours.
Il la quitte. Sainte Vierge ! Oh ! bonheur !...
Eugénie sauta de joie. Charles fit un mouvement, elle en eut
froid de terreur; mais, heureusement pour elle, il ne s'éveilla
pas. Elle reprit :
Quand reviendrai-je ? je ne sais. Le climat des Indes vieillit
promptement un Européen, et surtout un Européen qui travaille.
Mettons-nous à dix ans d'ici. Dans dix ans, ta fille aura dix-huit
ans, elle sera ta compagne, ton espion. Pour toi, le monde sera
bien cruel, ta fille le sera peut-être davantage. Nous avons vu des
exemples de ces jugements mondains et de ces ingratitudes de
jeunes filles; sachons en profiter. Garde au fond de ton âme comme
je le garderai moi-même le souvenir de ces quatre années de bonheur,
et sois fidèle, si tu peux, à ton pauvre ami. Je ne saurais toutefois
l'exiger, parce que, vois-tu, ma chère Annette, je dois me
conformer à ma position, voir bourgeoisement la vie, et ta chiffrer
au plus vrai. Donc je dois penser au mariage, qui devient une des
nécessités de ma nouvelle exStence; et je t'avouerai que j'ai trouvé
ici, à Saumur, chez mon oncle, une cousine dont les manières, la
figure, l'esprit et le cœur te plairaient, et qui, en outre, me paraît
avoir...
— Il devait être bien fatigué, pour avoir cessé de lui écrire, se
dit Eugénie en voyant la lettre arrêtée au milieu de cette phrase.
Elle le justifiait! N'était-il pas impossible alors que cette
innocente fille s'aperçût de la froideur empreinte dans cette
lettre? Aux jeunes filles religieusement élevées, ignorantes et
pures, tout est amour dès qu'elles mettent les pieds dans les
régions enchantées de l'amour. Elles y marchent entourées de
la céleste lumière que leur âme projette, et qui rejaillit en rayons
sur leur amant; elles le colorent des feux de leur propre senti-
ment et lui prêtent leurs belles pensées. Les erreurs de la femme
viennent presque toujours de sa croyance au bien, ou de sa
confiance dans le vrai. Pour Eugénie, ces mots : « Ma chère
Annette, ma bien-aimée », lui résonnaient au cœur comme le
plus joli langage de l'amour, et lui caressaient l'âme comme,
dans son enfance, les notes divines du Venite adoremus, redites
par l'orgue, lui caressèrent l'oreille. D'ailleurs, les larmes qui
baignaient encore les yeux de Charles lui accusaient toutes les
noblesses de cœur par lesquelles une jeune fille doit être
séduite. Pouvait-elle savoir que si Charles aimait tant son père
et le pleurait si véritablement, cette tendresse venait moins de
la bonté de son cœur que des bontés paternelles ? Monsieur et
madame Guillaume Grandet, en satisfaisant toujours les fantaisies
de leur fils, en lui donnant tous les plaisirs de la fortune,
l'avaient empêché de faire les horribles calculs dont sont plus
ou moins coupables, à Paris, la plupart des enfants quand, en
présence des jouissances parisiennes, ils forment des désirs et
conçoivent des plans qu'ils voient avec chagrin incessamment
ajournés et retardés par la vie de leurs parents. La prodigalité
du père alla donc jusqu'à semer dans le cœur de son fils un
amour filial vrai, sans arrière-pensée. Néanmoins, Charles était
un enfant de Paris, habitué par les mœurs de Paris, par Annette
elle-même, à tout calculer, déjà vieillard sous le masque du
jeune homme. Il avait reçu l'épouvantable éducation de ce
monde où, dans une soirée, il se commet en pensées, en
paroles, plus de crimes que la Justice n'en punit aux cours
d'assises, où les bons mots assassinent les plus grandes idées, où
l'on ne passe pour fort qu'autant que l'on voit juste ; et là» voir
juste, c'est ne croire à rien, ni aux sentiments, ni aux hommes,
ni même aux événements : on y fait de faux événements.