Eugénie Grandet - page 21



Diable ! il n'y faut pas aller comme une corneille qui abat des
noix. Laisse-moi maintenant conduire la barque, aide seulement
à la manœuvre. Esl-ce bien ton rôle de compromettre ta
dignité de magistrat dans une pareille...
Il n'acheva pas ; il entendait monsieur des Grassins disant au
vieux tonnelier en lui tendant la main : « Grandet, nous avons
appris l'affreux malheur arrivé dans votre famille, le désastre de
la maison Guillaume Grandet et la mort de votre frère ; nous
venons vous exprimer toute la part que nous prenons à ce trisie
événement ».
— Il n'y a d'autre malheur, dit le notaire en interrompant le
banquier, que la mort de monsieur Grandet junior. Encore ne
se serait-il pas tué s'il avait eu l'idée d'appeler son frère à son
secours. Notre vieil ami, qui a de l'honneur jusqu'au bout des
ongles, compte liquider les dettes de la maison Grandet de
Paris. Mon neveu le président, pour lui éviter les tracas d'une
affaire toute judiciaire, lui offre de partir sur-le-champ pour
Paris, afin de transiger avec les créanciers et les satisfaire convenablement.

Ces paroles, confirmées par l'attitude du vigneron, qui se
caressait le menton, surprirent étrangement les trois des Grassins,
qui pendant le chemin avaient médit tout à loisir de l'avarice
de Grandet en l'accusant presque d'un fratricide.
— Ah ! je le savais bien, s'écria le banquier en regardant sa
femme. Que te disais-je en route, madame des Grassins? Gran-
det a de l'honneur jusqu'au bout des cheveux, et ne souffrira
pas que son nom reçoive la plus légère atteinte ! L'argent sans
l'honneur esl une maladie. Il y a de l'honneur dans nos
provinces ! Cela esî: bien, très bien, Grandet. Je suis un vieux
militaire, je ne sais pas déguiser ma pensée ; je la dis rudement : cela
est, mille tonnerres ! sublime.
—Aaalors llle su... su... sub... sublime est bi... bi... bien
cher, répondit le bonhomme pendant que le banquier lui
secouait chaleureusement la main.
— Mais ceci, mon brave Grandet, n'en déplaise à monsieur le
président, reprit des Grassins, esl une affaire purement
commerciale, et veut un négociant consommé. Ne faut-il pas se
connaître aux comptes de retour, débours, calculs d'intérêts ? Je
dois aller à Paris pour mes affaires, et je pourrais alors me charger de...
— Nous verrions donc à ta... ta... tâcher de nous aaaarranger
tou... tous deux dans les po... po... po... possibilités relatives
et sans m'en... m'en... m'engager à quelque chose que je... je...
je... ne vooou... oudrais pas faire, dit Grandet en bégayant.
Parce que, voyez-vous, monsieur le président me demandait
naturellement les frais du voyage.
Le bonhomme ne bredouilla plus ces derniers mots.
—Eh! dit madame des Grassins, mais c'est un plaisir que
d'être à Paris. Je paierais volontiers pour y aller, moi.
Et elle fit un signe à son mari comme pour l'encourager à souffler
cette commission à leurs adversaires coûte que coûte ; puis
elle regarda fort ironiquement les deux Cruchot, qui prirent une
mine piteuse. Grandet saisit alors le banquier par un des boutons
de son habit et l'attira dans un coin.
— J'aurais bien plus de confiance en vous que dans le président,
lui dit-il. Puis il y a des anguilles sous roche, ajouta-t-il en
remuant sa loupe. Je veux me mettre dans la rente ; j'ai quelques
milliers de francs de rente à faire acheter, et je ne veux placer qu'à
quatre-vingts francs. Cette mécanique baisse, dit-on, à la fin des
mois. Vous vous connaissez à ça, pas vrai?
—Pardieu! Eh! bien, j'aurais donc quelque mille livres de
rente à lever pour vous ?
— Pas grand-chose pour commencer. Motus! Je veux jouer ce
jeu-là sans qu'on n'en sache rien. Vous me concluriez un marché
pour la fin du mois ; mais n'en dites rien aux Cruchot, ça les
taquinerait. Puisque vous allez à Paris, nous y verrons en même
temps, pour mon pauvre neveu, de quelle couleur sont les atouts.
—Voilà qui est entendu. Je partirai demain en poste, dit à
haute voix des Grassins, et je viendrai prendre vos dernières
instructions à... à quelle heure?
— À cinq heures, avant le dîner, dit le vigneron en se frottant les mains.
Les deux partis restèrent encore quelques instants en présence.
Des Grassins dit après une pause en frappant sur l'épaule de
Grandet : « II fait bon avoir de bons parents comme ça... »
— Oui, oui, sans que ça paraisse, répondit Grandet, je suis un
bon pa... parent. J'aimais mon frère, et je le prouverai bien si si
ça ne ne coûte pas...
— Nous allons vous quitter, Grandet, lui dit le banquier en
l'interrompant heureusement avant qu'il achevât sa phrase. Si
j'avance mon départ, il faut mettre en ordre quelques affaires.
—Bien, bien. Moi-même, raa... apport à ce que vou-vous
savez, je je vais me rereretirer dans ma cham... ambre des
dédélibérations, comme dit le le président Cruchot.
— Peste ! je ne suis plus monsieur de Bonfons, pensa
tristement le magistrat, dont la figure prit l'expression de celle d'un
juge ennuyé par une plaidoirie.
Les chefs des deux familles rivales s'en allèrent ensemble. Ni les
uns ni les autres ne songeaient plus à la trahison dont s'était
rendu coupable Grandet le matin envers le pays vignoble, et se
sondèrent mutuellement, mais en vain, pour connaître ce qu'ils
pensaient sur les intentions réelles du bonhomme en cette nouvelle affaire.
—Venez-vous chez madame d'Orsonval avec nous? dit des
Grassins au notaire.
— Nous irons plus tard, répondit le président. Si mon oncle le
permet, j'ai promis à mademoiselle de Gribeaucourt de lui dire
un petit bonsoir, et nous nous y rendrons d'abord.
—Au revoir donc, messieurs, dit madame des Grassins. Et,
quand les des Grassins furent à quelques pas des deux Cruchot,
Adolphe dit à son père : « Ils fument joliment, hein ? »
— Tais-toi donc, mon fils, lui répliqua sa mère, ils peuvent
encore nous entendre. D'ailleurs, ce que tu dis n'est pas de bon
goût et sent l'École de Droit.
— Eh ! bien, mon oncle, s'écria le magistrat quand il vit les des
Grassins éloignés, j'ai commencé par être le président de
Bonfons, et j'ai fini par être tout simplement un Cruchot.
— J'ai bien vu que ça te contrariait; mais le vent était aux des
Grassins. Es-tu bête, avec tout ton esprit?... Laisse-les s'embarquer
sur un nous verrons du père Grandet, et tiens-toi tranquille,
mon petit : Eugénie n'en sera pas moins ta femme.
En quelques instants la nouvelle de la magnanime résolution
de Grandet se répandit dans trois maisons à la fois, et il ne fut
plus question dans toute la ville que de ce dévouement fraternel.
Chacun pardonnait à Grandet sa vente faite au mépris de la foi
jurée entre les propriétaires, en admirant son honneur, en vantant
une générosité dont on ne le croyait pas capable. Il est dans le
caractère français de s'enthousiasmer, de se colérer, de se
passionner pour le météore du moment, pour les bâtons flottants de
l'actualité. Les êtres collectifs, les peuples, seraient-ils donc sans
mémoire ?
Quand le père Grandet eut fermé sa porte, il appela Nanon.
— Ne lâche pas le chien et ne dors pas, nous avons à travailler
ensemble. A onze heures, Cornoiller doit se trouver à ma porte
avec le berlingot de Froidfond. Ecoute-le venir afin de l'empêcher
de cogner, et dis-lui d'entrer tout bellement. Les lois de
police défendent le tapage nocturne. D'ailleurs le quartier n'a pas
besoin de savoir que je vais me mettre en route.
Ayant dit, Grandet remonta dans son laboratoire, où Nanon
l'entendit remuant, fouillant, allant, venant, mais avec précaution.
Il ne voulait évidemment réveiller ni sa femme, ni sa fille, et
surtout ne point exciter l'attention de son neveu, qu'il avait
commencé par maudire en apercevant de la lumière dans sa chambre.
Au milieu de la nuit, Eugénie, préoccupée de son cousin, crut
avoir entendu la plainte d'un mourant, et pour elle ce mourant
était Charles : elle l'avait quitté si pâle, si désespéré ! peut-être
s'était-il tué. Soudain elle s'enveloppa d'une coiffe, espèce de
pelisse à capuchon, et voulut sortir. D'abord une vive lumière qui
passait par les fentes de sa porte lui donna peur du feu ; puis elle
se rassura bientôt en entendant les pas pesants de Nanon et sa
voix mêlée au hennissement de plusieurs chevaux.
— Mon père enlèverait-il mon cousin ? se dit-elle en
entrouvrant sa porte avec assez de précaution pour l'empêcher de
crier, mais de manière à voir ce qui se passait dans le corridor.
Tout à coup son œil rencontra celui de son père, dont le
regard, quelque vague et insouciant qu'il fût, la glaça de terreur.
Le bonhomme et Nanon étaient accouplés par un gros gourdin
dont chaque bout reposait sur leur épaule droite et soutenait un
câble auquel était attaché un barillet semblable à ceux que le père
Grandet s'amusait à faire dans son fournil à ses moments perdus.
—Sainte Vierge! monsieur, ça pèse-t-i! dit à voix basse la Nanon.
— Quel malheur que ce ne soit que des gros sous ! répondit le
bonhomme. Prends garde de heurter le chandelier.
Cette scène était éclairée par une seule chandelle placée entre
deux barreaux de la rampe.
— Cornoiller, dit Grandet à son garde in partibus^ as-tu pris
tes pistolets ?
— Non, monsieur. Pardé ! quoi qu'il y a donc à craindre pour
vos gros sous?...
— Oh ! rien, dit le père Grandet.
— D'ailleurs nous irons vite, reprit le garde, vos fermiers ont
choisi pour vous leurs meilleurs chevaux.
— Bien, bien. Tu ne leur as pas dit où j'allais ?
— Je ne le savais point.
— Bien. La voiture est solide ?
— Ça, notre maître ? ah ! bon, ça porterait trois mille. Qu'est-
ce que ça pèse donc vos méchants barils ?