Eugénie Grandet - page 20



Liquider n'est pas faire faillite, comprenez-vous ? En faisant
faillite, un homme est déshonoré ; mais en liquidant, il reste
honnête homme.
— C'est bien di... di... di... différent, si çaâââ ne cou... ou...
ou... ou... oûte pas... pas... pas plus cher, dit Grandet.
—Mais une liquidation peut encore se faire, même sans le
secours du tribunal de commerce. Car, dit le président en
humant sa prise de tabac, comment se déclare une faillite ?
— Oui, je n'y ai jamais pen... pen... pen... pensé, répondit
Grandet.
— Premièrement, reprit le magistrat, par le dépôt du bilan au
greffe du tribunal, que fait le négociant lui-même ou son fondé
de pouvoirs, dûment enregistré. Deuxièmement, à la requête
des créanciers. Or, si le négociant ne dépose pas de bilan, si
aucun créancier ne requiert du tribunal un jugement qui déclare
le susdit négociant en faillite, qu'arriverait-il ?
— Oui... i... i..., voy... voy... ons.
— Alors la famille du décédé, ses représentants, son hoirie ; ou
le négociant, s'il n'est pas mort; ou ses amis, s'il est caché,
liquident. Peut-être voulez-vous liquider les affaires de votre
frère ? demanda le président.
— Ah ! Grandet, s'écria le notaire, ce serait bien. Il y a de
l'honneur au fond de nos provinces. Si vous sauviez votre nom,
car c'est votre nom, vous seriez un homme...
— Sublime, dit le président en interrompant son oncle.
— Ceertainement, répliqua le vieux vigneron, mon, mon fîfr,
fre, frère se no, no, no noommait Grandet tou... out comme
moi. Ce, ce, c'es, c'est sûr et certain. Je, je, je ne, ne dis pa, pas
non. Et, et, et, cette li, îi, li liquidation pou, pou, pourrait dans
tooous Ules cas, être sooous tous Ules ra, ra, rapports très
avan-vantatageuse aux in, in, in, intérêts de mon ne, ne, neveu, que
j'ai, j'ai, j'aime. Mais faut voir. Je ne co, co, co, connais pas Ules
malins de Paris. Je... suis à Sau, au, aumur, moi, voyez-vous!
Mes prooovins ! mes fooossés, et en, enfin, j'ai mes aaaffaires. Je
n'ai jamais fait de bi, bi, billets. Qu'est-ce qu'un billet? J'en,
j'en, j'en ai beau, beaucoup reçu, je n'en ai jamais si, si, signé.
Ça, aaa se ssse touche, ça s'essscooompte. Voilllà tooout ce qu,
qu, que je sais. J'ai en, en, en, entendu di, di, dire qu'onooon
pou, ou, ouvait rachechecheter les bi, bi, bi...
— Oui, dit le président. L'on peut acquérir les billets sur la
place, moyennant tant pour cent. Comprenez-vous?
Grandet se fit un cornet de sa main, l'appliqua sur son oreille,
et le président lui répéta sa phrase.
— Mais, répondit le vigneron, il y a ddddonc à boire et à
manger dan, dans tout cela. Je, je, je ne sais rien, à mon âââge, de
toooutes ce, ce, ces choooses-là. Je doi, dois re, ester i, i, ici pour
ve, ve, veiller au grain. Le grain s'aama, masse, et c'e, c'e, c'est
aaavec le grain qu'on pai, paie. Aavant tout, faut ve, ve, veiller
aux, aux ré, ré, récoltes. J'ai des aaaffaires ma, ma, majeures à
Froidfond et des inté, té, téressantes. Je ne puis pas a, a, aban-
donner ma, ma, ma maison pooour des em, em, embrrrrououilll-
lami rentes de, de, de tooous les di, diaâblies, où je ne coompre,
prends rien. Voous dites que, que je devrais, pour li, li, li, liqui-
der, pour arrêter la déclaration de faillite, être à Paris. On ne peut
pas se trooou, ouver à la fois en, en, en deux endroits, à moins
d'être pe, pe, pe, petit oiseau... Et...
— Et je vous entends, s'écria le notaire. Eh ! bien, mon vieil
ami, vous avez des amis, de vieux amis, capables de dévouement
pour vous.
—• Allons donc, pensait en lui-même le vigneron, décidez-vous donc!
— Et si quelqu'un partait pour Paris, y cherchait le plus fort
créancier de votre frère Guillaume, lui disait...
— Mi, min, minute, ici, reprit le bonhomme, lui disait. Quoi?
Quelque, que cho, chooo, chose co, co, comme ça : « Monsieur
Grandet de Saumur pa, pa, par-ci, monsieur Grandet, det, det de
Saumur par-là. Il aime son frère, il aime son ne, ne, neveu. Grandet
est un bon pa, pa, parent, et il a de très bonnes intentions. Il
a bien vendu sa ré, ré, récolte. Ne déclarez pas la fa, fa, fâ, fâ,
faillite, aaassemblez-vous, no, no, nommez des li, li, liquidateurs.
Aaalors Grandet ve, éé, erra. Voous au, au, aurez ez bien davantage
en liquidant qu'en lai, lai, laissant les gens de justice y mettre
le né, né, nez... » Hein ! pas vrai ?
— Juste ! dit le président.
— Parce que, voyez-vous, monsieur de Bon, Bon, Bon, fons,
faut voir avant de se dé, décider. Qui ne, ne, ne peut, ne, ne peut.
En toute af, af, affaire ooonénéreuse, poour ne pas se ru, ru, mi,
ruiner, il faut connaître les ressources et les charges. Hein ! pas
vrai?
— Certainement, dit le président. Je suis d'avis, moi, qu'en
quelques mois de temps, l'on pourra racheter les créances pour
une somme de, et payer intégralement par arrangement. Ha ! ha !
l'on mène les chiens bien loin en leur montrant un morceau de
lard. Quand il n'y a pas eu de déclaration de faillite et que vous
tenez les titres de créances, vous devenez blanc comme neige.
— Comme né, né, neige, répéta Grandet en refaisant un
cornet de sa main. Je ne comprends pas la né, né, neige.
— Mais, cria le président, écoutez-moi donc, alors.
— J'é, j'é, j'écoute.
— Un effet est une marchandise qui peut avoir sa hausse et sa
baisse. Ceci est une déduction du principe de Jérémie Bentham
sur l'usure. Ce publiciste a prouvé que le préjugé qui frappait de
réprobation les usuriers était une sottise.
— Ouais ! fit le bonhomme.
—Attendu qu'en principe, selon Bentham, l'argent est une
marchandise, et que ce qui représente l'argent devient également
marchandise, reprit le président; attendu qu'il est notoire que,
soumise aux variations habituelles qui régissent les choses
commerciales, la marchandise-billet, portant telle ou telle signature,
comme tel ou tel article, abonde ou manque sur la place, qu'elle
est chère ou tombe à rien, le tribunal ordonne... (tiens! que je
suis bête, pardon), je suis d'avis que vous pourrez racheter votre
frère pour vingt-cinq du cent.
— Vooous le no, no, no, nommez Je, Je, Je, Jérémie Ben...
— Bentham, un Anglais.
— Ce Jérémie-là nous fera éviter bien des lamentations dans les
affaires, dit le notaire en riant.
— Ces Anglais ont que, que, quelque fois du bon, on sens, dit
Grandet. Ainsi, se, se, se, selon Ben, Ben, Ben, Bentham, si les
effets de mon frère... va, va, va, va, valent... ne valent pas. Si. Je,
je, je dis bien, n'eft-ce pas? Cela me paraît clair... Les créanciers
seraient... Non, ne seraient pas. Je m'een, entends.
— Laissez-moi vous expliquer tout ceci, dit le président. En
Droit, si vous possédez les titres de toutes les créances dues par
la maison Grandet, votre frère ou ses hoirs ne doivent rien à
personne. Bien.
— Bien, répéta le bonhomme.
— En équité, si les effets de votre frère se négocient
(négocient, entendez-vous bien ce terme ?) sur la place à tant pour cent
de perte ; si l'un de vos amis a passé par là, s'il les a rachetés, les
créanciers n'ayant été contraints par aucune violence à les
donner, la succession de feu Grandet de Paris se trouve loyalement quitte.
— C'est vrai, les a, a, a, affaires sont les affaires, dit le tonnelier.
Cela pooooosé... Mais, néanmoins, vous compre, ne, ne, ne,
nez, que c'est di, di, di, difficile. Je, je, je n'ai pas d'aaargent,
ni, ni, ni le temps, ni le temps, ni...
— Oui, vous ne pouvez pas vous déranger. Hé ! bien, je vous
offre d'aller à Paris (vous me tiendriez compte du voyage, c'est
une misère). J'y vois les créanciers, je leur parle, j'atermoie, et
tout s'arrange avec un supplément de paiement que vous ajoutez
aux valeurs de la liquidation, afin de rentrer dans les titres
de créances.
— Mais nooouous verrons cela, je ne, ne, ne peux pas, je, je,
je ne veux pas m'en, en, en, engager sans, sans que... Qui, qui,
qui, ne, ne peut, ne peut. Vooous comprenez ?
— Cela est juste.
— J'ai la tête ça, ça, cassée de ce que, que vooous, vous m'a,
a, a, avez dé, dé, décliqué là. Voilà, la, la, la première fois de ma
vie que je, je suis fooorcé de son, songer à de...
— Oui, vous n'êtes pas jurisconsulte.
— Je, je suis un pau, pau, pauvre vigneron, et ne sais rien de
ce que vou, vou, vous venez de dire ; il fau fau, faut que j'é, j'é,
j'étudie çççâ.
— Hé ! bien, reprit le président en se posant comme pour
résumer la discussion.
—Mon neveu?... fit le notaire d'un ton de reproche en l'interrompant.
— Hé S bien, mon oncle, répondit le président.
— Laisse donc monsieur Grandet t'expliquer ses intentions.
Il s'agit en ce moment d'un mandat important. Notre cher ami
doit le définir congrûm...
Un coup de marteau qui annonça l'arrivée de la famille des
Grassins, leur entrée et leurs salutations empêchèrent Cruchot
d'achever sa phrase. Le notaire fat content de cette interruption ;
déjà Grandet le regardait de travers, et sa loupe indiquait
un orage intérieur. Mais d'abord le prudent notaire ne trouvait
pas convenable à un président de tribunal de première instance
d'aller à Paris pour y faire capituler des créanciers et y prêter les
mains à un tripotage qui froissait les lois de la stricte probité ;
puis, n'ayant pas encore entendu le père Grandet exprimant la
moindre velléité de payer quoi que ce fût, il tremblait instinctivement
de voir son neveu engagé dans cette affaire. Il profita
donc du moment où les des Grassins entraient pour prendre le
président par le bras et l'attirer dans l'embrasure de la fenêtre
— Tu t'es bien suffisamment montré, mon neveu ; mais assez
de dévouement comme ça. L'envie d'avoir la fille t'aveugle.