Eugénie Grandet - page 19



— Oh ! c'est des larmes de reconnaissance, répondit-il.
Eugénie se tourna brusquement vers la cheminée pour prendre
les flambeaux.
— Nanon, tenez, emportez, dit-elle.
Quand elle regarda son cousin, elle était bien rouge encore,
mais au moins ses regards purent mentir et ne pas peindre la joie
excessive qui lui inondait le cœur; mais leurs yeux exprimèrent un
même sentiment, comme leurs âmes se fondirent dans une même
pensée : l'avenir était à eux. Cette douce émotion fat d'autant plus
délicieuse pour Charles au milieu de son immense chagrin, quelle
était moins attendue. Un coup de marteau rappela les deux
femmes à leurs places. Par bonheur, elles purent redescendre assez
rapidement l'escalier pour se trouver à l'ouvrage quand Grandet
entra; s'il les eût rencontrées sous la voûte, il n'en aurait pas fallu
davantage pour exciter ses soupçons. Après le déjeuner, que le
bonhomme fit sur le pouce, le garde, auquel l'indemnité promise
n'avait pas encore été donnée, arriva de Froidfond, d'où il appor-
tait un lièvre, des perdreaux tués dans le parc, des anguilles et deux
brochets dus par les meuniers.
— Eh ! eh ! ce pauvre Cornoiller, il vient comme marée en
carême. Est-ce bon à manger, ça?
— Oui, mon cher généreux monsieur, c'est tué depuis deux
jours.
— Allons, Nanon, haut le pied, dit le bonhomme. Prends-moi
cela, ce sera pour le dîner; je régale deux Cruchot.
Nanon ouvrit des yeux bêtes et regarda tout le monde.
— Eh ! bien, dit-elle, où que je trouverai du lard et des épices ?
— Ma femme, dit Grandet, donne six francs à Nanon, et fais-
moi souvenir d'aller à la cave chercher du bon vin.
— Eh! bien donc, monsieur Grandet, reprit le garde qui avait
préparé sa harangue afin de faire décider la question de ses
appointements, monsieur Grandet...
— Ta, ta, ta, ta, dit Grandet, je sais ce que tu veux dire, tu es
un bon diable, nous verrons cela demain, je suis trop pressé
aujourd'hui. — Ma femme, donne-lui cent sous, dit-il à madame
Grandet.
Il décampa. La pauvre femme fat trop heureuse d'acheter la
paix pour onze francs. Elle savait que Grandet se taisait pendant
quinze jours, après avoir ainsi repris, pièce à pièce, l'argent qu'il
lui avait donné.
— Tiens, Cornoiller, dit-elle en lui glissant dix francs dans la
main, quelque jour nous reconnaîtrons tes services.
Cornoiller n'eut rien à dire. Il partit.
— Madame, dit Nanon, qui avait mis sa coiffe noire et pris
son panier, je n'ai besoin que de trois francs, gardez le reste.
Allez, ça ira tout de même.
—Fais un bon dîner, Nanon, mon cousin descendra, dit
Eugénie.
— Décidément il se passe ici quelque chose d'extraordinaire,
dit madame Grandet. Voici la troisième fois que, depuis notre
mariage, ton père donne à dîner.
Vers quatre heures, au moment où Eugénie et sa mère avaient
fini de mettre un couvert pour six personnes, et où le maître du
logis avait monté quelques bouteilles de ces vins exquis que
conservent les provinciaux avec amour, Charles vint dans la
salle. Le jeune homme était pâle. Ses gestes, sa contenance, ses
regards et le son de sa voix eurent une tristesse pleine de grâce.
Il ne jouait pas la douleur, il souffrait véritablement, et le voile
étendu sur ses traits par la peine lui donnait cet air intéressant
qui plaît tant aux femmes. Eugénie l'en aima bien davantage.
Peut-être aussi le malheur l'avait-il rapproché d'elle. Charles
n'était plus ce riche et beau jeune homme placé dans une
sphère inabordable pour elle ; mais un parent plongé dans une
effroyable misère. La misère enfante l'égalité. La femme a cela
de commun avec l'ange que les êtres souffrants lui appartiennent.
Charles et Eugénie s'entendirent et se parlèrent des yeux
seulement; car le pauvre dandy déchu, l'orphelin se mit dans
un coin, s'y tint muet, calme et fier; mais, de moment en
moment, le regard doux et caressant de sa cousine venait luire sur
lui, le contraignait à quitter ses tristes pensées, à s'élancer avec
elle dans les champs de l'Espérance et de l'Avenir où elle aimait
à s'engager avec lui. En ce moment, la ville de Saumur était plus
émue du dîner offert par Grandet aux Cruchot qu'elle ne l'avait
été la veille par la vente de sa récolte qui constituait un crime
de haute trahison envers le vignoble. Si le politique vigneron
eût donné son dîner dans la même pensée qui coûta la queue
au chien d'Alcibiade, il aurait été peut-être un grand homme ;
mais, trop supérieur à une ville de laquelle il se jouait sans cesse,
il ne faisait aucun cas de Saumur. Les des Grassins apprirent
bientôt la mort violente et la faillite probable du père de
Charles, ils résolurent d'aller dès le soir même chez leur client,
afin de prendre part à son malheur et lui donner des signes
d'amitié, tout en s'informant des motifs qui pouvaient l'avoir
déterminé à inviter, en semblable occurrence, les Cruchot à dîner.
A cinq heures précises, le président C. de Bonfons et son
oncle le notaire arrivèrent endimanchés jusqu'aux dents. Les
convives se mirent à table et commencèrent par manger
notablement bien. Grandet était grave, Charles silencieux, Eugénie
muette, madame Grandet ne parla pas plus que de coutume, en
sorte que ce dîner fat un véritable repas de condoléance.
Quand on se leva de table, Charles dit à sa tante et à son oncle :
« Permettez-moi de me retirer. Je suis obligé de m'occuper
d'une longue et triste correspondance ».
— Faites, mon neveu.
Lorsque, après son départ, le bonhomme put présumer que
Charles ne pouvait rien entendre, et devait être plongé dans ses
écritures, il regarda sournoisement sa femme.
— Madame Grandet, ce que nous avons à dire serait du latin
pour vous ; il est sept heures et demie, vous devriez aller vous
serrer dans votre portefeuille. Bonne nuit, ma fille.
Il embrassa Eugénie, et les deux femmes sortirent. Là
commença la scène où le père Grandet, plus qu'en aucun autre
moment de sa vie, employa l'adresse qu'il avait acquise dans le
commerce des hommes, et qui lui valait souvent, de la part de
ceux dont il mordait un peu trop rudement la peau, le surnom
de vieux chien. Si le maire de Saumur eût porté son ambition
plus haut, si d'heureuses circonstances, en le faisant arriver vers
les sphères supérieures de la société, l'eussent envoyé dans les
congrès où se traitaient les affaires des nations, et qu'il s'y fût
servi du génie dont l'avait doté son intérêt personnel, nul doute
qu'il n'y eût été glorieusement utile à la France. Néanmoins,
peut-être aussi serait-il également probable que, sorti de
Saumur, le bonhomme n'aurait fait qu'une pauvre figure. Peut-être
en est-il des esprits comme de certains animaux, qui n'engen-
drent plus transplantés hors des climats où ils naissent.
—Mon... on... on... on... sieur le pré... pré... pré... prési-
dent, vouoouous di... di... di... disiiieeez que la faaaaiïillite...
Le bredouillement affecté depuis si longtemps par le bon-
homme et qui passait pour naturel, aussi bien que la surdité
dont il se plaignait par les temps de pluie, devint, en cette
conjoncture, si fatigant pour les deux Cruchot, qu'en écoutant
le vigneron ils grimaçaient à leur insu, en faisant des efforts
comme s'ils voulaient achever les mots dans lesquels il s'empêtrait
à plaisir. Ici, peut-être, devient-il nécessaire de donner
l'histoire du bégaiement et de la surdité de Grandet. Personne,
dans l'Anjou, n'entendait mieux et ne pouvait prononcer plus
nettement le français angevin que le rusé vigneron. Jadis,
malgré toute sa finesse, il avait été dupé par un Israélite qui, dans la
discussion, appliquait sa main à son oreille en guise de cornet,
sous prétexte de mieux entendre, et baragouinait si bien en
cherchant ses mots, que Grandet, victime de son humanité, se
crut obligé de suggérer à ce malin Juif les mots et les idées que
paraissait chercher le Juif, d'achever lui-même les raisonnements
dudit Juif, de parler comme devait parler le damné Juif, d'être
enfin le Juif et non Grandet. Le tonnelier sortit de ce combat
bizarre, ayant conclu le seul marché dont il ait eu à se plaindre
pendant le cours de sa vie commerciale. Mais s'il y perdit
pécuniairement parlant, il y gagna moralement une bonne
leçon, et, plus tard, il en recueillit les fruits. Aussi le bonhomme
finit-il par bénir le Juif qui lui avait appris l'art d'impatienter son
adversaire commercial, et en l'occupant à exprimer sa pensée, de
lui faire constamment perdre de vue la sienne. Or, aucune affaire
n'exigea, plus que celle dont il s'agissait, l'emploi de la surdité,
du bredouillement, et des ambages incompréhensibles dans les-
quels Grandet enveloppait ses idées. D'abord, il ne voulait pas
endosser la responsabilité de ses idées; puis, il voulait rester
maître de sa parole» et laisser en doute ses véritables intentions.
—Monsieur de Bon... Bon... Bonfons... Pour la seconde
fois, depuis trois ans, Grandet nommait Cruchot neveu
monsieur de Bonfons. Le président put se croire choisi pour gendre
par l'artificieux bonhomme. — Voooouous di...di...di... disiez
donc que les faiiiillites peu... peu... peu... peuvent, dan... dans
ce... ertains cas, être empê... pê... pê... chées pa... par...
— Par les tribunaux de commerce eux-mêmes. Cela se voit
tous les jours, dit monsieur C. de Bonfons, enfourchant l'idée
du père Grandet ou croyant la deviner et voulant affectueuse-
ment la lui expliquer. Écoutez !
— J'écoucoute, répondit humblement le bonhomme en prenant
la malicieuse contenance d'un enfant qui rit intérieurement
de son professeur tout en paraissant lui prêter la plus grande attention.
—Quand un homme considérable et considéré, comme
l'était, par exemple, défont monsieur votre frère à Paris...
— Mon... on frère, oui.
Est menacé d'une déconfiture.
— Çaaaa s'aappelle dé... dé... déconfiture ?
— Oui. Que sa faillite devient imminente, le tribunal de
commerce, dont il est justiciable (suivez bien), a la faculté, par un
jugement, de nommer, à sa maison de commerce, des liquidateurs.