Eugénie Grandet - page 18



Puis elles vinrent s'asseoir à leurs places devant la
fenêtre, et attendirent Grandet avec cette anxiété qui glace le
cœur ou l'échauffé, le serre ou le dilate suivant les caractères,
alors que l'on redoute une scène, une punition; sentiment
d'ailleurs si naturel, que les animaux domestiques l'éprouvent au
point de crier pour le faible mal d'une correction, eux qui se
taisent quand ils se blessent par inadvertance. Le bonhomme
descendit, mais il parla d'un air distrait à sa femme, embrassa
Eugénie, et se mit à table sans paraître penser à ses menaces de
la veille.
— Que devient mon neveu? l'enfant n'est pas gênant.
— Monsieur, il dort, répondit Nanon.
— Tant mieux, il n'a pas besoin de bougie, dit Grandet d'un
ton goguenard.
Cette clémence insolite, cette amère gaieté frappèrent madame
Grandet, qui regarda son mari fort attentivement. Le
bonhomme... Ici peut-être est-il convenable de faire observer qu'en
Touraine, en Anjou, en Poitou, dans la Bretagne, le mot
bonhomme, déjà souvent employé pour désigner Grandet, est
décerné aux hommes les plus cruels comme aux plus bonasses,
aussitôt qu'ils sont arrives à un certain âge. Ce titre ne préjuge
rien sur la mansuétude individuelle. Le bonhomme, donc, prit
son chapeau, ses gants, et dit : « Je vais muser sur la place pour
rencontrer nos Cruchot. »
— Eugénie, ton père a décidément quelque chose.
En effet, peu dormeur, Grandet employait la moitié de ses
nuits aux calculs préliminaires qui donnaient à ses vues, à ses
observations, à ses plans, leur étonnante justesse et leur assuraient
cette constante réussite de laquelle s'émerveillaient les Saumurois.
Tout pouvoir humain est un composé de patience et de
temps. Les gens puissants veulent et veillent. La vie de l'avare est
un constant exercice de la puissance humaine mise au service de
la personnalité. Il ne s'appuie que sur deux sentiments : l'amour-
propre et l'intérêt; mais l'intérêt étant en quelque sorte l'amour-
propre solide et bien entendu, l'attestation continue d'une
supériorité réelle, l'amour-propre et l'intérêt sont deux parties
d'un même tout, l'égoisme. De là vient peut-être la prodigieuse
curiosité qu'excitent les avares habilement mis en scène. Chacun
tient par un fil à ces personnages qui s'attaquent à tous les senti-
ments humains, en les résumant tous. Où est l'homme sans désir,
et quel désir social se résoudra sans argent? Grandet avait bien
réellement quelque chose, suivant l'expression de sa femme. Il se
rencontrait en lui, comme chez tous les avares, un persistant
besoin de jouer une partie avec les autres hommes, de leur
gagner légalement leurs écus. Imposer autrui, n'est-ce pas faire
ade de pouvoir, se donner perpétuellement le droit de mépriser
ceux qui, trop faibles, se laissent ici-bas dévorer? Oh ! qui a bien
compris l'agneau paisiblement couché aux pieds de Dieu, le plus
touchant emblème de toutes les vidimes terrestres, celui de leur
avenir, enfin la Souffrance et la Faiblesse glorifiées ? Cet agneau,
l'avare le laisse s'engraisser, il le parque, le tue, le cuit, le mange
et le méprise. La pâture des avares se compose d'argent et de
dédain. Pendant la nuit, les idées du bonhomme avaient pris un
autre cours : de là, sa clémence. Il avait ourdi une trame pour se
moquer des Parisiens, pour les tordre, les rouler, les pétrir, les
faire aller, venir, suer, espérer, pâlir; pour s'amuser d'eux, lui,
ancien tonnelier, au fond de sa salle grise, en montant l'escalier
vermoulu de sa maison de Saumur. Son neveu l'avait occupé. Il
voulait sauver l'honneur de son frère mort, sans qu'il en coûtât
un sou ni à son neveu ni à lui. Ses fonds allaient être placés pour
trois ans, il n'avait plus qu'à gérer ses biens ; il fallait donc un
aliment à son activité malicieuse, et il l'avait trouvé dans la faillite
de son frère. Ne se sentant rien entre les pattes à pressurer, il voulait
concasser les Parisiens au profit de Charles, et se montrer
excellent frère à bon marché. L'honneur de la famille entrait pour
si peu de chose dans son projet, que sa bonne volonté doit être
comparée au besoin qu'éprouvent les joueurs de voir bien jouer
une partie dans laquelle ils n'ont pas d'enjeu. Et les Cruchot lui
étaient nécessaires, et il ne voulait pas les aller chercher, et il avait
décidé de les faire arriver chez lui, et d'y commencer ce soir
même la comédie dont le plan venait d'être conçu, afin d'être le
lendemain, sans qu'il lui en coûtât un denier, l'objet de l'admira-
tion de sa ville. En l'absence de son père, Eugénie eut le bonheur
de pouvoir s'occuper ouvertement de son bien-aimé cousin,
d'épancher sur lui sans crainte les trésors de sa pitié, l'une des
sublimes supériorités de la femme, la seule qu'elle veuille faire
sentir, la seule qu'elle pardonne à l'homme de lui laisser prendre
sur lui. Trois ou quatre fois, Eugénie alla écouter la respiration de
son cousin; savoir s'il dormait, s'il se réveillait; puis, quand il se
leva, la crème, le café, les œufs, les fruits, les assiettes, le verre,
tout ce qui faisait partie du déjeuner, fat pour elle l'objet de
quelque soin. Elle grimpa lestement dans le vieil escalier pour
écouter le bruit que faisait son cousin. S'habillait-il ? pleurait-il
encore? Elle vint jusqu'à la porte.
—Mon cousin?
— Ma cousine.
—Voulez-vous déjeuner dans la salle ou dans votre chambre?
— Où vous voudrez.
— Comment vous trouvez-vous ?
— Ma chère cousine, j'ai honte d'avoir faim.
Cette conversation à travers la porte était pour Eugénie tout un
épisode de roman.
—Eh! bien, nous vous apporterons à déjeuner dans votre
chambre, afin de ne pas contrarier mon père. Elle descendit dans
la cuisine avec la légèreté d'un oiseau. — Nanon, va donc faire sa chambre.
Cet escalier si souvent monté, descendu, où retentissait le
moindre bruit, semblait à Eugénie avoir perdu son caractère de
vétusté ; elle le voyait lumineux, il parlait, il était jeune comme elle,
jeune comme son amour auquel il servait. Enfin sa mère, sa bonne
et indulgente mère, voulut bien se prêter aux fantaisies de son
amour, et lorsque la chambre de Charles fat faite, elles allèrent
toutes deux tenir compagnie au malheureux : ta charité chrétienne
n'ordonnait-elle pas de le consoler? Ces deux femmes puisèrent
dans la religion bon nombre de petits sophismes pour se justifier
leurs déportements. Charles Grandet se vit donc l'objet des soins
les plus affectueux et les plus tendres. Son cœur endolori sentit
vivement la douceur de cette amitié veloutée, de cette exquise
sympathie, que ces deux âmes toujours contraintes surent
déployer en se trouvant libres un moment dans la région des
souffrances, leur sphère naturelle. Autorisée par la parenté, Eugénie se
mit à ranger le linge, les objets de toilette que son cousin avait
apportés, et put s'émerveiller à son aise de chaque luxueuse
babiole, des colifichets d'argent, d'or travaillé qui lui tombaient
sous la main, et qu'elle tenait longtemps sous prétexte de les
examiner. Charles ne vit pas sans un attendrissement profond
l'intérêt généreux que lui portaient sa tante et sa cousine, il connaissait
assez la société de Paris pour savoir que dans sa position il n'y eût
trouvé que des cœurs indifférents ou froids, Eugénie lui apparut
dans toute la splendeur de sa beauté spéciale, et il admira dès lors
l'innocence de ces mœurs dont il se moquait la veille. Aussi,
quand Eugénie prit des mains de Nanon le bol de faïence plein de
café à la crème pour le servir à son cousin avec toute l'ingénuité
du sentiment, en lui jetant un bon regard, les yeux du Parisien se
mouillèrent-ils de larmes, il lui prit la main et la baisa.
— Hé ! bien, qu'avez-vous encore? demanda-t-elle.