Eugénie Grandet - page 17



Notre vin est vendu ! Les Hollandais et les Belges partaient ce
matin, je me suis promené sur la place, devant leur auberge, en
ayant l'air de bêtiser. Chose, que tu connais, est venu à moi. Les
propriétaires de tous les bons vignobles gardent leur récolte et
veulent attendre, je ne les en ai pas empêchés. Notre Belge était
désespéré. J'ai vu cela. Affaire faite, il prend notre récolte à
deux cents francs la pièce, moitié comptant. Je suis payé en or.
Les billets sont faits, voilà six louis pour toi. Dans trois mois, les
vins baisseront.
Ces derniers mots furent prononcés d'un ton calme, mais si
profondément ironique, que les gens de Saumur, groupés en ce
moment sur la place, et ameutés par la nouvelle de la vente que
venait de faire Grandet, en auraient frémi s'ils les eussent
entendus. Une peur panique eût fait tomber les vins de
cinquante pour cent.
— Vous avez mille pièces cette année, mon père ? dit Eugénie.
—Oui, fifille.
Ce mot était l'expression superlative de la joie du vieux tonnelier.
— Cela fait deux cent mille pièces de vingt sous.
— Oui, mademoiselle Grandet.
—Eh! bien, mon père, vous pouvez facilement secourir Charles.
L'étonnement, la colère, la stupéfaction de Balthazar en
apercevant le Mane-Tekel-Pharès ne sauraient se comparer au froid
courroux de Grandet qui, ne pensant plus à son neveu, le
retrouvait logé au cœur et dans les calculs de sa fille.
— Ah ! ça, depuis que ce mirliflor a mis le pied dans ma mai-
son, tout y va de travers. Vous vous donnez des airs d'acheter
des dragées, de faire des noces et des festins. Je ne veux pas de
ces choses-là. Je sais, à mon âge, comment je dois me conduire,
peut-être ! D'ailleurs je n'ai de leçons à prendre ni de ma fille ni
de personne. Je ferai pour mon neveu ce qu'il sera convenable
de faire, vous n'avez pas à y fourrer le nez. Quant à toi, Eugénie,
ajouta-t-il en se tournant vers elle, ne m'en parle plus,
sinon je t'envoie à l'abbaye de Noyers avec Nanon voir si j'y
suis; et pas plus tard que demain, si tu bronches. Où est-il
donc, ce garçon, est-il descendu?
— Non, mon ami, répondit madame Grandet.
— Eh ! bien, que fait-il donc ?
— Il pleure son père, répondit Eugénie.
Grandet regarda sa fille sans trouver un mot à dire. Il était un
peu père, lui. Après avoir fait un ou deux tours dans la salle, il
monta promptement à son cabinet pour y méditer un placement
dans les fonds publics. Ses deux mille arpents de forêts coupés à
blanc lui avaient donné six cent mille francs ; en joignant à cette
somme l'argent de ses peupliers, ses revenus de l'année dernière
et de l'année courante, outre les deux cent mille francs du marché
qu'il venait de conclure, il pouvait faire une masse de neuf
cent mille francs. Les vingt pour cent à gagner en peu de temps
sur les rentes, qui étaient à 70 francs, le tentaient. Il chiffra sa
spéculation sur le journal où la mort de son frère était annoncée,
en entendant, sans les écouter, les gémissements de son
neveu. Nanon vint cogner au mur pour inviter son maître à
descendre, le dîner était servi. Sous la voûte et à la dernière marche
de l'escalier, Grandet disait en lui-même : « Puisque je toucherai
mes intérêts à huit, je ferai cette affaire. En deux ans, j'aurai
quinze cent mille francs que je retirerai de Paris en bon or ».
— Eh ! bien, où donc est mon neveu ?
— Il dit qu'il ne veut pas manger, répondit Nanon. Ça n'est pas sain.
— Autant d'économisé, lui répliqua son maître.
— Dame, voui, dit-elle.
— Bah ! il ne pleurera pas toujours. La faim chasse le loup hors
du bois.
Le dîner fut étrangement silencieux.
— Mon bon ami, dit madame Grandet lorsque la nappe fut
ôtée, il faut que nous prenions le deuil.
—En vérité, madame Grandet, vous ne savez quoi vous
inventer pour dépenser de l'argent. Le deuil est dans le cœur et
non dans les habits.
— Mais le deuil d'un frère est indispensable, et l'Église nous
ordonne de...
— Achetez votre deuil sur vos six louis. Vous me donnerez un
crêpe, cela me suffira.
Eugénie leva les yeux au ciel sans mot dire. Pour la première
fois dans sa vie, ses généreux penchants endormis, comprimés,
mais subitement éveillés, étaient à tout moment froissés. Cette
soirée fut semblable en apparence à mille soirées de leur existence
monotone, mais ce fut certes la plus horrible. Eugénie
travailla sans lever la tête, et ne se servit point du nécessaire que
Charles avait dédaigné la veille. Madame Grandet tricota ses
manches. Grandet tourna ses pouces pendant quatre heures,
abîmé dans des calculs dont les résultats devaient, le lendemain,
étonner Saumur. Personne ne vint ce jour-là visiter la famille. En
ce moment, la ville entière retentissait du tour de force de Gran-
det, de la faillite de son frère et de l'arrivée de son neveu. Pour
obéir au besoin de bavarder sur leurs intérêts communs, tous les
propriétaires de vignobles des hautes et moyennes sociétés de
Saumur étaient chez monsieur des Grassins, où se fulminèrent
de terribles imprécations contre l'ancien maire. Nanon filait, et
le bruit de son rouet fut la seule voix qui se fît entendre sous les
planchers grisâtres de la salle.
— Nous n'usons point nos langues, dit-elle en montrant ses
dents blanches et grosses comme des amandes pelées.
— Ne faut rien user, répondit Grandet en se réveillant de ses
méditations. Il se voyait en perspective huit millions dans trois
ans, il voguait sur cette longue nappe d'or. — Couchons-nous.
J'irai dire bonsoir à mon neveu pour tout le monde, et voir s'il
veut prendre quelque chose.
Madame Grandet resta sur le palier du premier étage pour
entendre la conversation qui allait avoir lieu entre Charles et le
bonhomme. Eugénie, plus hardie que sa mère, monta deux marches.
— Hé ! bien, mon neveu, vous avez du chagrin. Oui, pleurez,
c'est naturel. Un père est un père. Mais faut prendre notre mal
en patience. Je m'occupe de vous pendant que vous pleurez. Je
suis un bon parent, voyez-vous. Allons, du courage. Voulez-
vous boire un petit verre de vin ? Le vin ne coûte rien à Saumur,
on y offre du vin comme dans les Indes une tasse de thé.
—Mais, dit Grandet en continuant, vous êtes sans lumière.
Mauvais, mauvais ! faut voir clair à ce que l'on fait. Grandet mar-
cha vers la cheminée. — Tiens 5 s'écria-t-il, voilà de la bougie.
Où diable a-t-on péché de la bougie ? Les garces démoliraient le
plancher de ma maison pour cuire des œufs à ce garçon-là.
En entendant ces mots, la mère et la fille rentrèrent dans leurs
chambres et se fourrèrent dans leurs lits avec la célérité de sou-
ris enrayées qui rentrent dans leurs trous.
— Madame Grandet, vous avez donc un trésor? dit l'homme
en entrant dans la chambre de sa femme.
— Mon ami, je fais mes prières, attendez, répondit d'une voix
altérée la pauvre mère.
— Que le diable emporte ton bon Dieu ! répliqua Grandet en
grommelant.
Les avares ne croient point à une vie à venir, le présent est tout
pour eux. Cette réflexion jette une horrible clarté sur l'époque
actuelle, où, plus qu'en aucun autre temps, l'argent domine les
nier les dénouements, que de mesurer la force des liens, des
nœuds, des attaches qui soudent secrètement un fait à un autre
dans l'ordre moral. Ici donc le passé d'Eugénie servira, pour les
observateurs de la nature humaine, de garantie à la naïveté de
son irréflexion et à ta soudaineté des effusions de son âme. Plus
sa vie avait été tranquille, plus vivement la pitié féminine, le plus
ingénieux des sentiments, se déploya dans son âme. Aussi,
troublée par les événements de la journée, s'éveilla-t-elle, à plusieurs
reprises, pour écouter son cousin, croyant en avoir entendu les
soupirs qui depuis la veille lui retentissaient au cœur : tantôt
elle le voyait expirant de chagrin, tantôt elle le rêvait mourant
de faim. Vers le matin, elle entendit certainement une terrible
exclamation. Aussitôt elle se vêtit, et accourut au petit jour,
d'un pied léger, auprès de son cousin qui avait laissé sa porte
ouverte. La bougie avait brûlé dans la bobèche du flambeau.
Charles, vaincu par la nature, dormait habillé, assis dans un fau-
teuil, la tête renversée sur le lit; il rêvait comme rêvent les gens
qui ont l'estomac vide. Eugénie put pleurer à son aise ; elle put
admirer ce jeune et beau visage, marbré par la douleur, ces yeux
gonflés par les larmes, et qui tout endormis semblaient encore
verser des pleurs. Charles devina sympathiquemcnt la présence
d'Eugénie, il ouvrit les yeux, et la vit attendrie.
—Pardon, ma cousine, dit-il, ne sachant évidemment ni
l'heure qu'il était, ni le lieu où il se trouvait.
— Il y a des cœurs qui vous entendent ici, mon cousin, et
nous avons cru que vous aviez besoin de quelque chose. Vous
devriez vous coucher, vous vous fatiguez en restant ainsi.
— Cela est vrai,
— Hé ! bien, adieu.
Elle se sauva, honteuse et heureuse d'être venue. L'innocence
ose seule de telles hardiesses. Instruite, la Vertu calcule aussi
bien que le Vice. Eugénie qui, près de son cousin, n'avait pas
tremblé, put à peine se tenir sur ses jambes quand elle fut dans
sa chambre. Son ignorante vie avait cessé tout à coup, elle
raisonna, se fît mille reproches. « Quelle idée va-t-il prendre de
moi? Il croira que je l'aime. » C'était précisément ce qu'elle
désirait le plus de lui voir croire. L'amour franc a sa prescience
et sait que l'amour excite l'amour. Quel événement pour cette
jeune fille solitaire, d'être ainsi entrée furtivement chez un
jeune homme ! N'y a-t-il pas des pensées, des actions qui, en
amour, équivalent, pour certaines âmes, à de saintes fiançailles !
Une heure après, elle entra chez sa mère, et l'habilla suivant son habitude.