semblait sortir de dessous terre, ne cessa que vers le soir, après
|
s'être graduellement affaiblie.
|
— Pauvre jeune homme ! dit madame Grandet.
|
Fatale exclamation ! Le père Grandet regarda sa femme, Eugénie
|
et le sucrier; il se souvint du déjeuner extraordinaire apprêté
|
pour le parent malheureux, et se posa au milieu de la salle.
|
— Ah ! ça, j'espère, dit-il avec son calme habituel, que vous
|
n'allez pas continuer vos prodigalités, madame Grandet. Je ne
|
vous donne pas MON argent pour embucquer de sucre ce jeune
|
drôle.
|
—Ma mère n'y est pour rien, dit Eugénie. C'est moi qui...
|
— Est-ce parce que tu es majeure, reprit Grandet en interrompant
|
sa fille, que tu voudrais me contrarier? Songe, Eugénie...
|
— Mon père, le fils de votre frère ne devrait pas manquer chez
|
vous de...
|
— Ta, ta, ta, ta, dit le tonnelier sur quatre tons chromatiques,
|
le fils de mon frère par-ci, mon neveu par-là. Charles ne nous est
|
de rien, il n'a ni sou ni maille ; son père a fait faillite ; et, quand
|
ce mirliflor aura pleuré son soûl, il décampera d'ici; je ne veux
|
pas qu'il révolutionne ma maison.
|
— Qu'est-ce que c'est, mon père, que de faire faillite ? demanda
|
Eugénie.
|
— Faire faillite, reprit le père, c'est commettre l'action la plus
|
déshonorante entre toutes celles qui peuvent déshonorer
|
l'homme.
|
— Ce doit être un bien grand péché, dit madame Grandet, et
|
notre frère serait damné.
|
—Allons, voilà tes litanies, dit-il à sa femme en haussant les
|
épaules. Faire faillite, Eugénie, reprit-il, est un vol que la loi
|
prend malheureusement sous sa protection. Des gens ont donné
|
leurs denrées à Guillaume Grandet sur sa réputation d'honneur
|
et de probité, puis il a tout pris, et ne leur laisse que les yeux pour
|
pleurer. Le voleur de grand chemin est préférable au banqueroutier :
|
celui-là vous attaque, vous pouvez vous défendre, il risque
|
sa tête ; mais l'autre... Enfin Charles est déshonoré.
|
Ces mots retentirent dans le cœur de la pauvre fille et y pesèrent
|
de tout leur poids. Probe autant qu'une fleur née au fond
|
d'une forêt est délicate, elle ne connaissait ni les maximes du
|
monde, ni ses raisonnements captieux, ni ses sophismes : elle
|
accepta donc l'atroce explication que son père lui donnait à des-
|
sein de la faillite, sans lui faire connaître la distinction qui existe
|
entre une faillite involontaire et une faillite calculée.
|
— Eh ! bien, mon père, vous n'avez donc pu empêcher ce
|
malheur?
|
— Mon frère ne m'a pas consulté ; d'ailleurs, il doit quatre
|
millions.
|
—Qu'est-ce que c'est donc qu'un million, mon père?
|
demanda-t-elle avec la naïveté d'un enfant qui croit pouvoir
|
trouver promptement ce qu'il désire.
|
— Deux millions ? dit Grandet, mais c'est deux millions de
|
pièces de vingt sous, et il faut cinq pièces de vingt sous pour
|
faire cinq francs.
|
— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Eugénie, comment mon
|
oncle avait-il eu à lui quatre millions? Y a-t-il quelque autre
|
personne en France qui puisse avoir autant de millions? (Le
|
père Grandet se caressait le menton, souriait, et sa loupe semblait se dilater.)
|
—Mais que va devenir mon cousin Charles?
|
— Il va partir pour les Grandes Indes, où, selon le vœu de
|
son père, il tâchera de faire fortune.
|
— Mais a-t-il de l'argent pour aller là ?
|
— Je lui paierai son voyage... jusqu'à... oui, jusqu'à Nantes.
|
Eugénie sauta d'un bond au cou de son père.
|
— Ah ! mon père, vous êtes bon, vous !
|
Elle l'embrassait de manière à rendre presque honteux Grandet,
|
que sa conscience harcelait un peu.
|
— Faut-il beaucoup de temps pour amasser un million ? lui
|
demanda-t-elle.
|
— Dame ! dit le tonnelier, tu sais ce que c'est qu'un napoléon.
|
Eh ! bien, il en faut cinquante mille pour faire un million.
|
— Maman, nous dirons des neuvaines pour lui.
|
— J'y pensais, répondit la mère.
|
— C'est cela : toujours dépenser de l'argent, s'écria le père.
|
Ah ! ça, croyez-vous donc qu'il y ait des mille et des cents ici ?
|
En ce moment une plainte sourde, plus lugubre que toutes
|
les autres, retentit dans les greniers et glaça de terreur Eugénie
|
et sa mère.
|
— Nanon, va voir là-haut s'il ne se tue pas, dit Grandet. Ha !
|
ça, reprit-il en se tournant vers sa femme et sa fille, que son mot
|
avait rendues pâles, pas de bêtises, vous deux. Je vous laisse. Je
|
vais tourner autour de nos Hollandais, qui s'en vont aujourd'hui.
|
Puis j'irai voir Cruchot, et causer avec lui de tout ça.
|
Il partit. Quand Grandet eut tiré la porte, Eugénie et sa mère
|
respirèrent à leur aise. Avant cette matinée, jamais la fille n'avait
|
senti de contrainte en présence de son père; mais, depuis
|
quelques heures, elle changeait à tous moments et de sentiments et d'idées.
|
—Maman, combien de louis vend-on une pièce de vin?
|
— Ton père vend les siennes entre cent et cent cinquante
|
francs, quelquefois deux cents, à ce que j'ai entendu dire.
|
— Quand il récolte quatorze cents pièces de vin...
|
— Ma foi, mon enfant, je ne sais pas ce que cela fait ; ton père
|
ne me dit jamais ses affaires.
|
— Mais alors papa doit être riche.
|
—Peut-être. Mais monsieur Cruchot m'a dit qu'il avait
|
acheté Froidfond il y a deux ans. Ça l'aura gêné.
|
Eugénie, ne comprenant plus rien à la fortune de son père,
|
en resta là de ses calculs.
|
— Il ne m'a tant seulement point vue, le mignon ! dit Nanon
|
en revenant. Il est étendu comme un veau sur son lit, et pleure
|
comme une Madeleine, que c'est une vraie bénédiction ! Quel
|
chagrin a donc ce pauvre gentil jeune homme ?
|
—Allons donc le consoler bien vite, maman; et, si l'on
|
frappe, nous descendrons.
|
Madame Grandet fut sans défense contre les harmonies de la
|
voix de sa fille. Eugénie était sublime, elle était femme. Toutes
|
deux, le cœur palpitant, montèrent à la chambre de Charles. La
|
porte était ouverte. Le jeune homme ne voyait ni n'entendait
|
rien. Plongé dans les larmes, il poussait des plaintes inarticulées.
|
— Comme il aime son père ! dit Eugénie à voix basse.
|
Il était impossible de méconnaître dans l'accent de ces
|
paroles les espérances d'un cœur à son insu passionné. Aussi
|
madame Grandet jeta-t-elle à sa fille un regard empreint de
|
maternité, puis tout bas à l'oreille : « Prends garde, tu l'aimerais », dit-elle.
|
— L'aimer ! reprit Eugénie. Ah ! si tu savais ce que mon père a dit!
|
Charles se retourna, aperçut sa tante et sa cousine.
|
— J'ai perdu mon père, mon pauvre père ! S'il m'avait confié
|
le secret de son malheur, nous aurions travaillé tous deux à le
|
réparer. Mon Dieu ! mon bon père ! je comptais si bien le revoir
|
que je l'ai, je crois, froidement embrassé.
|
Les sanglots lui coupèrent la parole.
|
—Nous prierons bien pour lui, dit madame Grandet.
|
Résignez-vous à la volonté de Dieu.
|
— Mon cousin, dit Eugénie, prenez courage ! Votre perte est
|
irréparable : ainsi songez maintenant à sauver votre honneur...
|
Avec cet instinct, cette finesse de la femme qui a de l'esprit en
|
toute chose, même quand elle console, Eugénie voulait tromper
|
la douleur de son cousin en l'occupant de lui-même.
|
—Mon honneur?... cria le jeune homme en chassant ses
|
cheveux par un mouvement brusque, et il s'assit sur son lit en
|
se croisant les bras. — Ah ! c'est vrai. Mon père, disait mon
|
oncle, a fait faillite. Il poussa un cri déchirant et se cacha le
|
visage dans ses mains. — Laissez-moi, ma cousine, laissez-moi !
|
Mon Dieu ! mon Dieu ! pardonnez à mon père, il a dû bien
|
souffrir.
|
Il y avait quelque chose d'horriblement attachant à voir
|
l'expression de cette douleur jeune, vraie, sans calcul, sans arrière-
|
pensée. C'était une pudique douleur que les cœurs simples
|
d'Eugénie et de sa mère comprirent quand Charles fit un geste
|
pour leur demander de l'abandonner à lui-même. Elles descendirent,
|
reprirent en silence leurs places près de la croisée, et
|
travaillèrent pendant une heure environ sans se dire un mot.
|
Eugénie avait aperçu, par le regard furtif qu'elle jeta sur le
|
ménage du jeune homme, ce regard des jeunes filles qui voient
|
tout en un clin d'œil, les jolies bagatelles de sa toilette, ses
|
ciseaux, ses rasoirs enrichis d'or. Cette échappée d'un luxe vu à
|
travers la douleur lui rendit Charles encore plus intéressant, par
|
contraste peut-être. Jamais un événement si grave, jamais un
|
spectacle si dramatique n'avait frappé l'imagination de ces deux
|
créatures incessamment plongées dans le calme et la solitude.
|
—Maman, dit Eugénie, nous porterons le deuil de mon oncle.
|
— Ton père décidera de cela, répondit madame Grandet.
|
Elles restèrent de nouveau silencieuses. Eugénie tirait ses
|
points avec une régularité de mouvement qui eût dévoilé à un
|
observateur les fécondes pensées de sa méditation. Le premier
|
désir de cette adorable fille était de partager le deuil de son cou-
|
sin. Vers quatre heures, un coup de marteau brusque retentit au
|
cœur de madame Grandet.
|
— Qu'a donc ton père ? dit-elle à sa fille.
|
Le vigneron entra joyeux. Après avoir ôté ses gants, il se
|
frotta les mains à s'en emporter la peau, si l'épiderme n'en eût
|
pas été tanné comme du cuir de Russie, sauf l'odeur des
|
mélèzes et de l'encens. Il se promenait, il regardait le temps.
|
Enfin son secret lui échappa.
|
—Ma femme, dit-il sans bégayer, je les ai tous attrapés.
|