Eugénie Grandet - page 16



semblait sortir de dessous terre, ne cessa que vers le soir, après
s'être graduellement affaiblie.
— Pauvre jeune homme ! dit madame Grandet.
Fatale exclamation ! Le père Grandet regarda sa femme, Eugénie
et le sucrier; il se souvint du déjeuner extraordinaire apprêté
pour le parent malheureux, et se posa au milieu de la salle.
— Ah ! ça, j'espère, dit-il avec son calme habituel, que vous
n'allez pas continuer vos prodigalités, madame Grandet. Je ne
vous donne pas MON argent pour embucquer de sucre ce jeune
drôle.
—Ma mère n'y est pour rien, dit Eugénie. C'est moi qui...
— Est-ce parce que tu es majeure, reprit Grandet en interrompant
sa fille, que tu voudrais me contrarier? Songe, Eugénie...
— Mon père, le fils de votre frère ne devrait pas manquer chez
vous de...
— Ta, ta, ta, ta, dit le tonnelier sur quatre tons chromatiques,
le fils de mon frère par-ci, mon neveu par-là. Charles ne nous est
de rien, il n'a ni sou ni maille ; son père a fait faillite ; et, quand
ce mirliflor aura pleuré son soûl, il décampera d'ici; je ne veux
pas qu'il révolutionne ma maison.
— Qu'est-ce que c'est, mon père, que de faire faillite ? demanda
Eugénie.
— Faire faillite, reprit le père, c'est commettre l'action la plus
déshonorante entre toutes celles qui peuvent déshonorer
l'homme.
— Ce doit être un bien grand péché, dit madame Grandet, et
notre frère serait damné.
—Allons, voilà tes litanies, dit-il à sa femme en haussant les
épaules. Faire faillite, Eugénie, reprit-il, est un vol que la loi
prend malheureusement sous sa protection. Des gens ont donné
leurs denrées à Guillaume Grandet sur sa réputation d'honneur
et de probité, puis il a tout pris, et ne leur laisse que les yeux pour
pleurer. Le voleur de grand chemin est préférable au banqueroutier :
celui-là vous attaque, vous pouvez vous défendre, il risque
sa tête ; mais l'autre... Enfin Charles est déshonoré.
Ces mots retentirent dans le cœur de la pauvre fille et y pesèrent
de tout leur poids. Probe autant qu'une fleur née au fond
d'une forêt est délicate, elle ne connaissait ni les maximes du
monde, ni ses raisonnements captieux, ni ses sophismes : elle
accepta donc l'atroce explication que son père lui donnait à des-
sein de la faillite, sans lui faire connaître la distinction qui existe
entre une faillite involontaire et une faillite calculée.
— Eh ! bien, mon père, vous n'avez donc pu empêcher ce
malheur?
— Mon frère ne m'a pas consulté ; d'ailleurs, il doit quatre
millions.
—Qu'est-ce que c'est donc qu'un million, mon père?
demanda-t-elle avec la naïveté d'un enfant qui croit pouvoir
trouver promptement ce qu'il désire.
— Deux millions ? dit Grandet, mais c'est deux millions de
pièces de vingt sous, et il faut cinq pièces de vingt sous pour
faire cinq francs.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Eugénie, comment mon
oncle avait-il eu à lui quatre millions? Y a-t-il quelque autre
personne en France qui puisse avoir autant de millions? (Le
père Grandet se caressait le menton, souriait, et sa loupe semblait se dilater.)
—Mais que va devenir mon cousin Charles?
— Il va partir pour les Grandes Indes, où, selon le vœu de
son père, il tâchera de faire fortune.
— Mais a-t-il de l'argent pour aller là ?
— Je lui paierai son voyage... jusqu'à... oui, jusqu'à Nantes.
Eugénie sauta d'un bond au cou de son père.
— Ah ! mon père, vous êtes bon, vous !
Elle l'embrassait de manière à rendre presque honteux Grandet,
que sa conscience harcelait un peu.
— Faut-il beaucoup de temps pour amasser un million ? lui
demanda-t-elle.
— Dame ! dit le tonnelier, tu sais ce que c'est qu'un napoléon.
Eh ! bien, il en faut cinquante mille pour faire un million.
— Maman, nous dirons des neuvaines pour lui.
— J'y pensais, répondit la mère.
— C'est cela : toujours dépenser de l'argent, s'écria le père.
Ah ! ça, croyez-vous donc qu'il y ait des mille et des cents ici ?
En ce moment une plainte sourde, plus lugubre que toutes
les autres, retentit dans les greniers et glaça de terreur Eugénie
et sa mère.
— Nanon, va voir là-haut s'il ne se tue pas, dit Grandet. Ha !
ça, reprit-il en se tournant vers sa femme et sa fille, que son mot
avait rendues pâles, pas de bêtises, vous deux. Je vous laisse. Je
vais tourner autour de nos Hollandais, qui s'en vont aujourd'hui.
Puis j'irai voir Cruchot, et causer avec lui de tout ça.
Il partit. Quand Grandet eut tiré la porte, Eugénie et sa mère
respirèrent à leur aise. Avant cette matinée, jamais la fille n'avait
senti de contrainte en présence de son père; mais, depuis
quelques heures, elle changeait à tous moments et de sentiments et d'idées.
—Maman, combien de louis vend-on une pièce de vin?
— Ton père vend les siennes entre cent et cent cinquante
francs, quelquefois deux cents, à ce que j'ai entendu dire.
— Quand il récolte quatorze cents pièces de vin...
— Ma foi, mon enfant, je ne sais pas ce que cela fait ; ton père
ne me dit jamais ses affaires.
— Mais alors papa doit être riche.
—Peut-être. Mais monsieur Cruchot m'a dit qu'il avait
acheté Froidfond il y a deux ans. Ça l'aura gêné.
Eugénie, ne comprenant plus rien à la fortune de son père,
en resta là de ses calculs.
— Il ne m'a tant seulement point vue, le mignon ! dit Nanon
en revenant. Il est étendu comme un veau sur son lit, et pleure
comme une Madeleine, que c'est une vraie bénédiction ! Quel
chagrin a donc ce pauvre gentil jeune homme ?
—Allons donc le consoler bien vite, maman; et, si l'on
frappe, nous descendrons.
Madame Grandet fut sans défense contre les harmonies de la
voix de sa fille. Eugénie était sublime, elle était femme. Toutes
deux, le cœur palpitant, montèrent à la chambre de Charles. La
porte était ouverte. Le jeune homme ne voyait ni n'entendait
rien. Plongé dans les larmes, il poussait des plaintes inarticulées.
— Comme il aime son père ! dit Eugénie à voix basse.
Il était impossible de méconnaître dans l'accent de ces
paroles les espérances d'un cœur à son insu passionné. Aussi
madame Grandet jeta-t-elle à sa fille un regard empreint de
maternité, puis tout bas à l'oreille : « Prends garde, tu l'aimerais », dit-elle.
— L'aimer ! reprit Eugénie. Ah ! si tu savais ce que mon père a dit!
Charles se retourna, aperçut sa tante et sa cousine.
— J'ai perdu mon père, mon pauvre père ! S'il m'avait confié
le secret de son malheur, nous aurions travaillé tous deux à le
réparer. Mon Dieu ! mon bon père ! je comptais si bien le revoir
que je l'ai, je crois, froidement embrassé.
Les sanglots lui coupèrent la parole.
—Nous prierons bien pour lui, dit madame Grandet.
Résignez-vous à la volonté de Dieu.
— Mon cousin, dit Eugénie, prenez courage ! Votre perte est
irréparable : ainsi songez maintenant à sauver votre honneur...
Avec cet instinct, cette finesse de la femme qui a de l'esprit en
toute chose, même quand elle console, Eugénie voulait tromper
la douleur de son cousin en l'occupant de lui-même.
—Mon honneur?... cria le jeune homme en chassant ses
cheveux par un mouvement brusque, et il s'assit sur son lit en
se croisant les bras. — Ah ! c'est vrai. Mon père, disait mon
oncle, a fait faillite. Il poussa un cri déchirant et se cacha le
visage dans ses mains. — Laissez-moi, ma cousine, laissez-moi !
Mon Dieu ! mon Dieu ! pardonnez à mon père, il a dû bien
souffrir.
Il y avait quelque chose d'horriblement attachant à voir
l'expression de cette douleur jeune, vraie, sans calcul, sans arrière-
pensée. C'était une pudique douleur que les cœurs simples
d'Eugénie et de sa mère comprirent quand Charles fit un geste
pour leur demander de l'abandonner à lui-même. Elles descendirent,
reprirent en silence leurs places près de la croisée, et
travaillèrent pendant une heure environ sans se dire un mot.
Eugénie avait aperçu, par le regard furtif qu'elle jeta sur le
ménage du jeune homme, ce regard des jeunes filles qui voient
tout en un clin d'œil, les jolies bagatelles de sa toilette, ses
ciseaux, ses rasoirs enrichis d'or. Cette échappée d'un luxe vu à
travers la douleur lui rendit Charles encore plus intéressant, par
contraste peut-être. Jamais un événement si grave, jamais un
spectacle si dramatique n'avait frappé l'imagination de ces deux
créatures incessamment plongées dans le calme et la solitude.
—Maman, dit Eugénie, nous porterons le deuil de mon oncle.
— Ton père décidera de cela, répondit madame Grandet.
Elles restèrent de nouveau silencieuses. Eugénie tirait ses
points avec une régularité de mouvement qui eût dévoilé à un
observateur les fécondes pensées de sa méditation. Le premier
désir de cette adorable fille était de partager le deuil de son cou-
sin. Vers quatre heures, un coup de marteau brusque retentit au
cœur de madame Grandet.
— Qu'a donc ton père ? dit-elle à sa fille.
Le vigneron entra joyeux. Après avoir ôté ses gants, il se
frotta les mains à s'en emporter la peau, si l'épiderme n'en eût
pas été tanné comme du cuir de Russie, sauf l'odeur des
mélèzes et de l'encens. Il se promenait, il regardait le temps.
Enfin son secret lui échappa.
—Ma femme, dit-il sans bégayer, je les ai tous attrapés.