Eugénie Grandet - page 15



— Oh ! il y a gros d'or, dit Nanon en apportant le café.
—Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Charles en riant.
Et il montrait un pot oblong, en terre brune, verni, faïence à
l'intérieur, bordé d'une frange de cendre, et au fond duquel
tombait le café en revenant à la surface du liquide bouillonnant.
— C'est du café boullu, dit Nanon.
—Ah! ma chère tante, je laisserai du moins quelque trace
bienfaisante de mon passage ici. Vous êtes bien arriérés ! Je vous
apprendrai à faire du bon café dans une cafetière à la Chaptal.
Il tenta d'expliquer le système de la cafetière à la Chaptal.
— Ah ! bien, s'il y a tant d'affaires que ça, dit Nanon, il faudrait
bien y passer sa vie. Jamais je ne ferai de café comme ça. Ah ! bien,
oui. Et qui est-ce qui ferait de l'herbe pour notre vache pendant
que je ferais le café ?
—C'est moi qui le ferai, dit Eugénie.
— Enfant, dit madame Grandet en regardant sa fille.
À ce mot, qui rappelait le chagrin près de fondre sur ce
malheureux jeune homme, les trois femmes se turent et le
contemplèrent d'un air de commisération qui le frappa.
— Qu'avez-vous donc, ma cousine ?
— Chut ! dit madame Grandet à Eugénie, qui allait parler. Tu
sais, ma fille, que ton père s'est chargé de parler à monsieur...
— Dites Charles, dit le jeune Grandet.
—Ah! vous vous nommez Charles? C'est un beau nom, s'écria Eugénie.
Les malheurs pressentis arrivent presque toujours. Là, Nanon,
madame Grandet et Eugénie, qui ne pensaient pas sans frissons
au retour du vieux tonnelier, entendirent un coup de marteau
dont le retentissement leur était bien connu.
— Voilà papa, dit Eugénie.
Elle ôta la soucoupe au sucre, en en laissant quelques morceaux
sur la nappe. Nanon emporta l'assiette aux œufs. Madame
Grandet se dressa comme une biche effrayée. Ce fut une peur panique
de laquelle Charles s'étonna, sans pouvoir se l'expliquer.
— Eh ! bien, qu'avez-vous donc? leur demanda-t-il.
— Mais voilà mon père, dit Eugénie.
—Eh! bien?...
Monsieur Grandet entra, jeta son regard clair sur la table, sur
Charles, il vit tout.
—Ah! ah! vous avez fait fête à votre neveu, c'est bien, très
bien, c'est fort bien ! dit-il sans bégayer. Quand le chat court sur
les toits, les souris dansent sur les planchers.
— Fête ?... se dit Charles, incapable de soupçonner le régime
et les mœurs de cette maison.
— Donne-moi mon verre, Nanon? dit le bonhomme.
Eugénie apporta le verre. Grandet tira de son gousset un
couteau de corne à grosse lame, coupa une tartine, prit un peu de
beurre, l'étendit soigneusement et se mit à manger debout. En
ce moment, Charles sucrait son café. Le père Grandet aperçut
les morceaux de sucre, examina sa femme qui pâlit, et fit trois
pas; il se pencha vers l'oreille de la pauvre vieille, et lui dit :
« Où donc avez-vous pris tout ce sucre ? »
— Nanon est allée en chercher chez Fessard, il n'y en avait
pas.
Il est impossible de se figurer l'intérêt profond que cette
scène muette offrait à ces trois femmes : Nanon avait quitté sa
cuisine et regardait dans la salle pour voir comment les choses
s'y passeraient. Charles, ayant goûté son café, le trouva trop
amer, et chercha le sucre que Grandet avait déjà serré.
— Que voulez-vous, mon neveu? lui dit le bonhomme.
— Le sucre.
— Mettez du lait, répondit le maître de la maison, votre café
s'adoucira.
Eugénie reprit la soucoupe au sucre que Grandet avait déjà
serrée, et la mit sur la table en contemplant son père d'un air
calme. Certes, la Parisienne qui, pour faciliter la fuite de son
amant, soutient de ses faibles bras une échelle de soie, ne
montre pas plus de courage que n'en déployait Eugénie en
remettant le sucre sur la table. L'amant récompensera sa
Parisienne qui lui fera voir orgueilleusement un beau bras meurtri
dont chaque veine flétrie sera baignée de larmes, de baisers, et
guérie par le plaisir; tandis que Charles ne devait jamais être
dans le secret des profondes agitations qui brisaient le cœur de
sa cousine, alors foudroyée par le regard du vieux tonnelier.
— Tu ne manges pas, ma femme ?
La pauvre ilote s'avança, coupa piteusement un morceau de
pain, et prit une poire. Eugénie offrit audacieusement à son
père du raisin, en lui disant : « Goûte donc à ma conserve,
papa ! Mon cousin, vous en mangerez, n'est-ce pas ? Je suis allée
chercher ces jolies grappes-là pour vous ».
— Oh ! si on ne les arrête, elles mettront Saumur au pillage
pour vous, mon neveu. Quand vous aurez fini, nous irons
ensemble dans le jardin, j'ai à vous dire des choses qui ne sont
pas sucrées.
Eugénie et sa mère lancèrent un regard sur Charles, à
l'expression duquel le jeune homme ne put se tromper.
— Qu'est-ce que ces mots signifient, mon oncle ? Depuis la
mort de ma pauvre mère... (à ces deux mots, sa voix mollit) il
n'y a pas de malheur possible pour moi...
— Mon neveu, qui peut connaître les afflictions par lesquelles
Dieu veut nous éprouver ? lui dit sa tante.
— Ta ! ta ! ta ! ta ! dit Grandet, voilà les bêtises qui commencent.
Je vois avec peine, mon neveu, vos jolies mains blanches.
Il lui montra les espèces d'épaules de mouton que la nature lui
avait mises au bout des bras. Voilà des mains faites pour ramasser
des écus ! Vous avez été élevé à mettre vos pieds dans la peau
avec laquelle se fabriquent les portefeuilles où nous serrons les
billets de commerce. Mauvais ! mauvais !
— Que voulez-vous dire, mon oncle ? Je veux être pendu si
je comprends un seul mot.
— Venez, dit Grandet.
L'avare fit claquer la lame de son couteau, but le reste de son
vin blanc et ouvrit la porte.
— Mon cousin, ayez du courage !
L'accent de la jeune fille avait glacé Charles, qui suivit son
terrible parent en proie à de mortelles inquiétudes. Eugénie, sa
mère et Nanon vinrent dans la cuisine, excitées par une
invincible curiosité à épier les deux acteurs de la scène qui allait se
passer dans le petit jardin humide, où l'oncle marcha d'abord
silencieusement avec le neveu. Grandet n'était pas embarrassé
pour apprendre à Charles la mort de son père, mais il éprouvait
une sorte de compassion en le sachant sans un sou, et il
cherchait des formules pour adoucir l'expression de cette cruelle
vérité. « Vous avez perdu votre père ! » ce n'était rien à dire. Les
pères meurent avant les enfants. Mais : « Vous êtes sans aucune
espèce de fortune ! » tous les malheurs de la terre étaient réunis
dans ces paroles. Et le bonhomme de faire, pour la troisième
fois, le tour de l'allée du milieu, dont le sable craquait sous ses
pieds. Dans les grandes circonstances de la vie, notre âme
s'attache fortement aux lieux où les plaisirs et les chagrins
fondent sur nous. Aussi Charles examinait-il avec une attention
particulière les buis de ce petit jardin, les feuilles pâles qui
tombaient, les dégradations des murs, les bizarreries des arbres
fruitiers, détails pittoresques qui devaient .rester gravés dans son
souvenir, éternellement mêlés à cette heure suprême, par une
mnémotechnie particulière aux passions.
— Il fait bien chaud, bien beau, dit Grandet en aspirant une
forte partie d'air.
— Oui, mon oncle, mais pourquoi...
— Eh ! bien, mon garçon, reprit l'oncle, j'ai de mauvaises
nouvelles à t'apprendre. Ton père est bien mal...
— Pourquoi suis-je ici? dit Charles. Nanon! cria-t-il, des
chevaux de poste. Je trouverai bien une voiture dans le pays, ajouta-t-il
en se tournant vers son oncle qui demeurait immobile.
— Les chevaux et la voiture sont inutiles, répondit Grandet en
regardant Charles qui resta muet et dont les yeux devinrent fixes.
— Oui, mon pauvre garçon, tu devines. Il est mort. Mais ce n'est
rien, il y a quelque chose de plus grave. Il s'est brûlé la cervelle...
— Mon père ?
—Oui. Mais ce n'est rien. Les journaux glosent de cela
comme s'ils en avaient le droit. Tiens, lis.
Grandet, qui avait emprunté le journal de Cruchot, mit le fatal
article sous les yeux de Charles. En ce moment le pauvre jeune
homme, encore enfant, encore dans l'âge où les sentiments se
produisent avec naïveté, fondit en larmes.
—Allons, bien, se dit Grandet. Ses yeux m'effrayaient. Il
pleure, le voilà sauvé. Ce n'est encore rien mon pauvre neveu,
reprit Grandet à haute voix sans savoir si Charles l'écoutait, ce
n'est rien, tu te consoleras ; mais...
— Jamais ! jamais ! mon père ! mon père !
— Il t'a ruiné, tu es sans argent.
— Qu'est-ce que cela me fait! Où est mon père, mon père?
Les pleurs et les sanglots retentissaient entre ces murailles
d'une horrible façon, et se répercutaient dans les échos. Les trois
femmes, saisies de pitié, pleuraient : les larmes sont aussi
contagieuses que peut l'être le rire. Charles, sans écouter son oncle, se
sauva dans la cour, trouva l'escalier, monta dans sa chambre, et se
jeta en travers du lit en se mettant la face dans les draps pour
pleurer à son aise loin de ses parents.
— Il faut laisser passer la première averse, dit Grandet en
rentrant dans la salle où Eugénie et sa mère avaient brusquement
repris leurs places, et travaillaient d'une main tremblante après
s'être essuyé les yeux. Mais ce jeune homme n'est bon à rien, il
s'occupe plus des morts que de l'argent.
Eugénie frissonna en entendant son père s'exprimant ainsi sur
la plus sainte des douleurs. Dès ce moment, elle commença à
juger son père. Quoique assourdis, les sanglots de Charles
retentissaient dans cette sonore maison; et sa plainte profonde, qui