Eugénie Grandet - page 14



— Ma pauvre enfant! dit madame Grandet en prenant la tête
d'Eugénie pour l'appuyer contre son sein.
A ces mots, la jeune fille releva la tête, interrogea sa mère par
un regard, en scruta les secrètes pensées, et lui dit : « Pourquoi
l'envoyer aux Indes ? S'il est malheureux, ne doit-il pas rester ici,
n'est-il pas notre plus proche parent? »
— Oui, mon enfant, ce serait bien naturel ; mais ton père a ses
raisons, nous devons les respecter.
La mère et la fille s'assirent en silence, l'une sur sa chaise à
patins, l'autre sur son petit fauteuil; et, toutes deux, elles
reprirent leur ouvrage. Oppressée de reconnaissance pour l'admirable
entente de cœur que lui avait témoignée sa mère, Eugénie lui
baisa la main en disant : « Combien tu es bonne, ma chère
maman ! » Ces paroles firent rayonner le vieux visage maternel,
flétri par de longues douleurs. —Le trouves-tu bien? demanda Eugénie.
Madame Grandet ne répondit que par un sourire; puis, après
un moment de silence, elle dit à voix basse : « L'aimerais-tu donc
déjà? ce serait mal. »
— Mal, reprit Eugénie, pourquoi? Il te plaît, il plaît à Nanon,
pourquoi ne me plairait-il pas? Tiens, maman, mettons la table
pour son déjeuner. Elle jeta son ouvrage, la mère en fit autant en
lui disant : « Tu es folle ! » Mais elle se plut à justifier la folie de
sa fille en la partageant. Eugénie appela Nanon.
— Quoi que vous voulez encore, mademoiselle ?
— Nanon, tu auras bien de la crème pour midi.
— Ah ! pour midi, oui, répondit la vieille servante.
— Hé ! bien, donne-lui du café bien fort, j'ai entendu dire à
monsieur des Grassins que le café se faisait bien fort à Paris.
Mets-en beaucoup.
— Et où voulez-vous que j'en prenne ?
—Achètes-en.
— Et si monsieur me rencontre ?
— Il est à ses prés.
—Je cours. Mais monsieur Fessard m'a déjà demandé si les
trois Mages étaient chez nous, en me donnant de la bougie.
Toute la ville va savoir nos déportements.
— Si ton père s'aperçoit de quelque chose, dit madame
Grandet, il est capable de nous battre.
— Eh ! bien, il nous battra, nous recevrons ses coups à genoux.
Madame Grandet leva les yeux au ciel, pour toute réponse,
Nanon mit sa coiffe et sortit. Eugénie donna du linge, elle alla
chercher quelques-unes des grappes de raisin qu'elle s'était
amusée à étendre sur des cordes dans le grenier; elle marcha
légèrement le long du corridor pour ne point éveiller son cousin, et ne
put s'empêcher d'écouter à sa porte la respiration qui s'échappait
en temps égaux de ses lèvres. — Le malheur veille pendant
qu'il dort, se dit-elle. Elle prit les plus vertes feuilles de la vigne,
arrangea son raisin aussi coquettement que l'aurait pu dresser un
vieux chef d'office, et l'apporta triomphalement sur la table. Elle
fit main basse, dans la cuisine, sur les poires comptées par son
père, et les disposa en pyramide parmi des feuilles. Elle allait,
venait, trottait, sautait Elle aurait bien voulu mettre à sac toute
la maison de son père; mais il avait les clefs de tout. Nanon
revint avec deux œufs frais. En voyant les œufs, Eugénie eut
l'envie de lui sauter au cou.
— Le fermier de la Lande en avait dans son panier, je les lui ai
demandés, et il me les a donnés pour m'être agréable, le mignon.
Après deux heures de soins, pendant lesquelles Eugénie quitta
vingt fois son ouvrage pour aller voir bouillir le café, pour aller
écouter le bruit que faisait son cousin en se levant, elle réussit à
préparer un déjeuner très simple, peu coûteux, mais qui
dérogeait terriblement aux habitudes invétérées de la maison. Le
déjeuner de midi s'y faisait debout. Chacun prenait un peu de
pain, un fruit ou du beurre, et un verre de vin. En voyant la
table placée auprès du feu, l'un des fauteuils mis devant le
couvert de son cousin, en voyant les deux assiettées de fruits, le
coquetier, la bouteille de vin blanc, le pain, et le sucre amoncelé
dans une soucoupe, Eugénie trembla de tous ses membres en
songeant seulement alors aux regards que lui lancerait son père,
s'il venait à entrer en ce moment. Aussi regardait-elle souvent la
pendule, afin de calculer si son cousin pourrait déjeuner avant le
retour du bonhomme.
— Sois tranquille, Eugénie, si ton père vient, je prendrai tout
sur moi, dit madame Grandet.
Eugénie ne put retenir une larme.
— Oh ! ma bonne mère, s'écria-t-elle, je ne t'ai pas assez aimée!
Charles, après avoir fait mille tours dans sa chambre en
chanteronnant, descendit enfin. Heureusement, il n'était encore que
onze heures. Le Parisien ! il avait mis autant de coquetterie à sa
toilette que s'il se fut trouvé au château de la noble dame qui
voyageait en Ecosse. Il entra de cet air affable et riant qui sied si
bien à la jeunesse, et qui causa une joie triste à Eugénie. Il avait
pris en plaisanterie le désastre de ses châteaux en Anjou, et
aborda sa tante fort gaiement.
— Avez-vous bien passé la nuit, ma chère tante ? et vous, ma cousine ?
— Bien, monsieur, mais vous? dit madame Grandet.
— Moi, parfaitement.
— Vous devez avoir faim, mon cousin, dit Eugénie ; mettez-vous à table.
— Mais je ne déjeune jamais avant midi, le moment où je me
lève. Cependant, j'ai si mal vécu en route, que je me laisserai
faire. D'ailleurs... Il tira la plus délicieuse montre plate que
Bréguet ait faite. Tiens, mais il est onze heures, j'ai été matinal.
— Matinal ?... dit madame Grandet.
— Oui, mais je voulais ranger mes affaires. Eh ! bien, je mangerais
volontiers quelque chose, un rien, une volaille, un perdreau.
— Sainte Vierge ! cria Nanon en entendant ces paroles.
— Un perdreau, se disait Eugénie, qui aurait voulu payer un
perdreau de tout son pécule.
— Venez vous asseoir, lui dit sa tante.
Le dandy se laissa aller sur le fauteuil comme une jolie femme
qui se pose sur son divan. Eugénie et sa mère prirent des chaises
et se mirent près de lui devant le feu.
— Vous vivez toujours ici ? leur dit Charles en trouvant la salle
encore plus laide au jour qu'elle ne l'était aux lumières.
— Toujours, répondit Eugénie en le regardant, excepté
pendant les vendanges. Nous allons alors aider Nanon, et logeons
tous à l'abbaye de Noyers.
— Vous ne vous promenez jamais ?
— Quelquefois le dimanche après vêpres, quand il fait beau,
dit madame Grandet, nous allons sur le pont, ou voir les foins
quand on les fauche.
— Avez-vous un théâtre ?
— Aller au spectacle, s'écria madame Grandet, voir des
comédiens! Mais, monsieur, ne savez-vous pas que c'est un péché
mortel?
—Tenez, mon cher monsieur, dit Nanon en apportant les
œufs, nous vous donnerons les poulets à la coque.
— Oh ! des œufs frais, dit Charles, qui, semblable aux gens
habitués au luxe, ne pensait déjà plus à son perdreau. Mais c'est
délicieux, si vous aviez du beurre ? Hein, ma chère enfant.
— Ah ! du beurre ! Vous n'aurez donc pas de galette, dit la servante.
— Mais donne du beurre, Nanon? s'écria Eugénie.
La jeune fille examinait son cousin coupant ses mouillettes et y
prenait plaisir, autant que la plus sensible grisette de Paris en
prend à voir jouer un mélodrame où triomphe l'innocence. Il est
vrai que Charles, élevé par une mère gracieuse, perfectionné par
une femme à la mode, avait des mouvements coquets, élégants,
menus, comme le sont ceux d'une petite-maîtresse. La compatissance
et la tendresse d'une jeune fille possèdent une influence
vraiment magnétique. Aussi Charles, en se voyant l'objet des
attentions de sa cousine et de sa tante, ne put-il se soustraire à
l'influence des sentiments qui se dirigeaient vers lui en l'inondant
pour ainsi dire. Il jeta sur Eugénie un de ces regards brillants de
bonté, de caresses, un regard qui semblait sourire. Il s'aperçut, en
contemplant Eugénie, de l'exquise harmonie des traits de ce pur
visage, de son innocente attitude, de la clarté magique de ses
yeux, où scintillaient de jeunes pensées d'amour, et où le désir
ignorait la volupté.
— Ma foi, ma chère cousine, si vous étiez en grande loge et en
grande toilette à l'Opéra, je vous garantis que ma tante aurait
bien raison, vous y feriez faire bien des péchés d'envie aux
hommes et de jalousie aux femmes.
Ce compliment étreignit le cœur d'Eugénie, et le fit palpiter de
joie, quoiqu'elle n'y comprît rien.
— Oh ! mon cousin, vous voulez vous moquer d'une pauvre
petite provinciale.
— Si vous me connaissiez, ma cousine, vous sauriez que
j'abhorre la raillerie, elle flétrit le cœur, froisse tous les sentiments...
Et il goba fort agréablement sa mouillette beurrée. Non, je n'ai
probablement pas assez d'esprit pour me moquer des autres, et
ce défaut me fait beaucoup de tort. À Paris, on trouve moyen de
vous assassiner un homme en disant : « II a bon cœur ». Cette
phrase veut dire : « Le pauvre garçon est bête comme un
rhinocéros ». Mais comme je suis riche et connu pour abattre une poupée
du premier coup à trente pas avec toute espèce de pistolet et
en plein champ, la raillerie me respecte.
— Ce que vous dites, mon neveu, annonce un bon cœur.
—Vous avez une bien jolie bague, dit Eugénie, est-ce mal de
vous demander à la voir ?
Charles tendit la main en défaisant son anneau; et Eugénie
rougit en effleurant du bout de ses doigts les ongles rosés de son cousin.
—Voyez, ma mère, le beau travail.