Eugénie Grandet - page 13



—Venez, Crochet? dit Grandet au notaire. Vous êtes de mes
amis, je vais vous démontrer comme quoi c'est une bêtise de plan-
ter des peupliers dans de bonnes terres...
—Vous comptez donc pour rien les soixante mille francs que
vous avez palpes pour ceux qui étaient dans vos prairies de la
Loire, dit maître Cruchot en ouvrant des yeux hébétés. Avez-vous
eu du bonheur?... Couper vos arbres au moment où l'on
manquait de bois blanc à Nantes, et les vendre trente francs !
Eugénie écoutait sans savoir qu'elle touchait au moment le plus
solennel de sa vie, et que le notaire allait faire prononcer sur elle
un arrêt paternel et souverain. Grandet était arrivé aux
magnifiques prairies qu'il possédait au bord de la Loire, et où trente
ouvriers s'occupaient à déblayer, combler, niveler les emplacements
autrefois pris par les peupliers.
— Maître Cruchot, voyez ce qu'un peuplier prend de terrain,
dit-il au notaire. Jean, cria-t-il à un ouvrier, me... me... mesure
avec ta toise dans tou... tou... tous les sens.
— Quatre fois huit pieds, répondit l'ouvrier après avoir fini.
—Trente-deux pieds de perte, dit Grandet à Cruchot. J'avais
sur cette ligne trois cents peupliers, pas vrai ? Or... trois ce... ce...
ce... cent fois trente-d... eux pie... pieds me man... man...
man... mangeaient cinq... inq cents de foin ; ajoutez deux fois
autant sur les côtés, quinze cents; les rangées du milieu autant.
Alors, me... me... mettons mille bottes de foin.
— Eh ! bien, dit Cruchot pour aider son ami, mille bottes de ce
foin-là valent environ six cents francs.
—Di... di... dites dou... ou... ouze cents à cause des trois à
quatre-cents francs de regain. Eh ! bien, ça... ça... ça... calculez ce
que que que dou... ou... ouze cents francs par an pen... pen...
pendant quarante ans do... donnent a... a... avec les in... in...
intérêts com... com... composés que que que vouous saaavez.
— Va pour soixante mille francs, dit le notaire.
— Je le veux bien ! ça ne ne ne fera que que que soixante mille
francs. Eh ! bien, reprit le vigneron sans bégayer, deux mille
peupliers de quarante ans ne me donneraient pas cinquante mille
francs. Il y a perte. J'ai trouvé ça, moi, dit Grandet en se dressant
sur ses ergots. Jean, reprit-il, tu combleras les trous, excepté du
côté de la Loire, où tu planteras les peupliers que j'ai achetés. En
les mettant dans la rivière, ils se nourriront aux frais du gouvernement,
ajouta-t-il en se tournant vers Cruchot et imprimant à la
loupe de son nez un léger mouvement qui valait le plus ironique
des sourires.
— Cela est clair : les peupliers ne doivent se planter que sur les
terres maigres, dit Cruchot stupéfait par les calculs de Grandet.
0-u-i, monsieur, répondit ironiquement le tonnelier.
Eugénie, qui regardait le sublime paysage de la Loire sans
écouter les calculs de son père, prêta bientôt l'oreille aux
discours de Cruchot en l'entendant dire à son client : « Hé ! bien,
vous avez fait venir un gendre de Paris, il n'est question que de
votre neveu dans tout Saumur. Je vais bientôt avoir un contrat à
dresser, père Grandet. »
— Vous... ou... vous êtes so... so... orti de bo... bonne heure
pooour me dire ça, reprit Grandet en accompagnant cette
réflexion d'un mouvement de sa loupe. Hé ! bien, mon vieux
camaaaarade, je serai franc, et je vous dirai ce que vooous
voooulez sa... savoir. J'aimerais mieux, voyez-vooous, je... jeter
ma fi... fi... fille dans la Loire que de la dooonner à son
cououousin : vous pou... pou... ouvez aaannoncer ça. Mais
non, laissez jaaser le mon... onde.
Cette réponse causa des éblouissements à Eugénie. Les
lointaines espérances qui pour elle commençaient à poindre dans
son cœur fleurirent soudain, se réalisèrent et formèrent un
faisceau de fleurs qu'elle vit coupées et gisant à terre. Depuis la
veille, elle s'attachait à Charles par tous les liens de bonheur qui
unissent les âmes; désormais la souffrance allait donc les
corroborer. N'esl-il pas dans la noble destinée de la femme d'être plus
touchée des pompes de la misère que des splendeurs de la
fortune ? Comment le sentiment paternel avait-il pu s'éteindre au
fond du cœur de son père ? de quel crime Charles était-il donc
coupable? Questions mystérieuses! Déjà son amour naissant,
mystère si profond, s'enveloppait de mystères. Elle revint
tremblant sur ses jambes, et en arrivant à la vieille rue sombre, si
joyeuse pour elle, elle la trouva d'un aspect triste, elle y respira
la mélancolie que les temps et les choses y avaient imprimée.
Aucun des enseignements de l'amour ne lui manquait. À
quelques pas du logis, elle devança son père et l'attendit à la
porte après y avoir frappé. Mais Grandet, qui voyait dans la main
du notaire un journal encore sous bande, lui avait dit : « Où en
sont les fonds? »
—Vous ne voulez pas m'écouter, Grandet, lui répondit
Cruchot. Achetez-en vite, il y a encore vingt pour cent à gagner en
deux ans, outre les intérêts à un excellent taux, cinq mille livres
de rente pour quatre-vingt mille francs. Les fonds sont à quatre-vingts francs cinquante centimes.
—Nous verrons cela, répondit Grandet en se frottant le
menton.
— Mon Dieu ! dit le notaire.
— Eh ! bien, quoi ? s'écria Grandet au moment où Cruchot lui
mettait le journal sous les yeux en lui disant : — Lisez cet article.
Monsieur Grandet, l'un des négociants les plus eStimés de Paris,
s'esi brûlé la cervelle hier, après avoir fait son apparition
accoutumée à la Bourse. Il avait envoyé au président de la Chambre des
députés sa démission, et s'était également démis de ses fondions de
juge au tribunal de commerce. Les faillites de messieurs Roguin et
Souchet, son agent de change et son notaire, l'ont ruiné. La
considération dont jouissait monsieur Grandet et son crédit étaient
néanmoins tels qu'il eût sans doute trouvé des secours sur la place
de Paris. Il est à regretter que cet homme honorable ait cédé à un
premier moment de désespoir, etc.
Je le savais, dit le vieux vigneron au notaire.
Ce mot glaça maître Cruchot, qui, malgré son impassibilité de
notaire, se sentit froid dans le dos en pensant que le Grandet de
Paris avait peut-être imploré vainement les millions du Grandet
de Saumur.
— Et son fils, si joyeux hier...
— Il ne sait rien encore, répondit Grandet avec le même calme.
— Adieu, monsieur Grandet, dit Cruchot, qui comprit tout et
alla rassurer le président de Bonfons.
En entrant, Grandet trouva le déjeuner prêt. Madame
Grandet, au cou de laquelle Eugénie sauta pour l'embrasser avec
cette vive effusion de cœur que nous cause un chagrin secret,
était déjà sur son siège à patins, et se tricotait des manches pour
l'hiver.
— Vous pouvez manger, dit Nanon qui descendit les escaliers
quatre à quatre, l'enfant dort comme un chérubin. Qu'il est
gentil les yeux fermés ! Je suis entrée, je l'ai appelé. Ah bien oui !
personne.
— Laisse-le dormir, dit Grandet, il s'éveillera toujours assez
tôt aujourd'hui pour apprendre de mauvaises nouvelles.
—Qu'y a-t-il donc? demanda Eugénie en mettant dans son
café les deux petits morceaux de sucre pesant on ne sait combien
de grammes que le bonhomme s'amusait à couper lui-même à
ses heures perdues. Madame Grandet, qui n'avait pas osé faire
cette question, regarda son mari.
— Son père s'est brûlé la cervelle.
— Mon oncle ?... dit Eugénie.
— Le pauvre jeune homme ! s'écria madame Grandet.
— Oui, pauvre, reprit Grandet, il ne possède pas un sou.
— Hé ! ben, il dort comme s'il était le roi de la terre, dit Nanon
d'un accent doux.
Eugénie cessa de manger. Son coeur se serra, comme il se serre
quand, pour la première fois, la compassion, excitée par le
malheur de celui qu'elle aime, s'épanche dans le corps entier d'une
femme. La pauvre fille pleura.
— Tu ne connaissais pas ton oncle, pourquoi pleures-tu ? lui dit
son père en lui lançant un de ses regards de tigre affamé qu'il
jetait sans doute à ses tas d'or.
— Mais, monsieur, dit la servante, qui ne se sentirait pas de
pitié pour ce pauvre jeune homme qui dort comme un sabot sans
savoir son sort?
— Je ne te parle pas, Nanon ! tiens ta langue.
Eugénie apprit en ce moment que la femme qui aime doit
toujours dissimuler ses sentiments. Elle ne répondit pas.
— Jusqu'à mon retour vous ne lui parlerez de rien, j'espère,
m'ame Grandet, dit le vieillard en continuant. Je suis obligé
d'aller faire aligner le fossé de mes prés sur la route. Je serai revenu à
midi pour le second déjeuner, et je causerai avec mon neveu de
ses affaires. Quant à toi, mademoiselle Eugénie, si c'est pour ce
mirliflor que tu pleures, assez comme cela, mon enfant. Il partira,
dare dare, pour les Grandes Indes. Tu ne le verras plus...
Le père prit ses gants au bord de son chapeau, les mit avec son
calme habituel, les assujettit en s'emmortaisant les doigts les uns
dans les autres, et sortit.
— Ah ! maman, j'étouffe, s'écria Eugénie quand elle fat seule
avec sa mère. Je n'ai jamais souffert ainsi. Madame Grandet,
voyant sa fille pâlir, ouvrit la croisée et lui fit respirer le grand air.
— Je suis mieux, dit Eugénie après un moment.
Cette émotion nerveuse chez une nature jusqu'alors en
apparence calme et froide réagit sur madame Grandet, qui regarda sa
fille avec cette intuition sympathique dont sont douées les mères
pour l'objet de leur tendresse, et devina tout. Mais à la vérité, la
vie des célèbres sœurs hongroises, attachées l'une à l'autre par
une erreur de la nature, n'avait pas été plus intime que ne l'était
celle d'Eugénie et de sa mère, toujours ensemble dans cette
embrasure de croisée, ensemble à l'église, et dormant ensemble dans
le même air.