Eugénie Grandet - page 12



ce peintre, amoureux d'un si rare modèle, eût trouvé tout à
coup dans le visage d'Eugénie la noblesse innée qui s'ignore ; il
eût vu sous un front calme un monde d'amour; et, dans la
coupe des yeux, dans l'habitude des paupières, le je ne sais quoi
divin. Ses traits, les contours de sa tête que l'expression du plai-
sir n'avait jamais ni altérés ni fatigués, ressemblaient aux lignes
d'horizon si doucement tranchées dans le lointain des lacs tran-
quilles. Cette physionomie calme, colorée, bordée de lueur
comme une jolie fleur éclose, reposait l'âme, communiquait le
charme de la conscience qui s'y reflétait, et commandait le
regard. Eugénie était encore sur la rive de la vie où fleurissent les
illusions enfantines, où se cueillent les marguerites avec des
délices plus tard inconnues. Aussi se dit-elle en se mirant, sans
savoir encore ce qu'était l'amour : « Je suis trop laide, il ne fera
pas attention à moi. »
Puis elle ouvrit la porte de sa chambre qui donnait sur
l'escalier, et tendit le cou pour écouter les bruits de la maison. — II ne
se lève pas, pensa-t-elle en entendant la tousserie matinale de
Nanon, et la bonne fille allant, venant, balayant la salle, allumant
son feu, enchaînant le chien et parlant à ses bêtes dans l'écurie.
Aussitôt Eugénie descendit et courut à Nanon qui trayait la
vache.
— Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la crème pour le café
de mon cousin.
—Mais, mademoiselle, il aurait fallu s'y prendre hier, dit
Nanon qui partit d'un gros éclat de rire. Je ne peux pas faire de
la crème. Votre cousin est mignon, mignon, mais vraiment
mignon. Vous ne l'avez pas vu dans sa chambrelouque de soie et
d'or. Je l'ai vu, moi. Il porte du linge fin comme celui du surplis
à monsieur le curé.
— Nanon, fais-nous donc de la galette.
— Et qui me donnera du bois pour le four, et de la farine, et
du beurre ? dit Nanon, laquelle en sa qualité de premier ministre
de Grandet prenait parfois une importance énorme aux yeux
d'Eugénie et de sa mère. Faut-il pas le voler, cet homme, pour
fêter votre cousin? Demandez-lui du beurre, de la farine, du
bois, il est votre père, il peut vous en donner. Tenez, le voilà qui
descend pour voir aux provisions...
Eugénie se sauva dans le jardin, tout épouvantée en entendant
trembler l'escalier sous le pas de son père. Elle éprouvait déjà les
effets de cette profonde pudeur et de cette conscience
particulière de notre bonheur qui nous fait croire, non sans raisons
peut-être, que nos pensées sont gravées sur notre front et sautent
aux yeux d'autrui. En s'apercevant enfin du froid dénuement
de la maison paternelle, la pauvre fille concevait une sorte de
dépit de ne pouvoir la mettre en harmonie avec l'élégance de
son cousin. Elle éprouva un besoin passionné de faire quelque
chose pour lui : quoi ? elle n'en savait rien. Naïve et vraie, elle
se laissait aller à sa nature angélique sans se défier ni de ses
impressions ni de ses sentiments. Le seul aspect de son cousin
avait éveillé chez elle les penchants naturels de la femme, et ils
durent se déployer d'autant plus vivement qu'ayant atteint sa
vingt-troisième année, elle se trouvait dans la plénitude de son
intelligence et de ses désirs. Pour la première fois, elle eut dans
le cœur de la terreur à l'aspect de son père, vit en lui le maître
de son sort, et se crut coupable d'une faute en lui taisant
quelques pensées. Elle se mit à marcher à pas précipités en
s'étonnant de respirer un air plus pur, de sentir les rayons du
soleil plus vivifiants, et d'y puiser une chaleur morale, une vie
nouvelle. Pendant qu'elle cherchait un artifice pour obtenir la
galette, il s'élevait entre la Grande Nanon et Grandet une de
ces querelles aussi rares entre eux que le sont les hirondelles en
hiver. Muni de ses clefs, le bonhomme était venu pour mesurer
les vivres nécessaires à la consommation de la journée.
— Resle-t-il du pain d'hier? dit-il à Nanon.
— Pas une miette, monsieur.
Grandet prit un gros pain rond, bien enfariné, moulé dans un
de ces paniers plats qui servent à boulanger en Anjou, et il allait
le couper, quand Nanon lui dit : « Nous sommes cinq
aujourd'hui, monsieur ».
— C'est vrai, répondit Grandet, mais ton pain pèse six livres,
il en restera. D'ailleurs, ces jeunes gens de Paris, tu verras que
ça ne mange point de pain.
— Ça mangera donc de h frippe dit Nanon.
En Anjou, la frippc, mot du lexique populaire, exprime
l'accompagnement du pain, depuis le beurre étendu sur la tartine,
frippe vulgaire, jusqu'aux confitures d'alberge, la plus
distinguée des frippes ; et tous ceux qui, dans leur enfance, ont léché
la frippe et laissé le pain, comprendront la portée de cette
locution.
— Non, répondit Grandet, ça ne mange ni frippe, ni pain. Ils
sont quasiment comme des filles à marier.
Enfin, après avoir parcimonieusement ordonné le menu
quotidien, le bonhomme allait se diriger vers son fruitier, en
fermant néanmoins les armoires de sa Dépense lorsque Nanon
l'arrêta pour lui dire : Monsieur, donnez-moi donc alors de la
farine et du beurre, je ferai une galette aux enfants.
— Ne vas-tu pas mettre la maison au pillage à cause de mon
neveu ?
— Je ne pensais pas plus à votre neveu qu'à votre chien, pas
plus que vous n'y pensez vous-même. Ne voilà-t-il pas que vous
ne m'avez aveint que six morceaux de sucre, m'en faut huit.
— Ha \ ça, Nanon, je ne t'ai jamais vue comme ça. Qu'est-ce
qui te passe donc par la tête ? Es-tu la maîtresse ici ? Tu n'auras
que six morceaux de sucre.
— Eh ! bien, votre neveu, avec quoi donc qu'il sucrera son
café?
— Avec deux morceaux, je m'en passerai, moi.
— Vous vous passerez de sucre, à votre âge ! J'aimerais mieux
vous en acheter de ma poche.
— Mêle-toi de ce qui te regarde.
Malgré la baisse du prix, le sucre était toujours, aux yeux du
tonnelier, la plus précieuse des denrées coloniales, il valait
toujours six francs la livre, pour lui. L'obligation de le ménager,
prise sous l'Empire, était devenue la plus indélébile de ses
habitudes. Toutes les femmes, même la plus niaise, savent ruser
pour arriver à leurs fins, Nanon abandonna la question du sucre
pour obtenir la galette.
— Mademoiselle, cria-t-elle par la croisée, est-ce pas que vous
voulez de la galette ?
— Non, non, répondit Eugénie.
— Allons, Nanon, dit Grandet en entendant la voix de sa fille,
tiens. Il ouvrit la mette où était la farine, lui en donna une
mesure, et ajouta quelques onces de beurre au morceau qu'il avait
déjà coupé.
— Il faudra du bois pour chauffer le four, dit l'implacable
Nanon.
—Eh! bien, tu en prendras à ta suffisance, répondit-il
mélancoliquement, mais alors tu nous feras une tarte aux fruits,
et tu nous cuiras au four tout le dîner; par ainsi, tu n'allumeras
pas deux feux.
— Quien ! s'écria Nanon, vous n'avez pas besoin de me le
dire. Grandet jeta sur son fidèle ministre un coup d'œil presque
paternel. — Mademoiselle, cria la cuisinière, nous aurons une
galette. Le père Grandet revint chargé de ses fruits, et en rangea
une première assiettée sur la table de la cuisine. —Voyez donc,
monsieur, lui dit Nanon, les jolies bottes qu'a votre neveu. Quel
cuir, et qui sent bon. Avec quoi que ça se nettoie donc ? Faut-il y
mettre de votre cirage à l'œuf?
—Nanon, je crois que l'œuf gâterait ce cuir-là. D'ailleurs, dis-
lui que tu ne connais point la manière de cirer le maroquin, oui,
c'est du maroquin, il achètera lui-même à Saumur et t'apportera
de quoi illustrer ses bottes. J'ai entendu dire qu'on fourre du
sucre dans leur cirage pour le rendre brillant.
— C'est donc bon à manger, dit la servante en portant les
bottes à son nez. Tiens, tiens, elles sentent l'eau de Cologne de
madame. Ah! c'est-il drôle.
_ Drôle ! dit le maître, tu trouves drôle de mettre à des bottes
plus d'argent que n'en vaut celui qui les porte.
— Monsieur, dit-elle au second voyage de son maître qui avait
fermé le fruitier, est-ce que vous ne mettrez pas une ou deux fois
le pot-au-feu par semaine à cause de votre... ?
—Oui.
— Faudra que j'aille à la boucherie.
— Pas du tout ; tu nous feras du bouillon de volaille, les fermiers
ne t'en laisseront pas chômer. Mais je vais dire à Comoiller de me
tuer des corbeaux. Ce gibier-là donne le meilleur bouillon de la
terre.
— C'est-y vrai, monsieur, que ça mange les morts?
— Tu es bête, Nanon ! ils mangent, comme tout le monde, ce
qu'ils trouvent. Est-ce que nous ne vivons pas de morts? Qu'est-
ce donc que les successions? Le père Grandet, n'ayant plus
d'ordre à donner, tira sa montre; et, voyant qu'il pouvait encore
disposer d'une demi-heure avant le déjeuner, il prit son chapeau,
vint embrasser sa fille, et lui dit : « Veux-tu te promener au bord
de la Loire sur mes prairies ? j'ai quelque chose à y faire. »
Eugénie alla mettre son chapeau de paille cousue doublé de
taffetas rosé ; puis, le père et la fille descendirent la rue tortueuse
jusqu'à la place.
_ Où dévalez-vous donc si matin? dit le notaire Cruchot qui
rencontra Grandet.
— Voir quelque chose, répondit le bonhomme sans être la dupe
de la promenade matinale de son ami.
Quand le père Grandet allait voir quelque chose, le notaire
savait par expérience qu'il y avait toujours quelque chose à gagner
avec lui. Donc il l'accompagna.