ce peintre, amoureux d'un si rare modèle, eût trouvé tout à
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coup dans le visage d'Eugénie la noblesse innée qui s'ignore ; il
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eût vu sous un front calme un monde d'amour; et, dans la
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coupe des yeux, dans l'habitude des paupières, le je ne sais quoi
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divin. Ses traits, les contours de sa tête que l'expression du plai-
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sir n'avait jamais ni altérés ni fatigués, ressemblaient aux lignes
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d'horizon si doucement tranchées dans le lointain des lacs tran-
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quilles. Cette physionomie calme, colorée, bordée de lueur
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comme une jolie fleur éclose, reposait l'âme, communiquait le
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charme de la conscience qui s'y reflétait, et commandait le
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regard. Eugénie était encore sur la rive de la vie où fleurissent les
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illusions enfantines, où se cueillent les marguerites avec des
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délices plus tard inconnues. Aussi se dit-elle en se mirant, sans
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savoir encore ce qu'était l'amour : « Je suis trop laide, il ne fera
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pas attention à moi. »
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Puis elle ouvrit la porte de sa chambre qui donnait sur
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l'escalier, et tendit le cou pour écouter les bruits de la maison. — II ne
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se lève pas, pensa-t-elle en entendant la tousserie matinale de
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Nanon, et la bonne fille allant, venant, balayant la salle, allumant
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son feu, enchaînant le chien et parlant à ses bêtes dans l'écurie.
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Aussitôt Eugénie descendit et courut à Nanon qui trayait la
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vache.
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— Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la crème pour le café
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de mon cousin.
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—Mais, mademoiselle, il aurait fallu s'y prendre hier, dit
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Nanon qui partit d'un gros éclat de rire. Je ne peux pas faire de
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la crème. Votre cousin est mignon, mignon, mais vraiment
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mignon. Vous ne l'avez pas vu dans sa chambrelouque de soie et
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d'or. Je l'ai vu, moi. Il porte du linge fin comme celui du surplis
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à monsieur le curé.
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— Nanon, fais-nous donc de la galette.
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— Et qui me donnera du bois pour le four, et de la farine, et
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du beurre ? dit Nanon, laquelle en sa qualité de premier ministre
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de Grandet prenait parfois une importance énorme aux yeux
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d'Eugénie et de sa mère. Faut-il pas le voler, cet homme, pour
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fêter votre cousin? Demandez-lui du beurre, de la farine, du
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bois, il est votre père, il peut vous en donner. Tenez, le voilà qui
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descend pour voir aux provisions...
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Eugénie se sauva dans le jardin, tout épouvantée en entendant
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trembler l'escalier sous le pas de son père. Elle éprouvait déjà les
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effets de cette profonde pudeur et de cette conscience
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particulière de notre bonheur qui nous fait croire, non sans raisons
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peut-être, que nos pensées sont gravées sur notre front et sautent
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aux yeux d'autrui. En s'apercevant enfin du froid dénuement
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de la maison paternelle, la pauvre fille concevait une sorte de
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dépit de ne pouvoir la mettre en harmonie avec l'élégance de
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son cousin. Elle éprouva un besoin passionné de faire quelque
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chose pour lui : quoi ? elle n'en savait rien. Naïve et vraie, elle
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se laissait aller à sa nature angélique sans se défier ni de ses
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impressions ni de ses sentiments. Le seul aspect de son cousin
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avait éveillé chez elle les penchants naturels de la femme, et ils
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durent se déployer d'autant plus vivement qu'ayant atteint sa
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vingt-troisième année, elle se trouvait dans la plénitude de son
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intelligence et de ses désirs. Pour la première fois, elle eut dans
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le cœur de la terreur à l'aspect de son père, vit en lui le maître
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de son sort, et se crut coupable d'une faute en lui taisant
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quelques pensées. Elle se mit à marcher à pas précipités en
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s'étonnant de respirer un air plus pur, de sentir les rayons du
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soleil plus vivifiants, et d'y puiser une chaleur morale, une vie
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nouvelle. Pendant qu'elle cherchait un artifice pour obtenir la
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galette, il s'élevait entre la Grande Nanon et Grandet une de
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ces querelles aussi rares entre eux que le sont les hirondelles en
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hiver. Muni de ses clefs, le bonhomme était venu pour mesurer
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les vivres nécessaires à la consommation de la journée.
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— Resle-t-il du pain d'hier? dit-il à Nanon.
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— Pas une miette, monsieur.
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Grandet prit un gros pain rond, bien enfariné, moulé dans un
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de ces paniers plats qui servent à boulanger en Anjou, et il allait
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le couper, quand Nanon lui dit : « Nous sommes cinq
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aujourd'hui, monsieur ».
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— C'est vrai, répondit Grandet, mais ton pain pèse six livres,
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il en restera. D'ailleurs, ces jeunes gens de Paris, tu verras que
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ça ne mange point de pain.
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— Ça mangera donc de h frippe dit Nanon.
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En Anjou, la frippc, mot du lexique populaire, exprime
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l'accompagnement du pain, depuis le beurre étendu sur la tartine,
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frippe vulgaire, jusqu'aux confitures d'alberge, la plus
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distinguée des frippes ; et tous ceux qui, dans leur enfance, ont léché
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la frippe et laissé le pain, comprendront la portée de cette
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locution.
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— Non, répondit Grandet, ça ne mange ni frippe, ni pain. Ils
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sont quasiment comme des filles à marier.
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Enfin, après avoir parcimonieusement ordonné le menu
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quotidien, le bonhomme allait se diriger vers son fruitier, en
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fermant néanmoins les armoires de sa Dépense lorsque Nanon
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l'arrêta pour lui dire : Monsieur, donnez-moi donc alors de la
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farine et du beurre, je ferai une galette aux enfants.
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— Ne vas-tu pas mettre la maison au pillage à cause de mon
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neveu ?
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— Je ne pensais pas plus à votre neveu qu'à votre chien, pas
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plus que vous n'y pensez vous-même. Ne voilà-t-il pas que vous
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ne m'avez aveint que six morceaux de sucre, m'en faut huit.
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— Ha \ ça, Nanon, je ne t'ai jamais vue comme ça. Qu'est-ce
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qui te passe donc par la tête ? Es-tu la maîtresse ici ? Tu n'auras
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que six morceaux de sucre.
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— Eh ! bien, votre neveu, avec quoi donc qu'il sucrera son
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café?
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— Avec deux morceaux, je m'en passerai, moi.
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— Vous vous passerez de sucre, à votre âge ! J'aimerais mieux
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vous en acheter de ma poche.
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— Mêle-toi de ce qui te regarde.
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Malgré la baisse du prix, le sucre était toujours, aux yeux du
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tonnelier, la plus précieuse des denrées coloniales, il valait
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toujours six francs la livre, pour lui. L'obligation de le ménager,
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prise sous l'Empire, était devenue la plus indélébile de ses
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habitudes. Toutes les femmes, même la plus niaise, savent ruser
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pour arriver à leurs fins, Nanon abandonna la question du sucre
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pour obtenir la galette.
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— Mademoiselle, cria-t-elle par la croisée, est-ce pas que vous
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voulez de la galette ?
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— Non, non, répondit Eugénie.
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— Allons, Nanon, dit Grandet en entendant la voix de sa fille,
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tiens. Il ouvrit la mette où était la farine, lui en donna une
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mesure, et ajouta quelques onces de beurre au morceau qu'il avait
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déjà coupé.
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— Il faudra du bois pour chauffer le four, dit l'implacable
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Nanon.
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—Eh! bien, tu en prendras à ta suffisance, répondit-il
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mélancoliquement, mais alors tu nous feras une tarte aux fruits,
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et tu nous cuiras au four tout le dîner; par ainsi, tu n'allumeras
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pas deux feux.
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— Quien ! s'écria Nanon, vous n'avez pas besoin de me le
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dire. Grandet jeta sur son fidèle ministre un coup d'œil presque
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paternel. — Mademoiselle, cria la cuisinière, nous aurons une
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galette. Le père Grandet revint chargé de ses fruits, et en rangea
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une première assiettée sur la table de la cuisine. —Voyez donc,
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monsieur, lui dit Nanon, les jolies bottes qu'a votre neveu. Quel
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cuir, et qui sent bon. Avec quoi que ça se nettoie donc ? Faut-il y
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mettre de votre cirage à l'œuf?
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—Nanon, je crois que l'œuf gâterait ce cuir-là. D'ailleurs, dis-
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lui que tu ne connais point la manière de cirer le maroquin, oui,
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c'est du maroquin, il achètera lui-même à Saumur et t'apportera
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de quoi illustrer ses bottes. J'ai entendu dire qu'on fourre du
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sucre dans leur cirage pour le rendre brillant.
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— C'est donc bon à manger, dit la servante en portant les
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bottes à son nez. Tiens, tiens, elles sentent l'eau de Cologne de
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madame. Ah! c'est-il drôle.
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_ Drôle ! dit le maître, tu trouves drôle de mettre à des bottes
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plus d'argent que n'en vaut celui qui les porte.
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— Monsieur, dit-elle au second voyage de son maître qui avait
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fermé le fruitier, est-ce que vous ne mettrez pas une ou deux fois
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le pot-au-feu par semaine à cause de votre... ?
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—Oui.
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— Faudra que j'aille à la boucherie.
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— Pas du tout ; tu nous feras du bouillon de volaille, les fermiers
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ne t'en laisseront pas chômer. Mais je vais dire à Comoiller de me
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tuer des corbeaux. Ce gibier-là donne le meilleur bouillon de la
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terre.
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— C'est-y vrai, monsieur, que ça mange les morts?
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— Tu es bête, Nanon ! ils mangent, comme tout le monde, ce
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qu'ils trouvent. Est-ce que nous ne vivons pas de morts? Qu'est-
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ce donc que les successions? Le père Grandet, n'ayant plus
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d'ordre à donner, tira sa montre; et, voyant qu'il pouvait encore
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disposer d'une demi-heure avant le déjeuner, il prit son chapeau,
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vint embrasser sa fille, et lui dit : « Veux-tu te promener au bord
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de la Loire sur mes prairies ? j'ai quelque chose à y faire. »
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Eugénie alla mettre son chapeau de paille cousue doublé de
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taffetas rosé ; puis, le père et la fille descendirent la rue tortueuse
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jusqu'à la place.
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_ Où dévalez-vous donc si matin? dit le notaire Cruchot qui
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rencontra Grandet.
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— Voir quelque chose, répondit le bonhomme sans être la dupe
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de la promenade matinale de son ami.
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Quand le père Grandet allait voir quelque chose, le notaire
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savait par expérience qu'il y avait toujours quelque chose à gagner
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avec lui. Donc il l'accompagna.
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