Eugénie Grandet - page 11



— Oui, monsieur, chez un ben aimable, un ben doux, un ben
parfait monsieur. Faut-il que je vous aide à défaire vos malles?
— Ma foi, je le veux bien, mon vieux troupier ! N'avez-vous pas
servi dans les marins de la garde impériale ?
— Oh ! oh ! oh ! oh ! dit Nanon, quoi que c'est que ça, les
marins de la garde? C'esl-y salé? Ça va-t-il sur Peau?
—Tenez, cherchez ma robe de chambre qui est dans cette
valise. En voici la clef.
Nanon fat tout émerveillée de voir une robe de chambre en soie
verte à fleurs d'or et à dessins antiques.
— Vous allez mettre ça pour vous coucher, dit-elle.
—Oui.
— Sainte Vierge ! le beau devant d'autel que ça ferait pour la
paroisse. Mais mon cher mignon monsieur, donnez donc ça à
l'église, vous sauverez votre âme, tandis que ça vous la fera perdre.
Oh! que vous êtes donc gentil comme ça. Je vais appeler
mademoiselle pour qu'elle vous regarde.
— Allons, Nanon, puisque Nanon y a, voulez-vous vous taire !
Laissez-moi coucher, j'arrangerai mes affaires demain; et si ma
robe vous plaît tant, vous sauverez votre âme. Je suis trop bon
chrétien pour vous la refuser en m'en allant, et vous pourrez en
faire ce que vous voudrez.
Nanon resta plantée sur ses pieds, contemplant Charles, sans
pouvoir ajouter foi à ses paroles.
—Me donner ce bel atour! dit-elle en s'en allant. Il rêve déjà
ce monsieur. Bonsoir.
— Bonsoir, Nanon.
— Qu'est-ce que je suis venu faire ici? se dit Charles en
s'endormant. Mon père n'est pas un niais, mon voyage doit avoir un
but. Psch ! à demain les affaires sérieuses, disait je ne sais quelle
ganache grecque.
— Sainte Vierge ! qu'il est gentil, mon cousin, se dit Eugénie en
interrompant ses prières, qui ce soir-là ne furent pas finies.
Madame Grandet n'eut aucune pensée en se couchant. Elle
entendait, par la porte de communication qui se trouvait au milieu
de la cloison, l'avare se promenant de long en long dans sa
chambre. Semblable à toutes les femmes timides, elle avait étudié
le caractère de son seigneur. De même que la mouette prévoit
l'orage, elle avait, à d'imperceptibles signes, pressenti la tempête
intérieure qui agitait Grandet, et, pour employer l'expression
dont elle se servait, elle faisait alors la morte. Grandet regardait
la porte intérieurement doublée en tôle qu'il avait fait mettre à
son cabinet, et se disait : « Quelle idée bizarre a eue mon frère
de me léguer son enfant? Jolie succession ! Je n'ai pas vingt écus
à donner. Mais qu'est-ce que vingt écus pour ce mirliflor qui
lorgnait mon baromètre comme s'il avait voulu en faire du feu? »
En songeant aux conséquences de ce testament de douleur,
Grandet était peut-être plus agité que ne l'était son frère au
moment où il le traça.
— J'aurais cette robe d'or ?... disait Nanon qui s'endormit
habillée de son devant d'autel, rêvant de fleurs, de tapis, de damas,
pour la première fois de sa vie, comme Eugénie rêva d'amour.
Dans la pure et monotone vie des jeunes filles, il vient une
heure délicieuse où le soleil leur épanche ses rayons dans l'âme,
où la fleur leur exprime des pensées, où les palpitations du cœur
communiquent au cerveau leur chaude fécondance, et fondent
les idées en un vague désir; jour d'innocente mélancolie et de
suaves joyeusetés! Quand les enfants commencent à voir, ils
sourient ; quand une fille entrevoit le sentiment de la nature, elle
sourit comme elle souriait enfant. Si la lumière est le premier
amour de la vie, l'amour n'est-il pas la lumière du cœur ? Le
moment de voir clair aux choses d'ici-bas était arrivé pour Eugénie.
Matinale comme toutes les filles de province, elle se leva de
bonne heure, fit sa prière, et commença l'oeuvre de sa toilette,
occupation qui désormais allait avoir un sens. Elle lissa d'abord
ses cheveux châtains, tordit leurs grosses nattes au-dessus de sa
tête avec le plus grand soin, en évitant que les cheveux
s'échappassent de leurs tresses, et introduisit dans sa coiffure une
symétrie qui rehaussa la timide candeur de son visage, en accordant
la simplicité des accessoires à la naïveté des lignes. En se lavant
plusieurs fois les mains dans de l'eau pure qui lui durcissait et
rougissait la peau, elle regarda ses beaux bras ronds, et se
demanda ce que faisait son cousin pour avoir les mains si
mollement blanches, les ongles si bien façonnés. Elle mit des bas neufs
et ses plus jolis souliers. Elle se laça droit, sans passer d'œillets.
Enfin souhaitant, pour la première fois de sa vie, de paraître à
son avantage, elle connut le bonheur d'avoir une robe fraîche,
bien faite, et qui la rendait attrayante. Quand sa toilette fut
achevée, elle entendit sonner l'horloge de la paroisse, et s'étonna de
ne compter que sept heures. Le désir d'avoir tout le temps
nécessaire pour se bien habiller l'avait fait lever trop tôt.
Ignorant l'art de remanier dix fois une boucle de cheveux et d'en
étudier l'effet, Eugénie se croisa bonnement les bras, s'assit à sa
fenêtre, contempla la cour, le jardin étroit et les hautes terrasses
qui le dominaient; vue mélancolique, bornée, mais qui n'était
pas dépourvue des mystérieuses beautés particulières aux
endroits solitaires ou à la nature inculte. Auprès de la cuisine se
trouvait un puits entouré d'une margelle, et à poulie maintenue
dans une branche de fer courbée, qu'embrassait une vigne aux
pampres flétris, rougis, brouis par la saison. De là, le tortueux
sarment gagnait le mur, s'y attachait, courait le long de la
maison et finissait sur un bûcher où le bois était rangé avec autant
d'exactitude que peuvent l'être les livres d'un bibliophile. Le
pavé de la cour offrait ces teintes noirâtres produites avec le
temps par les mousses, par les herbes, par le défaut de
mouvement. Les murs épais présentaient leur chemise verte, ondée de
longues traces brunes. Enfin les huit marches qui régnaient au
fond de la cour et menaient à la porte du jardin étaient disjointes
et ensevelies sous de hautes plantes comme le tombeau d'un
chevalier enterré par sa veuve au temps des croisades. Au-dessus
d'une assise de pierres toutes rongées s'élevait une grille de bois
pourri, à moitié tombée de vétusté, mais à laquelle se mariaient
à leur gré des plantes grimpantes. De chaque côté de la porte à
claire-voie s'avançaient les rameaux tortus de deux pommiers
rabougris. Trois allées parallèles, sablées et séparées par des
carrés dont les terres étaient maintenues au moyen d'une bordure
en buis, composaient ce jardin que terminait, au bas de la
terrasse, un couvert de tilleuls. À un bout, des framboisiers; à
l'autre, un immense noyer qui inclinait ses branches jusque sur
le cabinet du tonnelier. Un jour pur et le beau soleil des
automnes naturels aux rives de la Loire commençaient à dissiper
le glacis imprimé par la nuit aux pittoresques objets, aux murs,
aux plantes qui meublaient ce jardin et la cour. Eugénie trouva
des charmes tout nouveaux dans l'aspect de ces choses,
auparavant si ordinaires pour elle. Mille pensées confuses naissaient
dans son âme, et y croissaient à mesure que croissaient
au-dehors les rayons du soleil. Elle eut enfin ce mouvement de
plaisir vague, inexplicable, qui enveloppe l'être moral, comme un
nuage envelopperait l'être physique. Ses réflexions s'accordaient
avec les détails de ce singulier paysage, et les harmonies de son
cœur firent alliance avec les harmonies de la nature. Quand le
soleil atteignit un pan de mur, d'où tombaient des cheveux de
Vénus aux feuilles épaisses à couleurs changeantes comme la
gorge des pigeons, de célestes rayons d'espérance illuminèrent
l'avenir pour Eugénie, qui désormais se plut à regarder ce pan de
mur, ses fleurs pâles, ses clochettes bleues et ses herbes fanées,
auxquelles se mêla un souvenir gracieux comme ceux de
l'enfance. Le bruit que chaque feuille produisait dans cette cour
sonore, en se détachant de son rameau, donnait une réponse aux
secrètes interrogations de la jeune fille, qui serait restée là,
pendant toute la journée, sans s'apercevoir de la faite des heures.
Puis vinrent de tumultueux mouvements d'âme. Elle se leva
fréquemment, se mit devant son miroir, et s'y regarda comme un
auteur de bonne foi contemple son œuvre pour se critiquer, et se
dire des injures à lui-même.
— Je ne suis pas assez belle pour lui. Telle était la pensée d'Eu-
génie, pensée humble et fertile en souffrances. La pauvre fille ne
se rendait pas justice ; mais la modestie, ou mieux la crainte, est
une des premières vertus de l'amour. Eugénie appartenait bien à
ce type d'enfants fortement constitués, comme ils le sont dans la
petite bourgeoisie, et dont les beautés paraissent vulgaires; mais,
si elle ressemblait à la Vénus de Milo, ses formes étaient ennoblies
par cette suavité du sentiment chrétien qui purifie la femme et lui
donne une distinction inconnue aux sculpteurs anciens. Elle avait
une tête énorme, le front masculin mais délicat du Jupiter de
Phidias, et des yeux gris auxquels sa chaste vie, en s'y portant tout
entière, imprimait une lumière jaillissante. Les traits de son visage
rond, jadis frais et rosé, avaient été grossis par une petite vérole
assez clémente pour n'y point laisser de traces, mais qui avait
détruit le velouté de la peau, néanmoins si douce et si fine encore
que le pur baiser de sa mère y traçait passagèrement une marque
rouge. Son nez était un peu trop fort, mais il s'harmoniait avec
une bouche d'un rouge de minium, dont les lèvres à mille raies
étaient pleines d'amour et de bonté. Le col avait une rondeur
parfaite. Le corsage bombé, soigneusement voilé, attirait le
regard et faisait rêver; il manquait sans doute un peu de la grâce
due à la toilette ; mais, pour les connaisseurs, la non-flexibilité de
cette haute taille devait être un charme. Eugénie, grande et forte,
n'avait donc rien du joli qui plaît aux masses ; mais elle était belle
de cette beauté si facile à reconnaître, et dont s'éprennent
seulement les artistes. Le peintre qui cherche ici-bas un type à la
céleste pureté de Marie, qui demande à toute la nature féminine
ces yeux modestement fiers devinés par Raphaël, ces lignes
vierges souvent dues aux hasards de la conception, mais qu'une
vie chrétienne et pudique peut seule conserver ou faire acquérir ;