Eugénie Grandet - page 10



Nous sommes à un âge, l'un et l'autre, auquel on sait ce que parler veut dire.
Pour un ecclésiastique, vous avez en vérité des idées bien incongrues.
Fi ! cela est digne de Faublas.
Vous avez donc lu Faublasï
Non, monsieur l'abbé, je voulais dire Les Liaisons dangereuses.
Ah ! ce livre est infiniment plus moral, dit en riant l'abbé.
Mais vous me faites aussi pervers que l'est un jeune homme
d'aujourd'hui. Je voulais simplement vous...
— Osez me dire que vous ne songiez pas à me conseiller de
vilaines choses. Cela n'esl-il pas clair? Si ce jeune homme, qui
est très bien, j'en conviens, me faisait la cour, il ne penserait pas
à sa cousine. À Paris, je le sais, quelques bonnes mères se
dévouent ainsi pour le bonheur et la fortune de leurs enfants;
mais nous sommes en province, monsieur l'abbé.
— Oui, madame.
— Et, reprit-elle, je ne voudrais pas, ni Adolphe lui-même ne
voudrait pas de cent millions achetés à ce prix...
— Madame, je n'ai point parlé de cent millions. La tentation
eût été peut-être au-dessus de nos forces à l'un et à l'autre.
Seulement, je crois qu'une honnête femme peut se permettre, en
tout bien tout honneur, de petites coquetteries sans
conséquence, qui font partie de ses devoirs en société, et qui...
— Vous croyez ?
—Ne devons-nous pas, madame, tâcher de nous être
agréables les uns aux autres... Permettez que je me mouche.
— Je vous assure, madame, reprit-il, qu'il vous lorgnait d'un air
un peu plus flatteur que celui qu'il avait en me regardant; mais
je lui pardonne d'honorer préférablement à la vieillesse la beauté...
— Il est clair, disait le président de sa grosse voix, que
monsieur Grandet de Paris envoie son fils à Saumur dans des
intentions extrêmement matrimoniales...
—Mais, alors, le cousin ne serait pas tombé comme une
bombe, répondait le notaire.
—Cela ne dirait rien, dit monsieur des Grassins, le
bonhomme est cachottier.
—Des Grassins, mon ami, je l'ai invité à dîner, ce jeune
homme. Il faudra que tu ailles prier monsieur et madame de
Larsonnière, et les du Hautoy, avec la belle demoiselle du
Hautoy, bien entendu ; pourvu qu'elle se mette bien ce jour-là! Par
jalousie, sa mère la fagote si mal ! J'espère, messieurs, que vous
nous ferez l'honneur de venir, ajouta-t-elle en arrêtant le
cortège pour se retourner vers les deux Cruchot.
— Vous voilà chez vous, madame, dit le notaire.
Après avoir salué les trois des Grassins, les trois Cruchot s'en
retournèrent chez eux, en se servant de ce génie d'analyse que
possèdent les provinciaux pour étudier sous toutes ses faces le
grand événement de cette soirée, qui changeait les positions
respectives des Cruchotins et des Grassinisles. L'admirable
bon sens qui dirigeait les actions de ces grands calculateurs leur
fit sentir aux uns et aux autres la nécessité d'une alliance
momentanée contre l'ennemi commun. Ne devaient-ils pas
mutuellement empêcher Eugénie d'aimer son cousin, et
Charles de penser à sa cousine ? Le Parisien pourrait-il résister
aux insinuations perfides, aux calomnies doucereuses, aux
médisances pleines d'éloges, aux dénégations naïves qui
allaient constamment tourner autour de lui pour le tromper ?
Lorsque les quatre parents se trouvèrent seuls dans la salle,
monsieur Grandet dit à son neveu : « II faut se coucher. Il est
trop tard pour causer des affaires qui vous amènent ici, nous
prendrons demain un moment convenable. Ici, nous
déjeunons à huit heures. À midi, nous mangeons un fruit, un rien de
pain sur le pouce, et nous buvons un verre de vin blanc ; puis
nous dînons, comme les Parisiens, à cinq heures. Voilà l'ordre.
Si vous voulez voir la ville ou les environs, vous serez libre
comme l'air. Vous m'excuserez si mes affaires ne me permettent
pas toujours de vous accompagner. Vous les entendrez
peut-être tous ici vous disant que je suis riche : monsieur
Grandet par-ci, monsieur Grandet par-là! Je les laisse dire, leurs
bavardages ne nuisent point à mon crédit. Mais je n'ai pas le
sou, et je travaille à mon âge comme un jeune compagnon, qui
n'a pour tout bien qu'une mauvaise plaine et deux bons bras.
Vous verrez peut-être bientôt par vous-même ce que coûte un
écu quand il faut le suer. Allons, Nanon, les chandelles ? »
—J'espère, mon neveu, que vous trouverez tout ce dont
vous aurez besoin, dit madame Grandet; mais s'il vous
manquait quelque chose, vous pourrez appeler Nanon.
— Ma chère tante, ce serait difficile, j'ai, je crois, emporté
toutes mes affaires! Permettez-moi de vous souhaiter une
bonne nuit, ainsi qu'à ma jeune cousine.
Charles prit des mains de Nanon une bougie allumée, une
bougie d'Anjou, bien jaune de ton, vieillie en boutique et si
pareille à de la chandelle, que monsieur Grandet, incapable
d'en soupçonner l'existence au logis, ne s'aperçut pas de cette
magnificence.
— Je vais vous montrer le chemin, dit le bonhomme.
Au lieu de sortir par la porte de la salle qui donnait sous la
voûte, Grandet fit la cérémonie de passer par le couloir qui
séparait la salle de la cuisine. Une porte battante garnie d'un
grand carreau de verre ovale fermait ce couloir du côté de
l'es-calier afin de tempérer le froid qui s'y engouffrait. Mais en
hiver la bise n'en sifflait pas moins par-là très rudement, et,
malgré les bourrelets mis aux portes de la salle, à peine la
chaleur s'y maintenait-elle à un degré convenable. Nanon alla
verrouiller la grande porte, ferma la salle, et détacha dans l'écurie
un chien-loup dont la voix était cassée comme s'il avait une
laryngite. Cet animal d'une notable férocité ne connaissait que
Nanon. Ces deux créatures champêtres s'entendaient.
Quand Charles vit les murs jaunâtres et enfumés de la cage
où l'escalier à rampe vermoulue tremblait sous le pas pesant de
son oncle, son dégrisement alla rinforzando. Il se croyait dans
un juchoir à poules. Sa tante et sa cousine, vers lesquelles il se
retourna pour interroger leurs figures, étaient si bien
façonnées à cet escalier, que, ne devinant pas la cause de son
étonnement, elles le prirent pour une expression amicale, et y
répondirent par un sourire agréable qui le désespéra. — Que
diable mon père m'envoie-t-il faire ici ? se disait-il. Arrivé sur
le premier palier, il aperçut trois portes peintes en rouge
étrusque et sans chambranles, des portes perdues dans la
muraille poudreuse et garnies de bandes en fer boulonnées,
apparentes, terminées en façon de flammes comme l'était à chaque
bout la longue entrée de la serrure. Celle de ces portes qui se
trouvait en haut de l'escalier et qui donnait entrée dans la pièce
située au-dessus de la cuisine était évidemment murée. On n'y
pénétrait en effet que par la chambre de Grandet, à qui cette
pièce servait de cabinet. L'unique croisée d'où elle tirait son
jour était défendue sur la cour par d'énormes barreaux en fer
grillagés. Personne, pas même madame Grandet, n'avait la
permission d'y venir, le bonhomme voulait y rester seul comme
un alchimiste à son fourneau. Là, sans doute, quelque cachette
avait été très habilement pratiquée, là s'emmagasinaient les
titres de propriété, là pendaient les balances à peser les louis, là
se faisaient nuitamment et en secret les quittances, les reçus,
les calculs ; de manière que les gens d'affaires, voyant toujours
Grandet prêt à tout, pouvaient imaginer qu'il avait à ses ordres
une fée ou un démon. Là, sans doute, quand Nanon ronflait à
ébranler les planchers, quand le chien-loup veillait et bâillait dans
la cour, quand madame et mademoiselle Grandet étaient bien
endormies, venait le vieux tonnelier choyer, caresser, couver,
cuver, cercler son or. Les murs étaient épais, les contrevents
discrets. Lui seul avait la clef de ce laboratoire, où, dit-on, il consultait
des plans sur lesquels ses arbres à fruits étaient désignés et où
il chiffrait ses produits à un provin, à une bourrée près. L'entrée
de la chambre d'Eugénie faisait face à cette porte murée. Puis, au
bout du palier, était l'appartement des deux époux qui occupaient
tout le devant de la maison. Madame Grandet avait une chambre
contiguë à celle d'Eugénie, chez qui l'on entrait par une porte
vitrée. La chambre du maître était séparée de celle de sa femme
par une cloison, et du mystérieux cabinet par un gros mur. Le
père Grandet avait logé son neveu au second étage, dans la haute
mansarde située au-dessus de sa chambre, de manière à pouvoir
l'entendre, s'il lui prenait fantaisie d'aller et de venir. Quand
Eugénie et sa mère arrivèrent au milieu du palier, elles se donnèrent
le baiser du soir ; puis, après avoir dit à Charles quelques mots
d'adieu, froids sur les lèvres, mais certes chaleureux au cœur de la
fille, elles rentrèrent dans leurs chambres.
—Vous voilà chez vous, mon neveu, dit le père Grandet à
Charles en lui ouvrant sa porte. Si vous aviez besoin de sortir, vous
appelleriez Nanon. Sans elle, votre serviteur! le chien vous mangerait
sans vous dire un seul mot. Dormez bien. Bonsoir. Ha ! ha !
ces dames vous ont fait du feu, reprit-il. En ce moment la Grande
Nanon apparut, armée d'une bassinoire. — En voilà bien d'une
autre ! dit monsieur Grandet. Prenez-vous mon neveu pour une
femme en couches? Veux-tu bien remporter ta braise, Nanon.
— Mais, monsieur, les draps sont humides, et ce monsieur est
vraiment mignon comme une femme.
—Allons, va, puisque tu l'as dans la tête, dit Grandet en la
poussant par les épaules, mais prends garde de mettre le feu. Puis
l'avare descendit en grommelant de vagues paroles.
Charles demeura pantois au milieu de ses malles. Après avoir
jeté les yeux sur les murs d'une chambre en mansarde tendue de
ce papier jaune à bouquets de fleurs qui tapisse les guinguettes,
sur une cheminée en pierre de liais cannelée dont le seul aspect
donnait froid, sur des chaises de bois jaune garnies en canne
vernissée et qui semblaient avoir plus de quatre angles, sur une table
de nuit ouverte dans laquelle aurait pu tenir un petit sergent de
voltigeurs, sur le maigre tapis de lisière placé au bas d'un lit à ciel
dont les pentes en drap tremblaient comme si elles allaient
tomber, achevées par les vers, il regarda sérieusement la Grande Nanon et lui dit :
— Ah ça ! ma chère enfant, suis-je bien chez monsieur Grandet,
l'ancien maire de Saumur, frère de monsieur Grandet de Paris?