Eugénie Grandet - page 9



— Monsieur est votre fils ? demanda-t-il à madame des Grassins.
L'abbé regarda malicieusement la mère.
— Oui, monsieur, dit-elle.
— Vous étiez donc bien jeune à Paris? reprit Charles en
s'adressant à Adolphe.
— Que voulez-vous, monsieur, dit l'abbé, nous les envoyons à
Babylone aussitôt qu'ils sont sevrés.
Madame des Grassins interrogea l'abbé par un regard d'une
étonnante profondeur. — II faut venir en province, dit-il en
continuant, pour trouver des femmes de trente et quelques
années aussi fraîches que l'est madame, après avoir eu des fils
bientôt Licenciés en Droit. Il me semble être encore au jour où
les jeunes gens et les dames montaient sur des chaises pour vous
voir danser au bal, madame, ajouta l'abbé en se tournant vers son
adversaire femelle. Pour moi, vos succès sont d'hier...
— Oh! le vieux scélérat! se dit en elle-même madame des
Grassins, me devinerait-il donc?
— Il paraît que j'aurai beaucoup de succès à Saumur, se disait
Charles en déboutonnant sa redingote, se mettant la main dans
son gilet, et jetant son regard à travers les espaces pour imiter la
pose donnée à lord Byron par Chantrey.
L'inattention du père Grandet, ou, pour mieux dire, la préoc-
cupation dans laquelle le plongeait la lecture de sa lettre,
n'échappèrent ni au notaire ni au président, qui tâchaient d'en
conjecturer le contenu par les imperceptibles mouvements de la
figure du bonhomme, alors fortement éclairée par la chandelle.
Le vigneron maintenait difficilement le calme habituel de sa phy-
sionomie. D'ailleurs, chacun pourra se peindre la contenance
affectée par cet homme en lisant la fatale lettre que voici :
Mon frère, voici bientôt vingt-trois ans que nous ne nous sommes
vus. Mon mariage a été l'objet de notre dernière entrevue, après
laquelle nous nous sommes quittés joyeux l'un et l'autre. Certes je
ne pouvais guère prévoir que tu serais un jour le seul soutien de la
famille, à la prospérité de laquelle tu applaudissais alors. Quand
tu tiendras cette lettre en tes mains, je n'existerai plus. Dans la
position où j'étais, je n'ai pas voulu survivre à la honte d'une
faillite. Je me suis tenu sur le bord du gouffre jusqu'au dernier
moment, espérant surnager toujours. Il faut y tomber. Les banque-
routes réunies de mon agent de change et de Roguin, mon notaire,
m'emportent mes dernières ressources et ne me laissent rien. J'ai
la douleur de devoir près de quatre millions sans pouvoir offrir
plus de vingt-cinq pour cent d'actif. Mes vins emmagasinés
éprouvent en ce moment la baisse ruineuse que causent l'abondance et
la qualité de vos récoltes. Dans trois jours, Paris dira : « Monsieur
Grandet était un fripon! » Je me coucherai, moi probe, dans un
linceul d'infamie. Je ravis à mon fils et son nom que j'entache et
la fortune de sa mère. Il ne sait rien de cela, ce malheureux enfant
que j'idolâtre. Nous nous sommes dit adieu tendrement. Il ignorait,
par bonheur, que les derniers flots de ma vie s'épanchaient
dans cet adieu. Ne me maudira-t-il pas un jour ? Mon frère, mon
frère, la malédiction de nos enfants eSt épouvantable; ils peuvent
appeler de la nôtre, mais la leur est irrévocable. Grandet, tu es
mon aîné, tu me dois ta protection : fais que Charles ne jette
aucune parole amère sur ma tombe ! Mon frère, si je t'écrivais
avec mon sang et mes larmes, il n'y aurait pas autant de douleurs
que j'en mets dans cette lettre, car je pleurerais, je saignerais, je
serais mort, je ne souffrirais plus; mais je souffre et vois la mort
d'un œil sec. Te voilà donc le père de Charles! il n'a point de
parents du côté maternel, tu sais pourquoi. Pourquoi n'ai-je pas
obéi aux préjugés sociaux ? Pourquoi ai-je cédé à l'amour ? Pour-
quoi ai-je épousé la fille naturelle d'un grand seigneur ? Charles
n'a plus de famille, ô mon malheureux/ils! mon fils! Écoute,
Grandet, je ne suis pas venu t'implorer pour moi; d'ailleurs tes
biens ne sont peut-être pas assez considérables pour supporter une
hypothèque de trois millions; mais pour mon fils! Sache-le bien,
mon frère, mes mains suppliantes se sont jointes en pensant à toi.
Grandet, je te confie Charles en mourant. Enfin je regarde mes
pistolets sans douleur en pensant que tu lui serviras de père. Il
m'aimait bien, Charles; j'étais si bon pour lui, je ne le contrariais
jamais : il ne me maudira pas. D'ailleurs, tu verras; il est doux,
il tient de sa mère, il ne te donnera jamais de chagrin. Pauvre
enfant! accoutumé aux jouissances du luxe, il ne connaît aucune
des privations auxquelles nous a condamnés l'un et l'autre notre
première misère. ..Et le voilà ruiné, seul. Oui, tous ses amis le
fuiront, et c'est moi qui serai la cause de ses humiliations. Ah ! je
voudrais avoir le bras assez fort pour l'envoyer d'un seul coup dans les
deux près de sa mère. Folie! je reviens à mon malheur, à celui de
Charles. Je te l'ai donc envoyé pour que tu lui apprennes
convenablement et ma mort et son sort à venir. Sois un père pour lui,
mais un bon père. Ne l'arrache pas tout à coup à sa vie oisive, tu
le tuerais. Je lui demande à genoux de renoncer aux créances
qu'en qualité d'héritier de sa mère il pourrait exercer contre moi.
Mais c'est une prière superflue; il a de l'honneur, et sentira bien
qu'il ne doit pas se joindre à mes créanciers. Fais-le renoncer à ma
succession en temps utile. Révèle-lui les dures conditions de la vie
que je lui fais; et, s'il me conserve sa tendresse, dis-lui bien en mon
nom que tout n'eSt pas perdu pour lui. Oui, le travail, qui nous a
sauvés tous deux, peut lui rendre la fortune que je lui emporte; et,
s'il veut écouter la voix de son père, qui pour lui voudrait sortir
un moment du tombeau, qu'il parte, qu'il aille aux Indes! Mon
frère, Charles est un jeune homme probe et courageux : tu lui feras
une pacotille, il mourrait plutôt que de ne pas te rendre les
premiers fonds que tu lui prêteras; car tu lui en prêteras, Grandet!
sinon tu te créerais des remords. Ah ! si mon enfant ne trouvait ni
secours ni tendresse en toi, je demanderais éternellement
vengeance à Dieu de ta dureté. Si j'avais pu sauver quelques valeurs,
j'avais bien le droit de lui remettre une somme sur le bien de sa
mère; mais les paiements de ma fin du mois avaient absorbé toutes
mes ressources. Je n'aurais pas voulu mourir dans le doute sur le
sort de mon enfant; j'aurais voulu sentir de saintes promesses dans
la chaleur de ta main, qui m'eût réchauffé; mais le temps me
manque. Pendant que Charles voyage, je suis obligé de dresser mon
bilan. Je tache de prouver par la bonne foi qui préside à mes
affaires qu'il n'y a dans mes désastres ni faute ni improbité. N'est-ce
pas m'occuper de Charles ? Adieu, mon frère. Que toutes les
bénédictions de Dieu te soient acquises pour la généreuse tutelle
que je te confie, et que tu acceptes, je n'en doute pas. Il y aura sans
cesse une voix qui priera pour toi dans le monde où nous devons
aller tous un jour, et où je suis déjà.
Victor-Ange-Guillaume GRANDET.
— Vous causez donc ? dit le père Grandet en pliant avec
exactitude la lettre dans les mêmes plis et la mettant dans la poche
de son gilet. Il regarda son neveu d'un air humble et craintif
sous lequel il cacha ses émotions et ses calculs. —Vous êtes-
vous réchauffé ?
— Très bien, mon cher oncle.
— Hé ! bien, où sont donc nos femmes ? dit l'oncle oubliant
déjà que son neveu couchait chez lui. En ce moment Eugénie
et madame Grandet rentrèrent. — Tout esl-il arrangé là-haut?
leur demanda le bonhomme en retrouvant son calme.
— Oui, mon père.
— Hé ! bien, mon neveu, si vous êtes fatigué, Nanon va vous
conduire à votre chambre. Dame, ce ne sera pas un appartement
de mirltfior\ mais vous excuserez de pauvres vignerons qui
n'ont jamais le sou. Les impôts nous avalent tout.
— Nous ne voulons pas être indiscrets, Grandet, dit le
banquier. Vous pouvez avoir à jaser avec votre neveu, nous vous
souhaitons le bonsoir. À demain.
À ces mots, l'assemblée se leva, et chacun fit la révérence
suivant son caractère. Le vieux notaire alla chercher sous la porte
sa lanterne, et vint l'allumer en offrant aux des Grassins de les
reconduire. Madame des Grassins n'avait pas prévu l'incident
qui devait faire finir prématurément la soirée, et son
domestique n'était pas arrivé.
—Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter mon bras,
madame ? dit l'abbé Cruchot à madame des Grassins.
— Merci, monsieur l'abbé. J'ai mon fils, répondit-elle sèchement
—Les dames ne sauraient se compromettre avec moi, dit l'abbé.
— Donne donc le bras à monsieur Cruchot, lui dit son mari.
L'abbé emmena la jolie dame assez lestement pour se trouver
à quelques pas en avant de la caravane.
— Il est très bien, ce jeune homme, madame, lui dit-il en lui
serrant le bras. Adieu, paniers, vendanges sont faites! Il vous faut
dire adieu à mademoiselle Grandet, Eugénie sera pour le
Parisien. À moins que ce cousin ne soit amouraché d'une Parisienne,
votre fils Adolphe va rencontrer en lui le rival le plus...
— Laissez donc, monsieur l'abbé. Ce jeune homme ne
tardera pas à s'apercevoir qu'Eugénie est une niaise, une fille sans
fraîcheur. L'avez-vous examinée? elle était, ce soir, jaune
comme un coing.
— Vous l'avez peut-être déjà fait remarquer au cousin.
— Et je ne m'en suis pas gênée...
— Mettez-vous toujours auprès d'Eugénie, madame, et vous
n'aurez pas grand-chose à dire à ce jeune homme contre sa
cousine, il fera de lui-même une comparaison qui...
— D'abord, il m'a promis de venir dîner après-demain chez moi.
— Ah ! si vous vouliez, madame... dit l'abbé.
—Et que voulez-vous que je veuille, monsieur l'abbé?
Entendez-vous ainsi me donner de mauvais conseils ? Je ne suis
pas arrivée à l'âge de trente-neuf ans, avec une réputation sans
tache. Dieu merci, pour la compromettre, même quand il
s'agirait de l'empire du Grand Mogol.