La négligence générale des autres costumes, tous incomplets, sans fraîcheur,
|
comme le sont les toilettes de province, où l'on arrive insensiblement
|
à ne plus s'habiller les uns pour les autres, et à prendre
|
garde au prix d'une paire de gants, s'accordait avec l'insouciance
|
des Cruchot. L'horreur de la mode était le seul point sur
|
lequel les Grassinistes et les Cruchotins s'entendissent parfaitement.
|
Le Parisien prenait-il son lorgnon pour examiner les
|
singuliers accessoires de la salle, les solives du plancher, le ton des
|
boiseries ou les points que les mouches y avaient imprimés et
|
dont le nombre aurait suffi pour ponctuer l'Encyclopédie méthodique
|
et le Moniteur^ aussitôt les joueurs de loto levaient le nez
|
et le considéraient avec autant de curiosité qu'ils en eussent
|
manifesté pour une girafe. Monsieur des Grassins et son fils,
|
auxquels la figure d'un homme à la mode n'était pas inconnue,
|
s'associèrent néanmoins à l'étonnemcnt de leurs voisins, soit
|
qu'ils éprouvassent l'indéfinissable influence d'un sentiment
|
général, soit qu'ils l'approuvassent en disant à leurs compatriotes
|
par des œillades pleines d'ironie : « Voilà comme ils sont
|
à Paris. » Tous pouvaient d'ailleurs observer Charles à loisir,
|
sans craindre de déplaire au maître du logis. Grandet était
|
absorbé dans la longue lettre qu'il tenait, et il avait pris pour la
|
lire l'unique flambeau de la table, sans se soucier de ses hôtes
|
ni de leur plaisir. Eugénie, à qui le type d'une perfection
|
semblable, soit dans la mise, soit dans la personne, était entièrement
|
inconnu, crut voir en son cousin une créature descendue
|
de quelque région séraphique. Elle respirait avec délices les
|
parfums exhalés par cette chevelure si brillante, si gracieusement
|
bouclée. Elle aurait voulu pouvoir toucher la peau blanche de
|
ces jolis gants fins. Elle enviait les petites mains de Charles, son
|
teint, la fraîcheur et la délicatesse de ses traits. Enfin, si toutefois
|
cette image peut résumer les impressions que le jeune
|
élégant produisit sur une ignorante fille sans cesse occupée à
|
rapetasser des bas, à ravauder la garde-robe de son père, et dont
|
la vie s'était écoulée sous ces crasseux lambris sans voir dans
|
cette rue silencieuse plus d'un passant par heure, la vue de son
|
cousin fit sourdre en son cœur les émotions de fine volupté que
|
causent à un jeune homme les fantastiques figures de femmes
|
dessinées par Westall dans les Keepsake anglais, et gravées par
|
les Finden d'un burin si habile, qu'on a peur, en soufflant sur
|
le vélin, de faire envoler ces apparitions célestes. Charles tira de
|
sa poche un mouchoir brodé par la grande dame qui voyageait
|
en Ecosse. En voyant ce joli ouvrage fait avec amour pendant
|
les heures perdues pour l'amour, Eugénie regarda son cousin
|
pour savoir s'il allait bien réellement s'en servir. Les manières
|
de Charles, ses gestes, la façon dont il prenait son lorgnon, son
|
impertinence affectée, son mépris pour le coffret qui venait de
|
faire tant de plaisir à la riche héritière et qu'il trouvait évidemment
|
ou sans valeur ou ridicule ; enfin, tout ce qui choquait les
|
Cruchot et les des Grassins lui plaisait si fort, qu'avant de
|
s'endormir elle dut rêver longtemps à ce phénix des cousins.
|
Les numéros se tiraient fort lentement, mais bientôt le loto
|
fut arrêté. La Grande Nanon entra et dit tout haut : « Madame,
|
va falloir me donner des draps pour faire le lit à ce monsieur ».
|
Madame Grandet suivit Nanon. Madame des Grassins dit
|
alors à voix basse : « Gardons nos sous et laissons le loto ».
|
Chacun reprit ses deux sous dans la vieille soucoupe écornée où il
|
les avait mis ; puis l'assemblée se remua en masse et fit un quart
|
de conversion vers le feu.
|
— Vous avez donc fini ? dit Grandet sans quitter sa lettre.
|
— Oui, oui, répondit madame des Grassins en venant
|
prendre place près de Charles.
|
Eugénie, mue par une de ces pensées qui naissent au cœur
|
des jeunes filles quand un sentiment s'y loge pour la première
|
fois, quitta la salle pour aller aider sa mère et Nanon. Si elle
|
avait été questionnée par un confesseur habile, elle lui eût sans
|
doute avoué qu'elle ne songeait ni à sa mère ni à Nanon, mais
|
qu'elle était travaillée par un poignant désir d'inspecter la
|
chambre de son cousin pour s'y occuper de son cousin, pour y
|
placer quoi que ce fût, pour obvier à un oubli, pour y tout
|
prévoir, afin de la rendre, autant que possible, élégante et propre.
|
Eugénie se croyait déjà seule capable de comprendre les goûts
|
et les idées de son cousin. En effet, elle arriva fort heureusement
|
pour prouver à sa mère et à Nanon, qui revenaient pensant
|
avoir tout fait, que tout était à faire. Elle donna l'idée à la
|
Grande Nanon de bassiner les draps avec la braise du feu ; elle
|
couvrit elle-même la vieille table d'un napperon, et recommanda
|
bien à Nanon de changer le napperon tous les matins.
|
Elle convainquit sa mère de la nécessité d'allumer un bon feu
|
dans la cheminée, et détermina Nanon à monter, sans en rien
|
dire à son père, un gros tas de bois dans le corridor. Elle
|
courut chercher dans une des encoignures de la salle un plateau de
|
vieux laque qui venait de la succession de feu le vieux monsieur
|
de La Bertellière, y prit également un verre de cristal à six pans,
|
une petite cuiller dédorée, un flacon antique où étaient gravés
|
des amours, et mit triomphalement le tout sur un coin de la
|
cheminée. Il lui avait plus surgi d'idées en un quart d'heure
|
qu'elle n'en avait eu depuis qu'elle était au monde.
|
— Maman, dit-elle, jamais mon cousin ne supportera l'odeur
|
d'une chandelle. Si nous achetions de la bougie?... Elle alla,
|
légère comme un oiseau, tirer de sa bourse l'écu de cent sous
|
qu'elle avait reçu pour ses dépenses du mois. — Tiens, Nanon,
|
dit-elle, va vite.
|
— Mais, que dira ton père ? Cette objection terrible fut
|
proposée par madame Grandet en voyant sa fille armée d'un sucrier
|
de vieux Sèvres rapporté du château de Froidfond par Grandet.
|
— Et où prendras-tu donc du sucre ? es-tu folle ?
|
— Maman, Nanon achètera aussi bien du sucre que de la
|
bougie.
|
— Mais ton père ?
|
— Serait-il convenable que son neveu ne pût boire un verre
|
d'eau sucrée ? D'ailleurs, il n'y fera pas attention.
|
— Ton père voit tout, dit madame Grandet en hochant la tête.
|
Nanon hésitait, elle connaissait son maître.
|
— Mais va donc, Nanon, puisque c'est ma fête !
|
Nanon laissa échapper un gros rire en entendant la première
|
plaisanterie que sa jeune maîtresse eût jamais faite, et lui obéit.
|
Pendant qu'Eugénie et sa mère s'efforçaient d'embellir la
|
chambre destinée par monsieur Grandet à son neveu, Charles
|
se trouvait l'objet des attentions de madame des Grassins, qui
|
lui faisait des agaceries.
|
— Vous êtes bien courageux, monsieur, lui dit-elle, de
|
quitter les plaisirs de la capitale pendant l'hiver pour venir habiter
|
Saumur. Mais si nous ne vous faisons pas trop peur, vous
|
verrez que l'on peut encore s'y amuser.
|
Elle lui lança une véritable œillade de province, où,
|
par habitude, les femmes mettent tant de réserve et de prudence
|
dans leurs yeux qu'elles leur communiquent la friande concupiscence
|
particulière à ceux des ecclésiastiques, pour qui tout plaisir
|
semble ou un vol ou une faute. Charles se trouvait si dépaysé
|
dans cette salle, si loin du vaste château et de la fastueuse
|
existence qu'il supposait à son oncle, qu'en regardant attentivement
|
madame des Grassins, il aperçut enfin une image à demi
|
effacée des figures parisiennes. Il répondit avec grâce à l'espèce
|
d'invitation qui lui était adressée, et il s'engagea naturellement
|
une conversation dans laquelle madame des Grassins baissa
|
graduellement sa voix pour la mettre en harmonie avec la nature
|
de ses confidences. Il existait chez elle et chez Charles un même
|
besoin de confiance. Aussi, après quelques moments de causerie
|
coquette et de plaisanteries sérieuses, l'adroite provinciale put-
|
elle lui dire sans se croire entendue des autres personnes qui
|
parlaient de la vente des vins, dont s'occupait en ce moment tout le
|
Saumurois : « Monsieur, si vous voulez nous faire l'honneur de
|
venir nous voir, vous ferez très certainement autant de plaisir à
|
mon mari qu'à moi. Notre salon est le seul dans Saumur où vous
|
trouverez réunis le haut commerce et la noblesse : nous
|
appartenons aux deux sociétés, qui ne veulent se rencontrer que là
|
parce qu'on s'y amuse. Mon mari, je le dis avec orgueil, est
|
également considéré par les uns et par les autres. Ainsi, nous
|
tâcherons de faire diversion à l'ennui de votre séjour ici. Si vous
|
restiez chez monsieur Grandet, que deviendriez-vous, bon Dieu !
|
Votre oncle est un grigou qui ne pense qu'à ses provins, votre
|
tante est une dévote qui ne sait pas coudre deux idées, et votre
|
cousine est une petite sotte, sans éducation, commune, sans dot,
|
et qui passe sa vie à raccommoder des torchons. »
|
« Elle est très bien, cette femme », se dit en lui-même Charles
|
Grandet en répondant aux minauderies de madame des Grassins.
|
— Il me semble, ma femme, que tu veux accaparer monsieur,
|
dit en riant le gros et grand banquier.
|
À cette observation, le notaire et le président dirent des mots
|
plus ou moins malicieux; mais l'abbé les regarda d'un air fin et
|
résuma leurs pensées en prenant une pincée de tabac, et offrant
|
sa tabatière à la ronde : « Qui mieux que madame, dit-il,
|
pourrait faire à monsieur les honneurs de Saumur? »
|
— Ha! ça, comment l'entendez-vous, monsieur l'abbé?
|
demanda monsieur des Grassins.
|
— Je l'entends, monsieur, dans le sens le plus favorable pour
|
vous, pour madame, pour la ville de Saumur et pour monsieur,
|
ajouta le rusé vieillard en se tournant vers Charles.
|
Sans paraître y prêter la moindre attention, l'abbé Cruchot
|
avait su deviner la conversation de Charles et de madame des
|
Grassins.
|
— Monsieur, dit enfin Adolphe à Charles d'un air qu'il aurait
|
voulu rendre dégagé, je ne sais si vous avez conservé quelque
|
souvenir de moi; j'ai eu le plaisir d'être votre vis-à-vis à un bal
|
donné par monsieur le baron de Nucmgen, et...
|
— Parfaitement, monsieur, parfaitement, répondit Charles,
|
surpris de se voir l'objet des attentions de tout le monde.
|