Eugénie Grandet - page 8



La négligence générale des autres costumes, tous incomplets, sans fraîcheur,
comme le sont les toilettes de province, où l'on arrive insensiblement
à ne plus s'habiller les uns pour les autres, et à prendre
garde au prix d'une paire de gants, s'accordait avec l'insouciance
des Cruchot. L'horreur de la mode était le seul point sur
lequel les Grassinistes et les Cruchotins s'entendissent parfaitement.
Le Parisien prenait-il son lorgnon pour examiner les
singuliers accessoires de la salle, les solives du plancher, le ton des
boiseries ou les points que les mouches y avaient imprimés et
dont le nombre aurait suffi pour ponctuer l'Encyclopédie méthodique
et le Moniteur^ aussitôt les joueurs de loto levaient le nez
et le considéraient avec autant de curiosité qu'ils en eussent
manifesté pour une girafe. Monsieur des Grassins et son fils,
auxquels la figure d'un homme à la mode n'était pas inconnue,
s'associèrent néanmoins à l'étonnemcnt de leurs voisins, soit
qu'ils éprouvassent l'indéfinissable influence d'un sentiment
général, soit qu'ils l'approuvassent en disant à leurs compatriotes
par des œillades pleines d'ironie : « Voilà comme ils sont
à Paris. » Tous pouvaient d'ailleurs observer Charles à loisir,
sans craindre de déplaire au maître du logis. Grandet était
absorbé dans la longue lettre qu'il tenait, et il avait pris pour la
lire l'unique flambeau de la table, sans se soucier de ses hôtes
ni de leur plaisir. Eugénie, à qui le type d'une perfection
semblable, soit dans la mise, soit dans la personne, était entièrement
inconnu, crut voir en son cousin une créature descendue
de quelque région séraphique. Elle respirait avec délices les
parfums exhalés par cette chevelure si brillante, si gracieusement
bouclée. Elle aurait voulu pouvoir toucher la peau blanche de
ces jolis gants fins. Elle enviait les petites mains de Charles, son
teint, la fraîcheur et la délicatesse de ses traits. Enfin, si toutefois
cette image peut résumer les impressions que le jeune
élégant produisit sur une ignorante fille sans cesse occupée à
rapetasser des bas, à ravauder la garde-robe de son père, et dont
la vie s'était écoulée sous ces crasseux lambris sans voir dans
cette rue silencieuse plus d'un passant par heure, la vue de son
cousin fit sourdre en son cœur les émotions de fine volupté que
causent à un jeune homme les fantastiques figures de femmes
dessinées par Westall dans les Keepsake anglais, et gravées par
les Finden d'un burin si habile, qu'on a peur, en soufflant sur
le vélin, de faire envoler ces apparitions célestes. Charles tira de
sa poche un mouchoir brodé par la grande dame qui voyageait
en Ecosse. En voyant ce joli ouvrage fait avec amour pendant
les heures perdues pour l'amour, Eugénie regarda son cousin
pour savoir s'il allait bien réellement s'en servir. Les manières
de Charles, ses gestes, la façon dont il prenait son lorgnon, son
impertinence affectée, son mépris pour le coffret qui venait de
faire tant de plaisir à la riche héritière et qu'il trouvait évidemment
ou sans valeur ou ridicule ; enfin, tout ce qui choquait les
Cruchot et les des Grassins lui plaisait si fort, qu'avant de
s'endormir elle dut rêver longtemps à ce phénix des cousins.
Les numéros se tiraient fort lentement, mais bientôt le loto
fut arrêté. La Grande Nanon entra et dit tout haut : « Madame,
va falloir me donner des draps pour faire le lit à ce monsieur ».
Madame Grandet suivit Nanon. Madame des Grassins dit
alors à voix basse : « Gardons nos sous et laissons le loto ».
Chacun reprit ses deux sous dans la vieille soucoupe écornée où il
les avait mis ; puis l'assemblée se remua en masse et fit un quart
de conversion vers le feu.
— Vous avez donc fini ? dit Grandet sans quitter sa lettre.
— Oui, oui, répondit madame des Grassins en venant
prendre place près de Charles.
Eugénie, mue par une de ces pensées qui naissent au cœur
des jeunes filles quand un sentiment s'y loge pour la première
fois, quitta la salle pour aller aider sa mère et Nanon. Si elle
avait été questionnée par un confesseur habile, elle lui eût sans
doute avoué qu'elle ne songeait ni à sa mère ni à Nanon, mais
qu'elle était travaillée par un poignant désir d'inspecter la
chambre de son cousin pour s'y occuper de son cousin, pour y
placer quoi que ce fût, pour obvier à un oubli, pour y tout
prévoir, afin de la rendre, autant que possible, élégante et propre.
Eugénie se croyait déjà seule capable de comprendre les goûts
et les idées de son cousin. En effet, elle arriva fort heureusement
pour prouver à sa mère et à Nanon, qui revenaient pensant
avoir tout fait, que tout était à faire. Elle donna l'idée à la
Grande Nanon de bassiner les draps avec la braise du feu ; elle
couvrit elle-même la vieille table d'un napperon, et recommanda
bien à Nanon de changer le napperon tous les matins.
Elle convainquit sa mère de la nécessité d'allumer un bon feu
dans la cheminée, et détermina Nanon à monter, sans en rien
dire à son père, un gros tas de bois dans le corridor. Elle
courut chercher dans une des encoignures de la salle un plateau de
vieux laque qui venait de la succession de feu le vieux monsieur
de La Bertellière, y prit également un verre de cristal à six pans,
une petite cuiller dédorée, un flacon antique où étaient gravés
des amours, et mit triomphalement le tout sur un coin de la
cheminée. Il lui avait plus surgi d'idées en un quart d'heure
qu'elle n'en avait eu depuis qu'elle était au monde.
— Maman, dit-elle, jamais mon cousin ne supportera l'odeur
d'une chandelle. Si nous achetions de la bougie?... Elle alla,
légère comme un oiseau, tirer de sa bourse l'écu de cent sous
qu'elle avait reçu pour ses dépenses du mois. — Tiens, Nanon,
dit-elle, va vite.
— Mais, que dira ton père ? Cette objection terrible fut
proposée par madame Grandet en voyant sa fille armée d'un sucrier
de vieux Sèvres rapporté du château de Froidfond par Grandet.
— Et où prendras-tu donc du sucre ? es-tu folle ?
— Maman, Nanon achètera aussi bien du sucre que de la
bougie.
— Mais ton père ?
— Serait-il convenable que son neveu ne pût boire un verre
d'eau sucrée ? D'ailleurs, il n'y fera pas attention.
— Ton père voit tout, dit madame Grandet en hochant la tête.
Nanon hésitait, elle connaissait son maître.
— Mais va donc, Nanon, puisque c'est ma fête !
Nanon laissa échapper un gros rire en entendant la première
plaisanterie que sa jeune maîtresse eût jamais faite, et lui obéit.
Pendant qu'Eugénie et sa mère s'efforçaient d'embellir la
chambre destinée par monsieur Grandet à son neveu, Charles
se trouvait l'objet des attentions de madame des Grassins, qui
lui faisait des agaceries.
— Vous êtes bien courageux, monsieur, lui dit-elle, de
quitter les plaisirs de la capitale pendant l'hiver pour venir habiter
Saumur. Mais si nous ne vous faisons pas trop peur, vous
verrez que l'on peut encore s'y amuser.
Elle lui lança une véritable œillade de province, où,
par habitude, les femmes mettent tant de réserve et de prudence
dans leurs yeux qu'elles leur communiquent la friande concupiscence
particulière à ceux des ecclésiastiques, pour qui tout plaisir
semble ou un vol ou une faute. Charles se trouvait si dépaysé
dans cette salle, si loin du vaste château et de la fastueuse
existence qu'il supposait à son oncle, qu'en regardant attentivement
madame des Grassins, il aperçut enfin une image à demi
effacée des figures parisiennes. Il répondit avec grâce à l'espèce
d'invitation qui lui était adressée, et il s'engagea naturellement
une conversation dans laquelle madame des Grassins baissa
graduellement sa voix pour la mettre en harmonie avec la nature
de ses confidences. Il existait chez elle et chez Charles un même
besoin de confiance. Aussi, après quelques moments de causerie
coquette et de plaisanteries sérieuses, l'adroite provinciale put-
elle lui dire sans se croire entendue des autres personnes qui
parlaient de la vente des vins, dont s'occupait en ce moment tout le
Saumurois : « Monsieur, si vous voulez nous faire l'honneur de
venir nous voir, vous ferez très certainement autant de plaisir à
mon mari qu'à moi. Notre salon est le seul dans Saumur où vous
trouverez réunis le haut commerce et la noblesse : nous
appartenons aux deux sociétés, qui ne veulent se rencontrer que là
parce qu'on s'y amuse. Mon mari, je le dis avec orgueil, est
également considéré par les uns et par les autres. Ainsi, nous
tâcherons de faire diversion à l'ennui de votre séjour ici. Si vous
restiez chez monsieur Grandet, que deviendriez-vous, bon Dieu !
Votre oncle est un grigou qui ne pense qu'à ses provins, votre
tante est une dévote qui ne sait pas coudre deux idées, et votre
cousine est une petite sotte, sans éducation, commune, sans dot,
et qui passe sa vie à raccommoder des torchons. »
« Elle est très bien, cette femme », se dit en lui-même Charles
Grandet en répondant aux minauderies de madame des Grassins.
— Il me semble, ma femme, que tu veux accaparer monsieur,
dit en riant le gros et grand banquier.
À cette observation, le notaire et le président dirent des mots
plus ou moins malicieux; mais l'abbé les regarda d'un air fin et
résuma leurs pensées en prenant une pincée de tabac, et offrant
sa tabatière à la ronde : « Qui mieux que madame, dit-il,
pourrait faire à monsieur les honneurs de Saumur? »
— Ha! ça, comment l'entendez-vous, monsieur l'abbé?
demanda monsieur des Grassins.
— Je l'entends, monsieur, dans le sens le plus favorable pour
vous, pour madame, pour la ville de Saumur et pour monsieur,
ajouta le rusé vieillard en se tournant vers Charles.
Sans paraître y prêter la moindre attention, l'abbé Cruchot
avait su deviner la conversation de Charles et de madame des
Grassins.
— Monsieur, dit enfin Adolphe à Charles d'un air qu'il aurait
voulu rendre dégagé, je ne sais si vous avez conservé quelque
souvenir de moi; j'ai eu le plaisir d'être votre vis-à-vis à un bal
donné par monsieur le baron de Nucmgen, et...
— Parfaitement, monsieur, parfaitement, répondit Charles,
surpris de se voir l'objet des attentions de tout le monde.