Eugénie Grandet - page 6



L'abbé Cruchot, petit homme dodu, grassouillet, à perruque rousse et plate, à figure de
vieille femme joueuse, dit en avançant ses pieds bien chaussés dans de forts souliers à agrafes
d'argent : « Les des Grassins ne sont pas venus ? »
— Pas encore, dit Grandet.
— Mais doivent-ils venir ? demanda le vieux notaire en faisant
grimacer sa face trouée comme une écumoire.
— Je le crois, répondit madame Grandet.
— Vos vendanges sont-elles finies? demanda le président de
Bonfons à Grandet.
— Partout ! lui dit le vieux vigneron en se levant pour se pro-
mener de long en long dans la salle et se haussant le thorax par
un mouvement plein d'orgueil comme son mot, partout! Par
la porte du couloir qui allait à la cuisine, il vit alors la Grande
Nanon, assise à son feu, ayant une lumière et se préparant à
filer là, pour ne pas se mêler à la fête. — Nanon, dit-il, en
s'avançant dans le couloir, veux-tu bien éteindre ton feu, ta
lumière, et venir avec nous ? Pardieu ! la salle est assez grande
pour nous tous.
— Mais, monsieur, vous aurez du beau monde.
— Ne les vaux-tu pas bien ? ils sont de la côte d'Adam tout
comme toi.
Grandet revint vers le président et lui dit : « Avez-vous vendu
votre récolte ? »
— Non, ma foi, je la garde. Si maintenant le vin est bon, dans
deux ans il sera meilleur. Les propriétaires, vous le savez bien,
se sont juré de tenir les prix convenus, et cette année les Belges
ne l'emporteront pas sur nous. S'ils s'en vont, eh! bien, ils
reviendront.
— Oui, mais tenons-nous bien, dit Grandet d'un ton qui fit
frémir le président.
— Serait-il en marché ? pensa Cruchot.
En ce moment, un coup de marteau annonça la famille des
Grassins, et leur arrivée interrompit une conversation commen-
cée entre madame Grandet et l'abbé.
Madame des Grassins était une de ces petites femmes vives,
dodues, blanches et rosés, qui, grâce au régime claustral des
provinces et aux habitudes d'une vie vertueuse, se sont conser-
vées jeunes encore à quarante ans. Elles sont comme ces der-
nières rosés de l'arrière-saison, dont la vue fait plaisir, mais dont
les pétales ont je ne sais quelle froideur, et dont le parfum
s'affaiblit. Elle se mettait assez bien, faisait venir ses modes de
Paris, donnait le ton à la ville de Saumur, et avait des soirées.
Son mari, ancien quartier-maître dans la garde impériale, griève-
ment blessé à Austerlitz et retraité, conservait, malgré sa consi-
dération pour Grandet, l'apparente franchise des militaires.
— Bonjour, Grandet, dit-il au vigneron en lui tenant la main et
affectant une sorte de supériorité sous laquelle il écrasait toujours
les Cruchot. — Mademoiselle, dit-il à Eugénie après avoir salué
madame Grandet, vous êtes toujours belle et sage, je ne sais en
vérité ce que l'on peut vous souhaiter. Puis il présenta une petite
caisse que son domestique portait, et qui contenait une bruyère
du Cap, fleur nouvellement apportée en Europe et fort rare.
Madame des Grassins embrassa très affectueusement Eugénie,
lui serra la main, et lui dit : « Adolphe s'eft chargé de vous pré-
senter mon petit souvenir ».
Un grand jeune homme blond, pâle et frêle, ayant d'assez
bonnes façons, timide en apparence, mais qui venait de dépenser
à Paris, où il était allé faire son Droit, huit ou dix mille francs en
sus de sa pension, s'avança vers Eugénie, l'embrassa sur les deux
joues, et lui of&it une boîte à ouvrage dont tous les ustensiles
étaient en vermeil, véritable marchandise de pacotille, malgré
l'écusson sur lequel un E. G. gothique assez bien gravé pouvait
faire croire à une façon très soignée. En l'ouvrant, Eugénie eut
une de ces joies inespérées et complètes qui font rougir, tressaillir,
trembler d'aise les jeunes filles. Elle tourna les yeux sur son père,
comme pour savoir s'il lui était permis d'accepter, et monsieur
Grandet dit un « Prends, ma fille ! » dont l'accent eût illustré un
acteur. Les trois Cruchot restèrent stupéfaits en voyant le regard
joyeux et animé lancé sur Adolphe des Grassins par l'héritière à
qui de semblables richesses parurent inouïes. Monsieur des Gras-
sins omit à Grandet une prise de tabac, en saisit une, secoua les
grains tombés sur le ruban de la Légion d'honneur attaché à la
boutonnière de son habit bleu, puis il regarda les Cruchot d'un
air qui semblait dire : « Parez-moi cette botte-là? » Madame des
Grassins jeta les yeux sur les bocaux bleus où étaient les bouquets
des Cruchot, en cherchant leurs cadeaux avec la bonne foi jouée
d'une femme moqueuse. Dans cette conjoncture délicate, l'abbé
Cruchot laissa la société s'asseoir en cercle devant le feu et alla se
promener au fond de la salle avec Grandet. Quand ces deux
vieillards furent dans l'embrasure de la fenêtre la plus éloignée
des des Grassins : « Ces gens-là, dit le prêtre à l'oreille de l'avare,
jettent l'argent par les fenêtres. »
— Qu'est-ce que cela fait, s'il rentre dans ma cave ? répliqua le
vigneron.
— Si vous vouliez donner des ciseaux d'or à votre fille, vous en
auriez bien le moyen, dit l'abbé.
— Je lui donne mieux que des ciseaux, répondit Grandet.
— Mon neveu est une cruche, pensa l'abbé en regardant le
président dont les cheveux ébouriffés ajoutaient encore à la mau-
vaise grâce de sa physionomie brune. Ne pouvait-il inventer une
petite bêtise qui eût du prix ?
— Nous allons faire votre partie, madame Grandet, dit ma-
dame des Grassins.
— Mais nous sommes tous réunis, nous pouvons deux tables...
— Puisque c'est la fête d'Eugénie, faites votre loto général, dit
le père Grandet, ces deux enfants en seront. L'ancien tonnelier,
qui ne jouait jamais à aucun jeu, montra sa fille et Adolphe. ,
— Allons, Nanon, mets les tables.
— Nous allons vous aider, mademoiselle Nanon, dit gaiement
madame des Grassins toute joyeuse de la joie qu'elle avait causée
à Eugénie.
— Je n'ai jamais de ma vie été si contente, lui dit l'héritière. Je
n'ai rien vu de si joli nulle part.
— C'est Adolphe qui l'a rapportée de Paris et qui l'a choisie,
lui dit madame des Grassins à l'oreille.
— Va, va ton train, damnée intrigante ! se disait le président;
si tu es jamais en procès, toi ou ton mari, votre affaire ne sera
jamais bonne.
Le notaire, assis dans son coin, regardait l'abbé d'un air calme
en se disant : « Les des Grassins ont beau faire, ma fortune, celle
de mon frère et celle de mon neveu montent en somme à onze
cent mille francs. Les des Grassins en ont tout au plus la moitié,
et ils ont une fille : ils peuvent offrir ce qu'ils voudront ! héritière
et cadeaux, tout sera pour nous un jour ».
À huit heures et demie du soir, deux tables étaient dressées. La
jolie madame des Grassins avait réussi à mettre son fils à côté
d'Eugénie. Les acteurs de cette scène pleine d'intérêt, quoiqu**
vulgaire en apparence, munis de cartons bariolés, chiffrés, et de
jetons en verre bleu, semblaient écouter les plaisanteries du
vieux notaire, qui ne tirait pas un numéro sans faire une
remarque ; mais tous pensaient aux millions de monsieur Gran-
det. Le vieux tonnelier contemplait vaniteusement les plumes
rosés, la toilette fraîche de madame des Grassins, la tête martiale
du banquier, celle d'Adolphe, le président, l'abt)é, le notaire, et
se disait intérieurement : « Us sont là pour mes écus. Us viennent
s'ennuvcr ici pour ma fille. Hé ! ma fille ne sera ni pour les uns
ni pour les autres, et tous ces gens-là me servent de harpons
pour pêcher! »
Cette gaieté de famille, dans ce vieux salon gris, mal éclairé
par deux chandelles; ces rires, accompagnés par le bruit du
rouet de la Grande Nanon, et qui n'étaient sincères que sur les
lèvres d'Eugénie ou de sa mère; cette petitesse jointe à de si
grands intérêts; cette jeune fille qui, semblable à ces oiseaux
victimes du haut prix auquel on les met et qu'ils ignorent, se
trouvait traquée, serrée par des preuves d'amitié dont elle était
la dupe; tout contribuait à rendre cette scène tristement
comique. N'est-ce pas d'ailleurs une scène de tous les temps et
de tous les lieux, mais ramenée à sa plus simple expression ? La
figure de Grandet exploitant le faux attachement des deux
familles, en tirant d'énormes profits, dominait ce drame et
l'éclairait. N'était-ce pas le seul dieu moderne auquel on ait foi,
l'Argent dans toute sa puissance, exprimé par une seule physio-
nomie ? Les doux sentiments de la vie n'occupaient là qu'une
place secondaire, ils animaient trois cœurs purs, ceux de
Nanon, d'Eugénie et de sa mère. Encore, combien d'ignorance
dans leur naïveté ! Eugénie et sa mère ne savaient rien de la for-
tune de Grandet, elles n'estimaient les choses de la vie qu'à la
lueur de leurs pâles idées, et ne prisaient ni ne méprisaient l'ar-
gent, accoutumées qu'elles étaient à s'en passer. Leurs senti-
ments, froissés à leur insu, mais vivaces, le secret de leur
existence, en faisaient des exceptions curieuses dans cette
réunion de gens dont la vie était purement matérielle. Affreuse
condition de l'homme ! il n'y a pas un de ses Ixmheurs qui ne
vienne d'une ignorance quelconque. Au moment où madame
Grandet gagnait un lot de seize sous, le plus considérable qui
eût jamais été ponté dans cette salle, et que la Grande Nanon
riait d'aise en voyant madame empochant cette riche somme,
un coup de marteau retentit à la porte de la maison, et y fit un
si grand tapage que les femmes sautèrent sur leurs chaises.
— Ce n'est pas un homme de Saumur qui frappe ainsi, dit le
notaire.
— Peut-on cogner comme ça? dit Nanon. Veulent-ils casser
notre porte ?
— Quel diable est-ce ? s'écria Grandet.
Nanon prit une des deux chandelles, et alla ouvrir accom-
pagnée de Grandet.
— Grandet, Grandet ! s'écria sa femme qui, poussée par un
vague sentiment de peur, s'élança vers la porte de la salle.