Eugénie Grandet - page 5



Tous trois apportaient d'énormes bouquets cueillis dans leurs
petites serres. La queue des fleurs que le président voulait présenter
était ingénieusement enveloppée d'un ruban de satin
blanc, omé de franges d'or. Le matin, monsieur Grandet, suivant
sa coutume pour les jours mémorables de la naissance et de la fête
d'Eugénie, était venu la surprendre au lit, et lui avait solennellement
offert son présent paternel, consistant, depuis treize
années, en une curieuse pièce d'or. Madame Grandet donnait
ordinairement à sa fille une robe d'hiver ou d'été, selon la
circonstance. Ces deux robes, les pièces d'or qu'elle récoltait au
premier jour de l'an et à la fête de son père, lui composaient un
petit revenu de cent écus environ, que Grandet aimait à lui voir
entasser. N'était-ce pas mettre son argent d'une caisse dans une
autre, et, pour ainsi dire, élever à la brochette l'avarice de son
héritière, à laquelle il demandait parfois compte de son trésor,
autrefois grossi par les La Bertellière, en lui disant : « Ce sera ton
douzain de mariage ». Le douzain est un antique usage encore
en vigueur et saintement conservé dans quelques pays situés au
centre de la France. En Berry, en Anjou, quand une jeune fille se
marie, sa famille ou celle de l'époux doit lui donner une bourse
où se trouvent, suivant les fortunes, douze pièces ou douze
douzaines de pièces ou douze cents pièces d'argent ou d'or. La plus
pauvre des bergères ne se marierait pas sans son douzain, ne fût-
il composé que de gros sous. On parle encore à Issoudun de je
ne sais quel douzain offert à une riche héritière et qui contenait
cent quarante-quatre portugaises d'or. Un pape, Clément VII,
oncle de Catherine de Médias, lui fit présent, en la mariant à
Henri II, d'une douzaine de médailles d'or antiques de la plus
grande valeur. Pendant le dîner, le père, tout joyeux de voir son
Eugénie plus belle dans une robe neuve, s'était écrié : « Puisque
c'est la fête d'Eugénie, faisons du feu ! Ce sera de bon augure ».
— Mademoiselle se mariera dans l'année, c'est sûr, dit la
Grande Nanon en remportant les restes d'une oie, ce faisan des
tonneliers.
— Je ne vois point de partis pour elle à Saumur, répondit
madame Grandet en regardant son mari d'un air timide qui, vu son
âge, annonçait l'entière servitude conjugale sous laquelle gémissait
la pauvre femme.
Grandet contempla sa fille, et s'écria gaiement : « Elle a vingt-
trois ans aujourd'hui, l'enfant, il faudra bientôt s'occuper d'elle ».
Eugénie et sa mère se jetèrent silencieusement un coup d'œil
d'intelligence.
Madame Grandet était une femme sèche et maigre, jaune
comme un coing, gauche, lente; une de ces femmes qui semblent
faites pour être tyrannisées. Elle avait de gros os, un gros
nez, un gros front, de gros yeux, et offrait, au premier aspect,
une vague ressemblance avec ces fruits cotonneux qui n'ont plus
ni saveur ni suc. Ses dents étaient noires et rares, sa bouche était
ridée, et son menton affectait la forme dite en galoche. C'était
une excellente femme, une vraie La Bertellière. L'abbé Cruchot
savait trouver quelques occasions de lui dire qu'elle n'avait pas
été trop mal, et elle le croyait. Une douceur angélique, une
résignation d'insecte tourmenté par des enfants, une piété rare,
une inaltérable égalité d'âme, un bon cœur, la faisaient
universellement plaindre et respecter. Son mari ne lui donnait jamais
plus de six francs à la fois pour ses menues dépenses. Quoique
ridicule en apparence, cette femme qui, par sa dot et ses successions,
avait apporté au père Grandet plus de trois cent mille
francs, s'était toujours sentie si profondément humiliée d'une
dépendance et d'un ilotisme contre lequel la douceur de son
âme lui interdisait de se révolter, qu'elle n'avait jamais demandé
un sou, ni fait une observation sur les actes que maître Cruchot
lui présentait à signer. Cette fierté sotte et secrète, cette noblesse
d'âme constamment méconnue et blessée par Grandet,
dominaient la conduite de cette femme. Madame Grandet mettait
constamment une robe de levantine verdâtre, qu'elle s'était
accoutumée à faire durer près d'une année ; elle portait un grand
fichu de cotonnade blanche, un chapeau de paille cousue, et
gardait presque toujours un tablier de taffetas noir. Sortant peu du
logis, elle usait peu de souliers. Enfin, elle ne voulait jamais rien
pour elle. Aussi Grandet, saisi parfois d'un remords en se rappelant
le long temps écoulé depuis le jour où il avait donné six
francs à sa femme, stipulait-il toujours des épingles pour elle en
vendant ses récoltes de l'année. Les quatre ou cinq louis offerts
par le Hollandais ou le Belge acquéreur de la vendange Grandet
formaient le plus clair des revenus annuels de madame Grandet.
Mais, quand elle avait reçu ses cinq louis, son mari lui disait
souvent, comme si leur bourse était commune : « As-tu quelques
sous à me prêter? » et la pauvre femme, heureuse de pouvoir
faire quelque chose pour un homme que son confesseur lui
représentait comme son seigneur et maître, lui rendait, dans le
courant de l'hiver, quelques écus sur l'argent des épingles. Lorsque
Grandet tirait de sa poche la pièce de cent sous allouée par mois
pour des menues dépenses, le fil, les aiguilles et la toilette de sa
fille, il ne manquait jamais, après avoir boutonné son gousset, de
dire à sa femme : « Et toi, la mère, veux-tu quelque chose? »
— Mon ami, répondait madame Grandet animée par un
sentiment de dignité maternelle, nous verrons cela.
Sublimité perdue ! Grandet se croyait très généreux envers sa
femme. Les philosophes qui rencontrent des Nanon, des madame
Grandet, des Eugénie, ne sont-ils pas en droit de trouver
que l'ironie est le fond du caractère de la Providence ? Après ce
dîner, où, pour la première fois, il fut question du mariage
d'Eugénie, Nanon alla chercher une bouteille de cassis dans la
chambre de monsieur Grandet, et manqua de tomber en
descendant.
— Grande bête, lui dit son maître, est-ce que tu te laisserais
choir comme une autre, toi?
— Monsieur, c'est cette marche de votre escalier qui ne tient
pas.
— Elle a raison, dit madame Grandet. Vous auriez dû la faire
raccommoder depuis longtemps. Hier, Eugénie a failli s'y fouler
le pied.
— Tiens, dit Grandet à Nanon en la voyant toute pâle,
puisque c'est la naissance d'Eugénie, et que tu as manqué de
tomber, prends un petit verre de cassis pour te remettre.
— Ma foi, je l'ai bien gagné, dit Nanon. À ma place, il y a bien
des gens qui auraient cassé la bouteille ; mais je me serais plutôt
cassé le coude pour la tenir en l'air.
— C'te pauvre Nanon ! dit Grandet en lui versant le cassis.
— T'es-tu fait mal ? lui dit Eugénie en la regardant avec intérêt.
— Non, puisque je me suis retenue en me fichant sur mes reins.
— Hé ! bien, puisque c'est la naissance d'Eugénie, dit
Grandet, je vais vous raccommoder votre marche. Vous ne savez pas,
vous autres, mettre le pied dans le coin, à l'endroit où elle est
encore solide.
Grandet prit la chandelle, laissa sa femme, sa fille et sa
servante sans autre lumière que celle du foyer qui jetait de vives
flammes, et alla dans le fournil chercher des planches, des clous
et ses outils.
— Faut-il vous aider? lui cria Nanon en l'entendant frapper
dans l'escalier.
— Non ! non ! ça me connaît, répondit l'ancien tonnelier.
Au moment où Grandet raccommodait lui-même son escalier
vermoulu, et sifflait à tue-tête en souvenir de ses jeunes années,
les trois Cruchot frappèrent à la porte.
— C'est-y vous, monsieur Cruchot? demanda Nanon en
regardant par la petite grille.
— Oui, répondit le président.
Nanon ouvrit la porte, et la lueur du foyer, qui se reflétait
sous la voûte, permit aux trois Cruchot d'apercevoir l'entrée de
la salle.
— Ah ! vous êtes des fêteux, leur dit Nanon en sentant les
fleurs.
— Excusez, messieurs, cria Grandet en reconnaissant la voix
de ses amis, je suis à vous ! Je ne suis pas fier, je rafistole
moi-même une marche de mon escalier.
— Faites, faites, monsieur Grandet, Charbonnier est Maire
chez luiy dit sentencieusement le président en riant tout seul de
son allusion que personne ne comprit.
Madame et mademoiselle Grandet se levèrent. Le président,
profitant de l'obscurité, dit alors à Eugénie : « Me permettez-
vous, mademoiselle, de vous souhaiter, aujourd'hui que vous
venez de naître, une suite d'années heureuses, et la continuation
de la santé dont vous jouissez ? »
II offrit un gros bouquet de fleurs rares à Saumur; puis, serrant
l'héritière par les coudes, il l'embrassa des deux côtés du
cou, avec une complaisance qui rendit Eugénie honteuse. Le
président, qui ressemblait à un grand clou rouillé, croyait ainsi
faire sa cour.
— Ne vous gênez pas, dit Grandet en rentrant. Comme vous
y allez les jours de fête, monsieur le président !
— Mais, avec mademoiselle, répondit l'abbé Cruchot armé
de son bouquet, tous les jours seraient pour mon neveu des
jours de fête.
L'abbé baisa la main d'Eugénie. Quant à maître Cruchot, il
embrassa la jeune fille tout bonnement sur les deux joues, et
dit : « Comme ça nous pousse, ça ! Tous les ans douze mois ».
En replaçant la lumière devant le cartel, Grandet, qui ne
quittait jamais une plaisanterie et la répétait à satiété quand elle lui
semblait drôle, dit : « Puisque c'est la fête d'Eugénie, allumons
les flambeaux ! »
II ôta soigneusement les branches des candélabres, mit la
bobèche à chaque piédestal, prit des mains de Nanon une
chandelle neuve entortillée d'un bout de papier, la ficha dans le
trou, l'assura, l'alluma, et vint s'asseoir à côté de sa femme, en
regardant alternativement ses amis, sa fille et les deux chandelles.