Monsieur Grandet avait alors cinquante-sept ans, et sa femme environ trente-six.
|
Une fille unique, fruit de leurs légitimes amours, était âgée
|
de dix ans. Monsieur Grandet, que la Providence voulut sans
|
doute consoler de sa disgrâce administrative, hérita successivement
|
pendant cette année de madame de La Gaudinière, née de
|
La Bertellière, mère de madame Grandet; puis du vieux monsieur
|
La Bertellière, père de la défunte ; et encore de madame
|
Gentillet, grand-mère du côté maternel : trois successions dont
|
l'importance ne fut connue de personne. L'avarice de ces trois
|
vieillards était si passionnée que depuis longtemps ils entassaient
|
leur argent pour pouvoir le contempler secrètement. Le vieux
|
monsieur La Bertellière appelait un placement une prodigalité,
|
trouvant de plus gros intérêts dans l'aspect de l'or que dans les
|
bénéfices de l'usure. La ville de Saumur présuma donc la valeur
|
des économies d'après les revenus des biens au soleil. Monsieur
|
Grandet obtint alors le nouveau dtre de noblesse que notre
|
manie d'égalité n'effacera jamais, il devint le plus imposéde
|
l'arrondissement. Il exploitait cent arpents de vignes, qui, dans les
|
années plantureuses, lui donnaient sept à huit cents poinçons de
|
vin. Il possédait treize métairies, une vieille abbaye, où, par
|
économie, il avait muré les croisées, les ogives, les vitraux, ce qui les
|
conserva; et cent vingt-sept arpents de prairies où croissaient et
|
grossissaient trois mille peupliers plantés en 1793. Enfin la
|
maison dans laquelle il demeurait était la sienne. Ainsi établissait-on
|
sa fortune visible. Quant à ses capitaux, deux seules personnes
|
pouvaient vaguement en présumer l'importance : l'une était
|
monsieur Cruchot, notaire chargé des placements usuraires de
|
monsieur Grandet; l'autre, monsieur des Grassins, le plus riche
|
banquier de Saumur, aux bénéfices duquel le vigneron participait
|
à sa convenance et secrètement. Quoique le vieux Cruchot
|
et monsieur des Grassins possédassent cette profonde discrétion
|
qui engendre en province la confiance et la fortune, ils
|
témoignaient publiquement à monsieur Grandet un si grand
|
respect que les observateurs pouvaient mesurer l'étendue des
|
capitaux de l'ancien maire d'après la portée de l'obséquieuse
|
considération dont il était l'objet. Il n'y avait dans Saumur
|
personne qui ne fût persuadé que monsieur Grandet n'eût un
|
trésor particulier, une cachette pleine de louis, et ne se donnât
|
nuitamment les ineffables jouissances que procure la vue d'une
|
grande masse d'or. Les avaricieux en avaient une sorte de
|
certitude en voyant les yeux du bonhomme, auxquels le métal jaune
|
semblait avoir communiqué ses teintes. Le regard d'un homme
|
accoutumé à tirer de ses capitaux un intérêt énorme contracte
|
nécessairement, comme celui du voluptueux, du joueur ou du
|
courtisan, certaines habitudes indéfinissables, des mouvements
|
furtifs, avides, mystérieux, qui n'échappent point à ses
|
coreligionnaires. Ce langage secret forme en quelque sorte la franc-
|
maçonnerie des passions. Monsieur Grandet inspirait donc
|
l'estime respectueuse à laquelle avait droit un homme qui ne
|
devait jamais rien à personne, qui, vieux tonnelier, vieux
|
vigneron, devinait avec la précision d'un astronome quand il fallait
|
fabriquer pour sa récolte mille poinçons ou seulement
|
cinq cents ; qui ne manquait pas une seule spéculation, avait toujours
|
des tonneaux à vendre alors que le tonneau valait plus cher que
|
la denrée à recueillir, pouvait mettre sa vendange dans ses
|
celliers et attendre le moment de livrer son poinçon à deux cents
|
francs quand les petits propriétaires donnaient le leur à cinq
|
louis. Sa fameuse récolte de 1811, sagement serrée, lentement
|
vendue, lui avait rapporté plus de deux cent quarante mille
|
livres. Financièrement parlant, monsieur Grandet tenait du
|
tigre et du boa : il savait se coucher, se blottir, envisager
|
longtemps sa proie, sauter dessus, puis il ouvrait la gueule de sa
|
bourse, y engloutissait une charge d'écus, et se couchait
|
tranquillement, comme le serpent qui digère, impassible, froid,
|
méthodique. Personne ne le voyait passer sans éprouver un
|
sentiment d'admiration mélangé de respect et de terreur.
|
Chacun dans Saumur n'avait-il pas senti le déchirement poli de ses
|
griffes d'acier ? À celui-ci maître Cruchot avait procuré l'argent
|
nécessaire à l'achat d'un domaine, mais à onze pour cent; à
|
celui-là monsieur des Grassins avait escompté des traites, mais
|
avec un effroyable prélèvement d'intérêts. Il s'écoulait peu de
|
jours sans que le nom de monsieur Grandet fût prononcé soit
|
au marché, soit pendant les soirées dans les conversations de la
|
ville. Pour quelques personnes, la fortune du vieux vigneron
|
était l'objet d'un orgueil patriotique. Aussi plus d'un
|
négociant, plus d'un aubergiste disait-il aux étrangers avec un
|
certain contentement : « Monsieur, nous avons ici deux ou trois
|
maisons millionnaires; mais, quant à monsieur Grandet, il ne
|
connaît pas lui-même sa fortune! » En 1816 les plus habiles
|
calculateurs de Saumur estimaient les biens territoriaux du
|
bonhomme à près de quatre millions ; mais, comme terme moyen,
|
il avait dû tirer par an, depuis 1793 jusqu'en 1817, cent mille
|
francs de ses propriétés, il était présumable qu'il possédait en
|
argent une somme presque égale à celle de ses biens-fonds.
|
Aussi, lorsque après une partie de boslon, ou quelque entretien
|
sur les vignes, on venait à parler de monsieur Grandet, les gens
|
capables disaient-ils : « Le père Grandet?... le père Grandet
|
doit avoir cinq à six millions. — Vous êtes plus habile que je ne
|
le suis, je n'ai jamais pu savoir le total », répondaient monsieur
|
Cruchot ou monsieur des Grassins s'ils entendaient le propos.
|
Quelque Parisien parlait-il des Rothschild ou de monsieur
|
Laffitte, les gens de Saumur demandaient s'ils étaient aussi
|
riches que monsieur Grandet. Si le Parisien leur jetait en sou-
|
riant une dédaigneuse affirmation, ils se regardaient en hochant
|
la tête d'un air d'incrédulité. Une si grande fortune couvrait
|
d'un manteau d'or toutes les actions de cet homme. Si d'abord
|
quelques particularités de sa vie donnèrent prise au ridicule et à
|
la moquerie, la moquerie et le ridicule s'étaient usés. En ses
|
moindres actes, monsieur Grandet avait pour lui l'autorité de la
|
chose jugée. Sa parole, son vêtement, ses gestes, le clignement
|
de ses yeux faisaient loi dans le pays, où chacun, après l'avoir
|
étudié comme un naturaliste étudie les effets de l'instinct chez
|
les animaux, avait pu reconnaître la profonde et muette sagesse
|
de ses plus légers mouvements. « L'hiver sera rude, disait-on, le
|
père Grandet a mis ses gants fourrés : il faut vendanger. — Le
|
père Grandet prend beaucoup de merrain, il y aura du vin cette
|
année. » Monsieur Grandet n'achetait jamais ni viande ni pain.
|
Ses fermiers lui apportaient par semaine une provision suffi-
|
sante de chapons, de poulets, d'œufs, de beurre et de blé de
|
rente. Il possédait un moulin dont le locataire devait, en sus du
|
bail, venir chercher une certaine quantité de grains et lui en
|
apporter le son et la farine. La Grande Nanon, son unique
|
servante, quoiqu'elle ne fût plus jeune, boulangeait elle-même
|
tous les samedis le pain de la maison. Monsieur Grandet s'était
|
arrangé avec les maraîchers, ses locataires, pour qu'ils le four-
|
nissent de légumes. Quant aux fruits, il en récoltait une telle
|
quantité qu'il en faisait vendre une grande partie au marché.
|
Son bois de chauffage était coupé dans ses haies ou pris dans les
|
vieilles truisses à moitié pourries qu'il enlevait au bord de ses
|
champs, et ses fermiers le lui charroyaient en ville tout débité,
|
le rangeaient par complaisance dans son bûcher et recevaient
|
ses remerciements. Ses seules dépenses connues étaient le pain
|
bénit, la toilette de sa femme, celle de sa fille, et le paiement de
|
leurs chaises à l'église ; la lumière, les gages de la Grande Nanon,
|
l'étamage de ses casseroles ; l'acquittement des impositions, les
|
réparations de ses bâtiments et les frais de ses exploitations. Il
|
avait six cents arpents de bois récemment achetés qu'il faisait
|
surveiller par le garde d'un voisin, auquel il promettait une
|
indemnité. Depuis cette acquisition seulement, il mangeait du
|
gibier. Les manières de cet homme étaient fort simples. Il
|
parlait peu. Généralement il exprimait ses idées par de petites
|
phrases sentencieuses et dites d'une voix douce. Depuis la
|
Révolution, époque à laquelle il attira les regards, le
|
bonhomme bégayait d'une manière fatigante aussitôt qu'il avait à
|
discourir longuement ou à soutenir une discussion. Ce
|
bredouillement, l'incohérence de ses paroles, le flux de mots où il
|
noyait sa pensée, son manque apparent de logique attribués à
|
un défaut d'éducation étaient affectés et seront suffisamment
|
expliqués par quelques événements de cette histoire. D'ailleurs
|
quatre phrases exactes autant que des formules algébriques lui
|
servaient habituellement à embrasser, à résoudre toutes les
|
difficultés de la vie et du commerce : « Je ne sais pas, je ne puis
|
pas, je ne veux pas, nous verrons cela ». Il ne disait jamais ni oui
|
ni non, et n'écrivait point. Lui parlait-on? il écoutait froidement,
|
se tenait le menton dans la main droite en appuyant son
|
coude droit sur le revers de la main gauche, et se formait en
|
toute affaire des opinions desquelles il ne revenait point. Il
|
méditait longuement les moindres marchés. Quand, après une
|
savante conversation, son adversaire lui avait livré le secret de
|
ses prétentions en croyant le tenir, il lui répondait : « Je ne puis
|
rien conclure sans avoir consulté ma femme ». Sa femme, qu'il
|
avait réduite à un ilotisme complet, était en affaires son
|
paravent le plus commode. Il n'allait jamais chez personne, ne voulait
|
ni recevoir ni donner à dîner ; il ne faisait jamais de bruit, et
|
semblait économiser tout, même le mouvement. Il ne dérangeait
|
rien chez les autres par un respect constant de la propriété.
|
Néanmoins, malgré la douceur de sa voix, malgré sa
|
tenue circonspecte, le langage et les habitudes du tonnelier
|
perçaient, surtout quand il était au logis, où il se contraignait
|
moins que partout ailleurs. Au physique, Grandet était un
|
homme de cinq pieds, trapu, carré, ayant des mollets de douze
|
pouces de circonférence, des rotules noueuses et de larges
|
épaules, son visage était rond, tanné, marqué de petite vérole ;
|
son menton était droit, ses lèvres n'offraient aucune sinuosité,
|
et ses dents étaient blanches; ses yeux avaient l'expression
|
calme et dévoratrice que le peuple accorde au basilic ; son front,
|
plein de rides transversales, ne manquait pas de protubérances
|
significatives ; ses cheveux jaunâtres et grisonnants étaient blanc et or,
|
disaient quelques jeunes gens qui ne connaissaient pas la gravité d'une plaisanterie
|
faite sur monsieur Grandet.
|